C’est repar­ti pour un tour. L’immense nuée de com­men­ta­teurs est bien calée dans ses start­ing-blocks, tous se tien­nent, fébriles, sur la ligne blanche. Mais bien peu atten­dent le coup de feu. Dans le petit milieu fes­ti­va­lier, il s’agit moins d’arriver à terme que de se lancer le pre­mier, tête bais­sée. D’où l’habituelle salve de faux départs qui sig­nale l’imminence de l’ouverture. Le 62ème Fes­ti­val de Cannes n’a pas encore com­mencé que plusieurs arti­cles ont fusé déjà, sur toile et papi­er, où tel ou tel jour­nal­iste nous explique com­ment il range ses caleçons dans sa valise ou s’embrouille avec les horaires de train. Les pronos­tics se mêlent dans une com­plète cacoph­o­nie ; on accuse encore, comme à l’accoutumée, les assis­es pépères des sélec­tion­neurs, leur manque d’audace. De cette rou­tine, de cette énorme quan­tité d’encre écoulée a pri­ori, de tout ce buzz oblig­a­toire et écras­ant, vient peut-être ce sen­ti­ment que les grands fes­ti­vals sont finis dès l’annonce de leur sélec­tion, avant même d’avoir com­mencé. L’ensemble de la man­i­fes­ta­tion se résumerait alors à son pro­gramme de pro­jec­tions, elle qui s’effeuille au rythme des petits livrets dis­tribués au jour le jour et sur lesquels fig­urent les horaires des films et les salles cor­re­spon­dantes. Tout se décline à par­tir de cette matrice – qui n’est rien d’autre qu’une grille, un quadrillage : les accès, les files d’attente, les mon­tées des march­es, les descentes, les soirées et, entre tout cela, les films. Rien de plus pro­gram­ma­tique, en somme. Est-ce reprochable ? Non. À vrai dire, c’est là que réside une grande par­tie du charme d’un fes­ti­val et qu’on peut exprimer plus claire­ment par la fameuse for­mule qu’on prête à Mozart : « Ma sym­phonie est ter­minée. Il ne me reste plus qu’à l’écrire. » Ain­si trans­posée : « Le fes­ti­val est achevé. Il ne reste plus qu’à voir les films. »

Que représente donc pour nous, pau­vres cri­tiques bénév­oles du web, pro­lé­taires du Grand Théâtre Lumière, qui n’avons rien à acheter et rien à ven­dre – pas même nos arti­cles – une nou­velle édi­tion du Fes­ti­val de Cannes, si l’on met de côté la mer, le sable et les palmiers ? Une occa­sion annuelle de pren­dre le pouls du ciné­ma mon­di­al ? Surtout pas. Assez de ce fan­tasme héroïque du cri­tique en médecin sans fron­tière, au chevet de son patient, venu lui pren­dre lui-même la tem­péra­ture avec son sty­lo. Le Fes­ti­val de Cannes n’est en rien représen­tatif du ciné­ma mon­di­al, mais plutôt d’une ou deux de ses ten­dances, sin­gulières, pré­cieuses, certes, mais réduites. Pour nous, ces dix jours passés dans la four­mil­ière s’apparentent plutôt à un rêve que font beau­coup d’enfants : celui de se trou­ver enfer­mé pour toute une nuit dans une con­fis­erie, voire dans un super­marché, au risque de l’indigestion. Les films, à Cannes, sont com­pressés dans une grille d’horaires trop étroite. Résul­tat : ils se touchent, ils s’amalgament et finis­sent par for­mer une grosse boule de gomme indif­féren­ciée, une pomme d’amour gigan­tesque dans laque­lle on se plonge avec délice. Au détri­ment du monde réel, me direz-vous. Vous aurez rai­son : Cannes est une façon de ren­tr­er au ciné­ma sans, pen­dant dix jours, en voir jamais la porte de sor­tie, celle qui nous ramène à l’extérieur, en pleine lumière.

Il est d’ailleurs éton­nant de con­stater que l’énorme cou­ver­ture médi­a­tique dont se pare le fes­ti­val échoue chaque année à en retran­scrire claire­ment la réal­ité, c’est-à-dire son pro­gramme, unique­ment fait de films. Tout ce que nous mon­tre la télévi­sion : des gens bien habil­lés qui mon­tent un escalier pour, nous dit-on, voir un film auquel la grande majorité des spec­ta­teurs n’a pas accès. Au-delà des march­es, ils dis­parais­sent. Le film, lui, reste hors champ, caché, dis­simulé. Cannes pro­duit ain­si, au fil de ses édi­tions, une masse de dis­cours impres­sion­nante – et heureuse­ment volatile – sur des films invis­i­bles. Nous dis­ons « les spec­ta­teurs », mais nous pour­rions aus­si bien dire « les vrais gens », ceux qui restent « en France » pen­dant toute la durée du fes­ti­val et n’en auront des nou­velles qu’à tra­vers leur écran de télévi­sion. Par oppo­si­tion à ceux-ci, Philippe Gar­rel avait trou­vé l’année dernière, dans La Fron­tière de l’aube présen­té en com­péti­tion offi­cielle, une mag­nifique for­mule qui va comme un gant à la com­mu­nauté éclatée des fes­ti­va­liers – et qui leur avait d’ailleurs forte­ment déplu au sou­venir des huées et des quoli­bets qui avaient alors reten­ti dans la salle : « le peu­ple qui dort ». Et, en effet, il n’y a qu’à voir, dans les derniers jours de la man­i­fes­ta­tion, les files d’attentes aux séances rem­plies de zom­bies blêmes, pour se ren­dre compte à quelle étrange expéri­ence de som­nam­bu­lisme nous con­vie le plus grand fes­ti­val de ciné­ma au monde. À bien­tôt.