L’anniversaire des quinze ans des Ren­con­tres du Moyen-Métrage de Brive occa­sion­nait néces­saire­ment un regard rétro­spec­tif sur ces œuvres révélées par le fes­ti­val et dev­enues emblé­ma­tiques d’un ciné­ma buis­son­nier et salu­taire (Boro in the Box de Bertrand Mandi­co, Un monde sans femmes de Guil­laume Brac, etc.) Cepen­dant, la pro­gram­ma­tion cen­trifuge fai­sait aus­si signe vers des direc­tions éton­nantes comme un focus sur Stephen Frears ou une dif­fu­sion exclu­sive de la série bri­tan­nique Lip­stick on Your Col­lar de Denis Pot­ter, mêlant canal de Suez et rock­’n’roll.

C’est pourquoi les deux courts génériques d’Hubert Viel con­coc­tés pour l’occasion con­sti­tu­aient un pro­logue sen­si­ble à cette célébra­tion annuelle. L’introduction fai­sait le choix de regarder vers l’avenir en inter­ro­geant des ado­les­cents d’aujourd’hui sur leur rap­port au ciné­ma, un rap­port par­fois ban­cal, amu­sant et arti­sanal. Ce choix de pren­dre la jeunesse au sérieux en lui don­nant toute sa con­fi­ance soulig­nait quelque chose de ce for­mat mar­gin­al, mal financé et dif­fusé, dont Brive défend, depuis des années, l’audace et la spé­ci­ficité.

Hubert Viel, Guil­laume Brac, Héloïse Pel­loquet et Yann Gon­za­lez réu­nis lors d’une table ronde de la SRF ne dis­aient pas autre chose quand ils s’arrêtaient sur cette métaphore : le marché ver­rait le court métrage comme l’enfance du cinéaste et le long métrage comme son âge adulte. Entre deux chais­es, le moyen-métrage serait “ado­les­cent”, perçu comme défici­taire. Au fond, pourquoi ne pas retourn­er le stig­mate ? Faire un film “en ado­les­cent”, ce n’est pas néces­saire­ment filmer un par­cours d’apprentissage ou effectuer une brève étape sur le chemin de la matu­rité, ce serait plutôt adopter un état d’esprit aux ver­tus nom­breuses, faire le choix de la méta­mor­phose pour met­tre à plat des con­traintes éculées et accouch­er d’objets curieux et rebelles.

“Il y a art quand on cherche” con­clu­aient quant à eux Vin­cent Macaigne et Olivi­er Assayas lors du dia­logue qui leur était con­sacré, un échange libre de médi­a­tion, où ils se sont accordés à dépein­dre le réal­isa­teur en grand désta­bil­isa­teur, ébran­lant les con­vic­tions ras­sur­antes du savoir-faire. L’une de leurs cibles partagées était l’objet-scénario qu’ils perce­vaient, tous deux, comme une sim­ple colonne vertébrale des­tinée à faire place à la géométrie du tour­nage mais surtout aux con­tor­sions de la parole-en-bouche, rigid­i­fiées et trahies par les dia­logues de papi­er. Le ciné­ma de recherche mon­tré à Brive cette année con­tour­nait, à mer­veille, cette règle tacite selon laque­lle le ciné­ma ne devrait pas trop par­ler en lais­sant dis­courir beau­coup de voix hési­tantes ou en quête de fer­meté. Ain­si, la grande qual­ité d’un bon nom­bre de films pro­gram­més tenait à ce qu’ils avaient pour sujet les soubre­sauts d’une langue par­lée, au con­tenu aus­si bien abstrait que prag­ma­tique. Si bien que ce qu’il reste de ce fes­ti­val d’images bril­lantes et éclec­tiques, une semaine après le tour­bil­lon, est peut-être la mise en valeur de la néces­sité vitale des mots que l’on cherche à échang­er même au cœur des plus grandes incom­mu­ni­ca­tions.

