En quelques années, Car­lot­ta Films s’est imposé comme l’un des édi­teurs les plus qual­i­tat­ifs. En cette fin d’an­née, il crée l’événe­ment en sor­tant un mag­nifique cof­fret Dou­glas Sirk. À cette occa­sion, nous avons ren­con­tré Vin­cent Paul-Bon­cour, le directeur, qui, à force d’ex­i­gence et de rigueur édi­to­ri­ales, a su impos­er son empreinte auprès des autres lead­ers du marché.

Jusqu’i­ci, seul Écrit sur du vent avait fait l’ob­jet d’une édi­tion DVD alors que le cinéaste est adulé depuis de nom­breuses années. Pour quelles raisons aucun autre film n’é­tait-il sor­ti ? Était-ce un prob­lème de droits ?

Il est vrai que Dou­glas Sirk n’avait jamais fait l’ob­jet d’un véri­ta­ble tra­vail d’édi­tion mal­gré son pres­tige et l’in­térêt crois­sant qu’il représente pour la cinéphilie française. À ce jour, seul un film majeur, Écrit sur du vent, était édité mais dans une ver­sion très sim­ple, sans aucun tra­vail édi­to­r­i­al, comme beau­coup de grands clas­siques sont aujour­d’hui édités. Notre souhait était, comme pour Mankiewicz, Fuller ou encore Siod­mak, les cinéastes sur lesquels nous avons tra­vail­lé, de pou­voir réalis­er un tra­vail con­séquent autour de ceux qui ont mar­qué l’his­toire du ciné­ma. Au fil des années, nous avons acquis les droits des films de Sirk et il nous a sem­blé qu’il y avait un tra­vail pas­sion­nant à faire autour de ce cinéaste.

Aujour­d’hui, vous pro­posez une édi­tion du Secret mag­nifique (1954), de Tout ce que le ciel per­met (1955), de Le Temps d’aimer et le temps de mourir (1958) et de Mirage de la vie (1959). Vous ne vous con­tentez pas de pro­pos­er une édi­tion sim­ple mais inté­grez de très nom­breux bonus au point de pro­pos­er une édi­tion dou­ble pour cha­cun des films. Pou­vez-vous nous en dire davan­tage sur la manière dont vous avez pen­sé ce pro­jet ?

C’est une de nos car­ac­téris­tiques de pro­pos­er un tra­vail édi­to­r­i­al poussé. Évidem­ment, il y a le film au départ auquel on ne se sub­stitue pas. Ensuite, il faut que l’œu­vre puisse amen­er la présence de com­plé­ments, de bonus et d’analy­ses intéres­sants, ce que ces qua­tre grands films de Sirk per­me­t­tent. De plus, un film comme Le Temps d’aimer et le temps de mourir n’é­tait jamais sor­ti en DVD et était très rarement dif­fusé, alors que les plus grands fans pou­vaient tou­jours se pro­cur­er les trois autres films en zone 1, par­fois sans sous-titres français. Nous avons donc retra­vail­lé l’im­age et les sous-titres qui n’é­taient pas tou­jours à la hau­teur du pro­pos de Sirk, finale­ment très sub­til. Les com­plé­ments nous per­me­t­tent de nous inter­roger sur l’œu­vre glob­ale de ce cinéaste mais aus­si sur cha­cun de ses films. On retrou­ve donc des entre­tiens, assez clas­siques mais pas­sion­nants, qui resituent l’œu­vre de Sirk, notam­ment grâce à l’u­ni­ver­si­taire Jean-Loup Bour­get dont les inter­ven­tions sont très claires. Les autres bonus per­me­t­tent de trac­er très claire­ment les fil­i­a­tions entre Sirk et les cinéastes plus con­tem­po­rains comme Todd Haynes et François Ozon. On retrou­ve le pre­mier dans le cadre d’une inter­view qu’il avait accordée au moment de la sor­tie de Loin du par­adis, presque un remake de Tout ce que le ciel per­met et le sec­ond dans le cadre d’un film-mix for­mi­da­ble de trente min­utes et assez trou­blant où il reprend des extraits de Tout ce que le ciel per­met et de Tous les autres s’ap­pel­lent Ali de Fass­binder pour en faire un tout autre film. En mélangeant l’im­age et le son, Ozon est totale­ment dans un proces­sus créatif et c’est tout à fait ce que l’on voulait pour les sup­plé­ments.

À l’époque Sirk n’é­tait pas con­sid­éré comme un auteur mais comme un cinéaste com­mer­cial. En réu­nis­sant ces qua­tre films, vous avez dégagé une vraie cohérence dans son œuvre. Com­ment avez-vous procédé ?

