En plein « Ciné­ma du Québec à Paris » au Forum des images, le réal­isa­teur Sébastien Pilote et son acteur prin­ci­pal Gabriel Arcand ont fait un voy­age marathon à Paris pour présen­ter Le Déman­tèle­ment en ouver­ture du fes­ti­val et ren­con­tr­er la presse avant sa sor­tie dans les salles français­es. Nous les avons ren­con­trés, en com­pag­nie de nos col­lègues du Passeur cri­tique et de Toute la cul­ture, pour une table ronde décon­trac­tée.

Après avoir exploré un milieu urbain très par­ti­c­uli­er avec la con­ces­sion de voitures du Vendeur (2011), qu’est-ce qui vous a don­né envie d’ex­plor­er l’univers rur­al pour Le Déman­tèle­ment ? Était-ce lié à un ter­ri­toire ou une his­toire en par­ti­c­uli­er ?

Sébastien Pilote : Cela aurait pu être l’histoire d’un cor­don­nier qui déman­tèle la cor­don­ner­ie famil­iale après des généra­tions, ou autre chose. Mais ce qui m’intéressait dans le milieu agri­cole, la ferme et le milieu paysan, c’était l’exploration d’un monde en voie d’extinction, en perdi­tion, mais c’était aus­si l’occasion de don­ner de l’envergure au film avec des paysans bucol­iques, un envi­ron­nement pas­toral grandiose en con­tre­point d’une petite his­toire toute refer­mée sur un per­son­nage. J’avais envie de tra­vailler sur cette ren­con­tre entre des gros plans sur les vis­ages et des panora­mas, des grands « land­scapes ». Après, le per­son­nage de l’éleveur de mou­tons me per­me­t­tait de con­stru­ire un père exac­er­bé, tout en expan­sion, avec en même temps quelque chose de très mater­nel. Dès la pre­mière scène, on le voit don­ner un biberon de lait à un agneau. Il met des bébés au monde toute la journée. Gaby est un par­ent en puis­sance. Pour moi, le déman­tèle­ment matériel de la ferme, de la terre, n’est pas anec­do­tique mais super­fi­ciel. La véri­ta­ble his­toire est dans le déman­tèle­ment des valeurs famil­iales et tra­di­tion­nelles, et surtout dans le déman­tèle­ment de soi : com­ment la vie d’un homme est défaite en morceaux. Ces morceaux dis­per­sés sont rassem­blés dans un bloc qui est le film, mais on doit aller les chercher un à un. Gaby ne ren­con­tre les gens qu’il con­naît qu’un par un, jamais deux à la fois. Le vrai déman­tèle­ment est donc déjà entamé au début du film avec celui de la famille dis­per­sée. Le film mon­tre bien le déman­tèle­ment matériel de la ferme, la vente des râteaux, du trou­peau, des bâti­ments, de la machiner­ie qu’on divise et sec­tionne. Mais le vrai sujet du film, c’est le sac­ri­fice du père qui n’est pas réciproque mais motivé par l’amour.

À qui aviez-vous envie de vous adress­er avec ce film ?

SP : Le film s’adresse aus­si bien à un pub­lic urbain que rur­al. On n’a pas besoin d’avoir vécu un naufrage pour aimer Titan­ic ou de voy­ager dans l’espace pour appréci­er Star Wars ! Ce que je préfère c’est quand des spec­ta­teurs me dis­ent que les per­son­nages du film leur font penser à des proches. Quand le per­son­nage de Gaby leur rap­pelle un père, un oncle, un cousin, c’est tou­jours touchant. Pour moi, Gaby représente la fig­ure tra­di­tion­nelle du père ou du grand-père québé­cois, l’homme assez silen­cieux, qui exprime peu ses sen­ti­ments, a tra­vail­lé toute sa vie pour ses enfants, pour sa famille et appa­raît comme un grand édi­fice, une grande stat­ue où l’on voit appa­raître peu à peu des fis­sures.