Entendre les gens parler

Rêve d’une parole intérieure, la voix-off était au cœur de trois œuvres très émou­vantes qui la réin­ven­taient cha­cune à leur manière. Rémy, de Guil­laume Lil­lo, auréolé du Grand Prix par le jury présidé par Romane Bohringer, s’ouvre sur un paysage enneigé et plutôt ter­ri­fi­ant que la voix du nar­ra­teur-filmeur com­mente d’une douce parole des­tinée à ras­sur­er son chat : “Tu vas voir, on va être bien.” Le réc­it suit l’enfermement du héros dans la mai­son de vacances famil­iale, reclus loin de la civil­i­sa­tion pour fuir des prob­lèmes de neurasthénie et d’argent, aux pris­es avec des dettes parentales et une soli­tude tenace. Loin de porter sur son quo­ti­di­en un regard roman­tique, ce Walden des temps mod­ernes fait de son mono­logue l’éclaircissement acerbe et presque humoris­tique des frag­ments de tristesse qu’occasionnent les choses vues (une biche à l’agonie) et imag­inées (les vacances aux Mal­dives de sa “meilleure amie” qu’il cherche à faire venir près de lui). Sur fond d’inquiétude, une parole de survie se tisse pour met­tre à dis­tance la mort, un petit ron­ron qui tient du rit­uel apaisant comme les esquiss­es aux­quelles s’adonne le nar­ra­teur pour fuir l’ennui. C’est dans le para­doxe d’une soli­tude sai­sis­sante qu’il se met à par­ler à tout le monde : à son réveil-pan­da qu’il reçoit de la part de ses par­ents, aux dauphins avec lesquels nagerait son amie, mais surtout à son chat, Michi­gan, dont la perte inau­gure un cri déchi­rant et une quête inces­sante. Dans les invec­tives de l’amie absente et le bavardage tâton­nant avec un tatoueur tout juste ren­con­tré qui con­clut cette œuvre, le per­son­nage laisse finale­ment place à un furieux désir d’animal social cher­chant à con­jur­er, coûte que coûte, l’abandon dont il fait l’expérience. On le décou­vre au générique ou on le sait en amont, la gageure formelle à laque­lle parvient Guil­laume Lil­lo tient aus­si à cela : aucune image n’est tournée par le réal­isa­teur, le film est, en réal­ité, l’assemblage d’une myr­i­ade d’extraits anonymes glanés sur YouTube qui créent un jour­nal intime col­lec­tif. Ce geste rhap­sodique du mon­tage est impres­sion­nant mais il con­stitue aus­si un dia­logue : rééquili­brant l’angle étroit de la caméra, il restau­re une forme d’unité et de com­mu­nauté dans ce chaos d’individus qui s’expriment sou­vent, presque seule­ment pour eux-mêmes, sur Inter­net.

Une autre œuvre mag­nifique, mon­trée en exclu­siv­ité, traitait de cette fonc­tion thérapeu­tique de la parole. Un an avant sa mort, Hervé Guib­ert accepte une com­mande de TF1 et se met à doc­u­menter son quo­ti­di­en de patient atteint du SIDA pour réalis­er l’unique film de sa car­rière, La Pudeur ou l’Impudeur. Le tout sera mon­té par Mau­reen Mazurek et dif­fusé à titre posthume, tard dans la nuit, en 1992. Ce qui frappe dans ce tes­ta­ment visuel, c’est bien la ten­sion annon­cée par le titre : le désir de con­tre­bal­ancer l’exhibition du corps souf­frant par une voix-off qui a le rôle d’introduire de la déli­catesse, chère à l’auteur, une voix lit­téraire qui met à dis­tance le pathos pour étudi­er la mal­adie et la mort d’un point de vue presque uni­versel. Ain­si, si l’organisme se dégrade à vue d’œil, la con­science de l’auteur s’épanouit dans une série de ques­tions méta­physiques impi­toy­ables adressées à une grand-tante ou à lui-même et dont la quin­tes­sence pour­rait être résumée ain­si : “La vie vaut-elle davan­tage que la souf­france ?” Un excur­sus à l’île d’Elbe mon­tre une con­science en proie à ce dilemme, goû­tant tan­tôt à l’hédonisme de l’après-midi ensoleil­lée, puis risquant le sui­cide avec de la dig­i­taline. Le doc­u­men­taire le mon­tre bien : jusque dans la mort, Hervé Guib­ert demeure un écrivain (la dernière image le met d’ailleurs en scène face à sa machine à écrire). Le réel est, pour lui, une source de curiosité infinie même dans les événe­ments trag­iques que l’existence lui réserve : il ressent la néces­sité poli­tique de mon­tr­er des symp­tômes que l’on cherche à étouf­fer. Mais, face à la vis­i­bil­ité for­cée d’un corps jeté en pâture à la sci­ence (“est-ce que cela se voit dans les yeux ?”), il opaci­fie égale­ment l’autoportrait en y pro­je­tant l’imagination du romanci­er et la créa­tiv­ité de l’artiste. En témoigne cette scène éton­nante où il visionne l’enregistrement de sa pro­pre opéra­tion en com­men­tant poé­tique­ment les halos de lumière bleutée, presque radioac­tive, qui flot­tent au-dessus de son corps de patient.