La vraie force et la vraie cohérence vient déjà des films de Sirk. À tra­vers ces qua­tre films, on sent vrai­ment la pat­te d’un grand auteur. Une nou­velle fois, la recon­nais­sance de Sirk est d’abord venue de France, de Posi­tif ou des Cahiers du ciné­ma dans lesquels Godard avait pub­lié une analyse très élo­gieuse de Le Temps d’aimer et le temps de mourir qui fait d’ailleurs l’ob­jet d’une mise en image par­mi les bonus. L’œu­vre de Sirk a mûri et fait désor­mais par­tie des plus grandes de l’his­toire du ciné­ma améri­cain et, mal­gré une esthé­tique très “années 1950”, abor­de des thèmes con­tem­po­rains et extrême­ment mod­ernes. Fass­binder, Haynes ou encore Ozon pro­lon­gent la vie des films de Sirk, ce qui les rend encore plus mod­ernes. Notre choix édi­to­r­i­al pour la sélec­tion des bonus, que ce soit lors d’en­tre­tiens avec des cinéastes, des his­to­riens du ciné­ma ou encore en inclu­ant les deux films orig­in­aux de John M. Stahl (Le Secret mag­nifique et Images de la vie), s’est fait égale­ment dans ce sens.

Quels sont les pro­jets de Car­lot­ta pour les prochaines semaines et les prochains mois ?

Ce 21 novem­bre, nous sor­tons une très belle édi­tion de Cría Cuer­vos, agré­men­tée d’un entre­tien très émou­vant de cinquante min­utes avec le réal­isa­teur. Ce même jour, nous pro­posons égale­ment une édi­tion d’À bout por­tant de Don Siegel qui est en fait le remake des Tueurs de Robert Siod­mak. C’est donc une vraie con­tin­u­a­tion dans notre tra­vail puisque nous avions déjà pro­posé une édi­tion du film orig­i­nal en avril dernier. On est donc dans un autre pan de l’his­toire du ciné­ma améri­cain puisque le film est en couleurs et bien plus vio­lent que l’o­rig­i­nal. À la fin de l’an­née, nous allons nous con­sacr­er à un cinéaste japon­ais beau­coup moins con­nu, Hiroshi Teshi­ga­hara, notam­ment autour de trois films, La Femme des sables qui fut primé à Cannes, et deux autres films inédits, un polar et un film fan­tas­tique, le tout agré­men­té de courts-métrages et d’en­tre­tiens autour du cinéaste. Pour ce qui est de l’an­née 2008, nous sommes déjà posi­tion­nés sur l’édi­tion de Macadam à deux voies de Monte Hell­man, un film phare du nou­v­el Hol­ly­wood des années 1970, un cof­fret Mizoguchi sur les films rares réal­isés dans les années 1930. Ensuite, nous nous intéresserons aux films de Yoshi­da comme Eros + Mas­sacre et les pre­mières œuvres d’Ôshi­ma qui, dans les années 1960, ont apporté un véri­ta­ble souf­fle dans le ciné­ma japon­ais, tout en revendi­quant l’héritage de cinéastes tels qu’Ozu et Kuro­sawa. Enfin, nous pour­suiv­rons notre tra­vail sur Sirk en édi­tant de nou­veaux films.

Com­ment vous posi­tion­nez-vous par rap­port aux mod­i­fi­ca­tions du marché, avec notam­ment l’ap­pari­tion de la “vidéo à la demande” ?

Car­lot­ta existe depuis main­tenant dix ans à tra­vers un dou­ble tra­vail : assur­er des repris­es de films au ciné­ma et, depuis cinq ans, nous con­tin­uons ce tra­vail-là par le biais du sup­port DVD. Je pense que nous tenons tou­jours notre ligne édi­to­ri­ale même si nous avons des champs d’hori­zon très var­iés. Nous tenons notre cohérence dans le choix des films que nous sor­tons en salles et en DVD. Le tra­vail édi­to­r­i­al s’il­lus­tre à tra­vers des édi­tions très qual­i­ta­tives où la plus-val­ue (la qual­ité des copies, les mas­ters, les bonus) est très sig­ni­fica­tive. Il y a tou­jours un véri­ta­ble marché pour le DVD – même s’il est un petit peu en baisse – car lorsqu’il y a une vraie démarche qual­i­ta­tive, le résul­tat peut tou­jours être payant. Notre tra­vail et notre ligne édi­to­ri­ale font que nous sommes assez opti­mistes sur les années à venir, y com­pris pour le sup­port DVD car lorsqu’on pro­pose le cof­fret Sirk ou Berlin Alexan­der­platz de Fass­binder, on est dans un rap­port d’édi­tion, tout comme le livre, où on a envie de le pos­séder, de l’avoir. Il y a donc une vraie plus-val­ue par rap­port à la VOD qui n’en est qu’à ses prémices, ce qui ne veut pas dire que nous ne réalis­erons pas un tra­vail en par­al­lèle en VOD sur cer­tains titres. Mais ce qui car­ac­térise notre force actuelle­ment, c’est le sup­port physique, que ce soit en salle ou via le DVD.