Grosse Frei­heit (La grande lib­erté), comme son titre ne l’indique pas, suit le par­cours de Hans, trois fois incar­céré en l’espace de vingt ans pour avoir enfreint le para­graphe 175 du code pénal alle­mand, qui fai­sait de l’homosexualité un délit pas­si­ble d’enfermement. Le sujet, comme le décor, sont eux aus­si trompeurs : en lieu et place d’un film « choc », qui dénon­cerait une page noire du sys­tème judi­ci­aire alle­mand et plongerait dans l’enfer de l’univers car­céral, c’est un feuil­leté tem­porel par endroits assez fin que déploie le film, qui ménage un dif­fi­cile équili­bre entre cru­dité et pudeur. Les pas­sages répétés de Hans en cel­lule pro­duisent ain­si moins un sen­ti­ment d’accablement qu’ils ne per­me­t­tent de bross­er le por­trait d’une sen­su­al­ité vécue dans les inter­stices d’un sys­tème répres­sif.

Très beau rac­cord, par exem­ple, qui voit la pénom­bre d’un mitard en 1968 soudaine­ment éclairée d’un car­ré de lumière, révélant que d’un plan à l’autre Hans a per­du sa mous­tache, et que le mon­tage vient donc d’opérer un retour de vingt ans dans le passé. Cet entrelace­ment a bien sûr une valeur dis­cur­sive : de l’Allemagne post-nazie (où Hans passe directe­ment d’un camp de con­cen­tra­tion à une geôle) à la libéra­tion sex­uelle de la fin des années 1960, les décors comme les fig­ures qui les peu­plent restent pra­tique­ment immuables, à quelques détails près (cernes, cheveux blancs, l’as­sur­ance du regard de Hans et de son désir). Dans le sil­lon de ses per­son­nages, qui retour­nent les con­traintes de la prison à leur avan­tage, le film table sur le hors-champ et les spé­ci­ficités du lieu (judas, trappes et alcôves) pour faire la généalo­gie d’une lib­erté se nour­ris­sant pré­cisé­ment d’une entrave – cf. le plan final, un peu appuyé. Le dernier acte con­va­inc d’ailleurs dans son ensem­ble un peu moins, lorsque Sébastien Meise filme le rap­proche­ment défini­tif de Hans et du bour­ru Vik­tor, hétéro­sex­uel avec lequel il noue sur le long cours une intim­ité devenant, pro­gres­sive­ment, une romance qui ne dit pas son nom et éloigne le film de ce fécond tis­sage tem­porel. Il n’en demeure pas moins que Grosse Frei­heit, et c’est suff­isam­ment rare pour être souligné, fait preuve, comme l’indique l’intitulé de la sélec­tion où il se trou­ve, d’un « cer­tain regard » pour fig­ur­er, dans les plis d’un sys­tème, une résis­tance du désir.