Une voix par­ti­c­ulière et défa­mil­iarisante habitait égale­ment le doc­u­men­taire Pop­folk réal­isé par Jivko Darakchiev et Per­rine Gamot. Ce dernier prend pour ter­rain la Bul­gar­ie con­tem­po­raine et l’héritage mythique des Thraces dont on décou­vre avec éton­nement qu’il est large­ment gal­vaudé et fait l’objet de recon­sti­tu­tions touris­tiques dans des clubs de vacances. Le mono­logue choisi se dis­so­cie pour­tant du réal­isme de l’image en tra­ver­sant plusieurs gen­res de ciné­ma très dif­férents. Réin­ven­tant leurs rushs, les réal­isa­teurs met­tent en place un dis­posi­tif de nar­ra­tion à la pre­mière per­son­ne qui crée un per­son­nage extrême­ment incar­né bien qu’invisible à l’écran. La pre­mière phrase pronon­cée en anglais améri­cain donne le ton. La Bul­gar­ie déser­tique, habitée par des restes de mémoire chevaleresque ché­tive que cha­cun s’empresse de s’emparer à des fins plus ou moins dou­teuses, sera vue par l’intermédiaire d’un homme qui ressem­ble à un héros de Ray­mond Chan­dler évo­quant une fête dans un hôtel de luxe (“Peut-être avais-je trop bu, bien que l’alcool ne m’atteigne pas comme les autres gens”). L’attention du spec­ta­teur est rivée à cette créa­ture de film noir extra­or­di­naire qui digresse, sans cesse, dans le réc­it de cette nuit fon­da­trice, per­dant son fil comme un Big Lebows­ki con­teur. Il ne cesse lui-même de chang­er de forme et l’effet déroute car il attribue un sens, tou­jours vari­able, au réc­it pro­posé. Mais, c’est pré­cisé­ment cette fig­ure méta­mor­phe qui sem­ble don­ner à voir le plus fidèle­ment la Bul­gar­ie con­tem­po­raine. Tour à tour patron véreux, jeune à la dérive préférant faire des tours sur sa moto, cow­boy aban­don­né par les siens ou divinité pre­mière engen­drée par le soleil, le diseur sur­plombe et épouse la galerie des fig­ures inter­viewées. Il est à la fois le vieil homme aban­don­né sur le bord de la route qu’on aperçoit en un flash et cette mémoire fuyante, insai­siss­able, que tous cherchent à restau­r­er.