Il y a une lenteur, ou plutôt une douceur, un calme dans ce déman­tèle­ment pro­gres­sif, sans drama­ti­sa­tion exces­sif, sans pré­cip­i­ta­tion. Le déman­tèle­ment appa­raît comme un long proces­sus, guidé par l’amour naturel de Gaby pour ses filles, comme un cycle de la nature…

SP : Oui, il fal­lait respecter le rythme de la nature, du tra­vail de la terre. Mais pour moi, mon film n’est pas lent. Je suis tou­jours assez éton­né car on me par­le sou­vent du rythme du film, mais pour moi ce n’est pas un film lent com­paré à beau­coup de films que j’ai pu voir. Par rap­port au rythme télévi­suel et à un cer­tain ciné­ma indus­triel, il peut paraître lent. Mais même une comédie comme Franken­stein de Mel Brooks qui date des années 1970 est plus lente que mon film. Les gags, les petites actions sont lentes. La lenteur est une notion rel­a­tive, c’est une ques­tion d’époque. Pour moi, c’est une qual­ité car le ciné­ma est un tra­vail sur la durée. J’aime la con­tem­pla­tion, j’aime pren­dre le temps de regarder les choses pour exprimer une poésie du réel, du quo­ti­di­en qui n’est plus là si on la rac­courcit à l’essentiel, si on la réduit à un aspect util­i­taire et effi­cace. Je ne veux pas faire un ciné­ma « effi­cace » avec une struc­ture nar­ra­tive con­v­enue. Ce que je fais est plutôt de l’ordre de la chronique, d’où l’impression d’une cer­taine lenteur, car il n’y a pas ces fameux rebondisse­ments chronométrés. Le déman­tèle­ment est con­stru­it sur un faux plat : on a l’impression de ne rien gravir, mais à la fin quand on se retourne on voit le chemin par­cou­ru, on a gravi une mon­tagne.

En pré­pa­ra­tion, com­ment avez-vous tra­vail­lé avec les comé­di­ens sur la mise en place de ce rythme par­ti­c­uli­er, que l’on retrou­ve jusque dans les dia­logues du film ?

SP : On a fait quelques répéti­tions, pas beau­coup, juste pour une mise ne bouche, une lec­ture du scé­nario avec les comé­di­ens prin­ci­paux (avec les filles, l’ami compt­able, l’ex-femme). Ensuite on a répété quelques scènes seule­ment pour véri­fi­er des trucs. Quand j’ai vu des acteurs en cast­ing, la répéti­tion est sou­vent déjà faite pour moi. Du coup je n’ai pas besoin de répéter. J’aime bien aus­si répéter ou essay­er de nou­velles choses une fois arrivé sur le plateau, même si je laisse assez peu de place à l’improvisation. Un bon acteur pour moi c’est quelqu’un qui sait bien lire un scé­nario, qui arrive en ayant trou­vé les bonnes inten­tions. Avec quelqu’un comme Gabriel, on n’a pas besoin de par­ler beau­coup, on se com­prend. Gabriel me dis­ait sou­vent : « je com­prends ce que tu veux dire, je com­prends ce que tu veux dire ». Par­fois sans que je n’ai rien dit !

Gabriel Arcand : C’est surtout quand il ne dit rien que je com­prends ce qu’il veut dire !

Du coup, vous Gabriel Arcand, vous vous accordiez bien avec l’intention de votre per­son­nage, dans son désir d’aider sa fille au détri­ment de son bien-être ?

GA : J’ai tou­jours défendu les choix qu’il fait, les émo­tions qu’il ressent, le par­ti qu’il prend. Je n’ai aucun prob­lème avec ça. De toute façon, si je dois défendre un per­son­nage, je dois l’aimer, je dois vot­er pour lui. C’est mon par­ti, c’est pour ça que je l’interprète ! Au fil des années, tout le monde a quit­té Gaby (ses frères, sa femme, ses enfants), donc pour moi il a du dévelop­per une vie intérieure très intense du fait de sa soli­tude. Cette soli­tude est adv­enue à lui par la force des choses et cette vie intérieure n’est pas partagée, d’où son silence. Il a peu de moyens pour s’exprimer, mais il par­le bien. Quand on a pro­jeté au fes­ti­val de Cannes, le pub­lic était très divisé. On entendait une par­tie de la salle dire : « Mon Dieu, quel des­tin ter­ri­ble ! C’est vrai­ment un per­dant ! C’est pathé­tique. » Et l’autre moitié répondait à la pre­mière : « Mais vous ne com­prenez pas que c’est sa délivrance. Il va se libér­er des charges qui pèsent sur ses épaules. » Et une des grandes qual­ités du scé­nario, c’est qu’il ne prend pas par­ti. Il mon­tre un homme face à des choix, des déci­sions et vous en pensez ce que vous voulez de ses déci­sions. Elles vous attris­tent, elles vous récon­for­tent, elles vous amusent, vous ren­dent mal­heureux, elles vous font pleur­er…. Libre à vous ! C’est la qual­ité du film de ne pas pren­dre par­ti. De même que lorsque Gaby arrive dans le petit apparte­ment à la fin, on n’entend pas des vio­lons lanci­nants qui vous font trou­ver (ou doivent vous faire trou­ver) que c’est bien triste ce qui lui arrive. Si j’avais eu, même à la lec­ture du scé­nario, un énorme con­flit intérieur entre ce que j’ai à jouer et ce que je suis, je ne l’aurais pas fait. Mais il y a tou­jours une sorte d’harmonisation ou d’aligne­ment qui se passe entre la vie intérieure du per­son­nage et la vie intérieure de l’interprète. C’est une sorte de con­cor­dance que tu trou­ves, ou pas. Si tu ne la trou­ves pas, cela paraît dans le film. Ça donne alors l’impression que tu l’as fait pour des raisons ali­men­taires ! Et si la con­cor­dance est juste, cela paraît aus­si à l’écran. Tu ne peux pas tromper. Une caméra, curieuse­ment, on ne peut pas la tromper. On peut utilis­er le men­songe ou la diver­sion, mais dans le fond quelque chose de vrai va transparaître.