Le discours derrière les mots

À rebours de ces paroles thérapeu­tiques, sociales et imag­i­na­tives, le fes­ti­val mon­trait des moyens métrages qui avaient davan­tage à voir avec un cer­tain type de parole engagée, un dis­cours poli­tique tapi der­rière le réc­it. Lorsque celui-ci était trop ver­rouil­lé, cela don­nait lieu à des ten­ta­tives moins con­va­in­cantes comme Cross d’Idir Sergh­ine qui fai­sait la part belle à un ancien pilote de moto-cross, blessé lors d’une com­péti­tion, en proie à son obses­sion et au désamour gran­dis­sant de sa com­pagne. Ici, bien qu’un silence de gêne car­ac­térise la plu­part des échanges, la note d’intention fil­tre de manière trop sys­té­ma­tique dans la manière dont Serge inter­ag­it avec son entourage. Bien que le film s’ouvre de manière séduisante sur le per­son­nage d’Elsa, il se recen­tre vite sur la han­tise de Serge (très bien incar­né par Damien Bon­nard) qui ne parvient pas à sur­pren­dre tant il est empris­on­né dans un rôle étriqué con­di­tion­né par son aveu­gle­ment. Dans la tra­di­tion d’un nat­u­ral­isme mutique, il sem­ble que le film cherche davan­tage à doc­u­menter le milieu du moto-cross, comme ter­rain d’explication de la psy­ché du per­son­nage, qu’à laiss­er libre-cours à la parole plus vivante du per­son­nage. Celle-ci s’épanouit néan­moins dans une belle scène de nar­ra­tion où Damien Bon­nard sem­ble être pris à nou­veau dans le feu de la course qui lui a été fatale : il revit le moment de sa chute sur le mode bravache en rap­pelant le défi que lui avait lancé un adver­saire. À la lueur d’un feu de camp, il s’échauffe, impro­vise et se livre à des déra­pages con­trôlés qui con­fèrent beau­coup d’énergie à la pas­sion du per­son­nage, trop étouf­fée par ailleurs.

Coqueluche d’Aurélien Peyre qui a reçu le prix spé­cial Ciné+ par­ve­nait davan­tage à par­ler des dis­cours soci­ologiques qui peu­vent enfer­mer un être tout en per­me­t­tant à la magie de l’intrigue d’opérer des ren­verse­ments. Le film con­fronte une fig­ure de “bim­bo”, Lau­rine, vis­i­ble­ment inspirée par Loana, à la famille BCBG de Paim­pol de son copain chez qui elle vient pass­er des vacances. À l’instar du film précé­dent du réal­isa­teur, le très réus­si La Bande à Juli­ette, l’œuvre a le chic pour secréter du malaise. Mais, ici celui passe par l’utilisation d’effets volon­taire­ment grossis : dans la pre­mière par­tie du réc­it, emprun­tant à une esthé­tique très kitsch tran­chant avec le décor naturel, la jeune femme est car­i­caturée dans une panoplie rose bon­bon et des faux-airs de Mela­nia Trump (Nutel­la sur les dents, en plus) qui ren­dent presque incroy­able son union avec ce très jeune garçon, pâlot, très peu mis en valeur. Il émane pour­tant des réac­tions pudi­bon­des de la famille face à cette fig­ure big­ger-than-life et lit­térale­ment haute en couleurs, un com­men­taire grinçant sur la vio­lence sociale du groupe bour­geois, soucieux des apparences mais cher­chant néan­moins à dis­simuler ses juge­ments. Celle-ci atteint un parox­ysme très émou­vant dans la scène où résonne “La Bam­bo­la” de Pat­ty Bra­vo et où Lau­rine con­tem­ple son amoureux en pleine danse avec la jeune fille qui lui était naturelle­ment promise : l’empathie pour sa souf­france est alors pro­fonde. Cepen­dant, dans la volon­té d’opérer un ren­verse­ment des vain­queurs et de la vain­cue, la réso­lu­tion farcesque est moins déchi­rante qu’un peu démon­stra­tive (la chan­son de Pat­ty Bra­vo est pro­posée en ver­sion française comme pour soulign­er un mes­sage qui n’était pour­tant pas passé inaperçu). Il est dom­mage, qu’en bout de course, les cru­els se trans­for­ment en épou­van­tails alors que jusqu’ici, l’aspect insi­dieux de la per­sé­cu­tion était par­ti­c­ulière­ment bien ren­du.

Un film pro­posé en sélec­tion était-lui ouverte­ment fab­riqué à par­tir de dis­cours poli­tiques : Lutte jeunesse de Thier­ry de Peretti, un mon­tage des cast­ings de jeunes cors­es qui s’étaient pro­posés comme acteurs sur le film Une vie vio­lente. Les mono­logues qui défi­lent face caméra font état du rap­port de cha­cun de ces hommes aux mou­ve­ments nation­al­istes de leur île. Il y a dans l’histoire com­mune qui les réu­nit le ter­reau d’une cul­ture poli­tique et d’une véri­ta­ble élo­quence aux modal­ités divers­es. Les mots pronon­cés par Vin­cent Macaigne et Olivi­er Assayas lors du débat de fin de fes­ti­val déjà cité (“ça fait du bien d’entendre des gens par­ler… tout se passe dans la parole”) font par­ti­c­ulière­ment écho au sen­ti­ment que pro­cure le film : l’écoute qui lie la direc­trice de cast­ing à l’aspirant comé­di­en devient celle du spec­ta­teur. Le rap­port s’inverse et l’on oublie qu’il s’agit là d’une ten­ta­tive de recrute­ment pro­fes­sion­nel : bien que nous soyons placés dans la posi­tion du juge, ils nous impres­sion­nent. Qu’ils soient immé­di­ate­ment des per­son­nages de ciné­ma, des repen­tis, des restau­ra­teurs, des berg­ers ou des scé­nar­istes, ils déploient des posi­tions philosophiques ou his­toriques avec aisance, démon­trant que tous ont réfléchi à cette ques­tion famil­ière qui n’est pas seule­ment celle du peu­ple corse : quels sont les moyens les plus appro­priés pour exprimer l’intangible colère de ceux qui se sen­tent lésés ? La parole n’est plus seule­ment un exu­toire : elle se fait acte. S’il fal­lait ne retenir qu’une seule image, ce serait du dernier cast­ing d’un homme qui démarre timide­ment l’entretien puis s’engage dans un réquisi­toire de plus en plus véhé­ment con­tre l’hypocrisie du “con­ti­nent” et de cer­tains mil­i­tants. Il y a dans cette indig­na­tion qui méta­mor­phose son vis­age et lui donne vie, ce que fait de mieux le lan­gage quand il ne cherche plus à séduire mais opère par sa vérité, avec effi­cac­ité et force.

Drames de l’incompréhension

Loin de cette verve mil­i­tante, les tra­cas d’une com­mu­ni­ca­tion empêchée, enfer­rée dans les rets de l’impossible partage, ont égale­ment inspiré les cinéastes sélec­tion­nés. Il faut notam­ment citer l’élégante propo­si­tion de Maxime Mar­tinot inti­t­ulée La Dis­pari­tion, cen­trée sur le per­son­nage d’Ana, de retour d’un long séjour au Brésil et ayant du mal à se réin­sér­er dans la vie parisi­enne. Avec beau­coup de douceur, le film sug­gère l’impossibilité de la jeune fille à livr­er son mal-être à ceux qui con­stituent, en toute vraisem­blance, sa bande d’amis. Ces derniers accueil­lent son vagabondage, d’appartement en apparte­ment. Mais, le lien qui les unit à elle ressem­ble plutôt à cet itinéraire au cray­on gris sur du papi­er calque qu’elle appose sur la carte de Paris : il est ténu et men­acé de dis­pari­tion. Tou­jours esquis­sées, les ten­ta­tives d’établir le con­tact sont sou­vent avortées : cer­tains respectent sa pudeur, d’autres, la politesse qui con­siste à ne pas par­ler trop longtemps à des incon­nus, d’autres cèdent à un égoïsme plus franc. Le film souligne néan­moins la dif­fi­culté qu’il y a à enten­dre son prochain dans une grande ville comme Paris (ce que sug­gère l’abondance de casques sur les oreilles) où mal­gré la foule et les affinités élec­tives, les rythmes diver­gent et s’apparentent par­fois à des langues dis­cor­dantes. La scène de péd­a­gogie ratée est, à cet égard, comique et révéla­trice : un jeune pro­fesseur français tente d’expliquer la dif­férence entre le verbe “aller” et le verbe “venir” à deux étu­di­ants étrangers mais il n’y parvient pas. Si l’intention y est, la scis­sion est totale puisque les mécan­ismes de sa pro­pre langue, inter­nal­isés et intimes, ne lui sont même plus acces­si­bles. L’étrange mutisme d’Ana qui tra­verse le film comme une présence spec­trale, sig­nalée seule­ment par une légère mélodie chan­ton­née en voix off, fait d’elle une fig­ure pro­fondé­ment cryp­tique, à la fois inca­pable de soli­tude et d’harmonie impar­faite. Le mou­ve­ment final de La Dis­pari­tion, dont l’aspect cré­pus­cu­laire rap­pelle les pre­miers films de Mikhaël Hers, est le plus sai­sis­sant : un col­lec­tif ami­cal qui vit dans le même quarti­er désagrège matérielle­ment en une série de plans d’individus per­dus dans le décor, seule­ment reliés par un tex­to qu’ils com­men­cent à com­pos­er en même temps.

Enfin, le grand vain­queur du fes­ti­val était très cer­taine­ment Derniers jours à Shi­bati de Hen­rick Dusol­lier récom­pen­sé à plusieurs titres par le Prix du Jury, le Prix du Jury Jeunes et le Prix de la Dis­tri­b­u­tion. Dans ce mag­nifique doc­u­men­taire, de nou­veau, la réflex­ion sur l’évolution de la ville se dou­ble d’une mise en images des malen­ten­dus de la con­ver­sa­tion. Le filmeur tra­verse le quarti­er de Shi­bati voué à la destruc­tion, dans la grande ville chi­noise de Chongqing, et cherche à recueil­lir des voix et des témoins de ce grand efface­ment. Pour­tant, rien n’est aus­si sim­ple, et le dis­posi­tif même du film souligne la dif­fi­culté du dia­logue que con­stitue un doc­u­men­taire de ciné­ma. Le réal­isa­teur ne par­le pas la langue et les habi­tants le perçoivent ini­tiale­ment comme un enne­mi ou comme un menteur qui trahi­ra l’expérience récoltée pour servir une fin toute pro­gram­mée : doc­u­menter la pau­vreté chi­noise. Il y a quelque chose de très beau dans l’obstination non intru­sive de ce flâneur qui n’hésite pas à s’asseoir à une table de jeux avec des com­pagnons qui ne sont pas par­ti­c­ulière­ment flat­tés par sa présence mais s’en moquent allè­gre­ment. Le fos­sé entre eux est sai­sis­sant mais il l’est moins pour quelqu’un qui ne com­prend pas ce qui se dit. Le réal­isa­teur a donc dû s’en ren­dre compte plus tard, une fois effec­tuée la tra­duc­tion des dia­logues. Il aurait alors pu faire le choix d’effacer la rugosité de cer­taines remar­ques (“Il doit être un paumé pour choisir de nous filmer nous”). Au con­traire, il les con­serve et revient filmer les mêmes per­son­nages deux fois de suite, à six mois d’écart, avec quelques notions de chi­nois. Alors, l’échange avec une vieille dame, un petit garçon et un coif­feur du quarti­er se con­stru­it dans la per­sévérance et réus­sit à révéler la mesure de l’isolement que pro­duit la méga­pole. À tra­vers cette incur­sion pro­gres­sive et régulière, le réal­isa­teur met en lumière la manière pro­fondé­ment morale par laque­lle la con­fi­ance, qui n’est jamais que pré­caire, peut s’instaurer. Par sa com­pag­nie assidue bien que presque muette, il laisse éclore des voix qui le dépassent infin­i­ment et nous sidèrent. Ce tra­vail patient était égale­ment celui de Brive, cette année, un fes­ti­val accom­pa­g­na­teur et atten­tif qui, par sa pro­gram­ma­tion resser­rée et la parole don­née aux réal­isa­teurs, laisse le temps aux films de réson­ner et de pro­duire des ondes nou­velles.