Gaby subit une cer­taine cru­auté. Il subit même des reproches…

GA : La ben­jamine, Frédérique, répète : « elle abuse de toi, elle abuse de toi ! » (en par­lant de l’aînée). Gaby répond : « je le sais, elle a tou­jours été comme ça. » Il n’y a pas de sur­prise pour lui dans le com­porte­ment de sa fille aînée. Ça lui fait un petit peu mal quand elle ne se présente pas à la banque, mais ça reste sa fille. Balzac dis­ait dans Le Père Gori­ot : « il aime ses filles, il aime jusqu’au mal qu’elles lui fai­saient. » De la même façon, Gaby place ses enfants sur un piédestal. Mais il est aus­si à une croisée de chemins intérieure­ment. Ce n’est pas pour rien qu’il retourne en ville voir son ex-femme. Il garde l’espoir que sa femme va revenir vers lui main­tenant qu’il a tout lais­sé der­rière lui.

Par rap­port au per­son­nage du père Gori­ot, Gaby n’est pas un très vieil homme. Il y a encore une vie pos­si­ble mal­gré tout pour lui. Il aurait pu con­tin­uer de tra­vailler, il en avait encore la force physique. C’est là aus­si toute la beauté et le drame du film, non ?

GA : Il est vrai­ment à une croisée : il peut le faire comme ne pas le faire ce déman­tèle­ment. Tout est pos­si­ble.

SP : Mais ça paraît aus­si extrême­ment dif­fi­cile de recom­mencer quelque chose à cet âge-là. Il a vécu de sa terre toute sa vie. Je vois mal ce qu’il peut faire d’autre.

Con­cer­nant les références lit­téraires, elles sont présentes et en même temps elles ne sont pas du tout écras­antes, que ce soit Le Père Gori­ot ou Le Roi Lear. Le Roi Lear, on le voit avec les répéti­tions de Frédérique. Du Père Gori­ot, on sent la trans­po­si­tion, mais elle est loin d’être lit­térale. Ce n’est pas du tout la même his­toire.

SP : En fait j’ai adap­té le per­son­nage du père Gori­ot : l’archétype, pas le roman. Je ne cher­chais pas à faire Vautrin dans le milieu rur­al québé­cois. Je me suis inspiré, j’ai pioché comme un enfant dans un pot de bon­bons pour dévelop­per ce qui me plai­sait là-dedans. Mais pour moi, c’était la fig­ure du père, dans sa psy­cholo­gie, son car­ac­tère, qui m’importait. Une des deux filles s’inspire aus­si du roman. Et puis, il y a quelques phras­es que j’ai repris­es. Quand je lisais Balzac, j’avais déjà com­mencé à écrire le scé­nario. Il y avait des phras­es qui me sem­blaient pou­voir être mis­es lit­térale­ment dans le scé­nario. On y voit que du feu. Lorsque Gaby dit « Un père doit tou­jours don­ner pour être heureux », c’est de Balzac. Après, pour Le Père Gori­ot, Balzac s’est lui-même inspiré du Roi Lear, ou plutôt de la fig­ure du roi pour créer celle du père Gori­ot. Mais il est en fait très loin du Roi Lear. Il n’y a pas de symétrie. Ça m’agace un peu quand on com­pare mon film au roman de Balzac dans les détails. Pour moi c’est assez évi­dent que je n’avais pas voulu refaire le roman. C’est juste le per­son­nage qui m’a inspiré. Dans Le Déman­tèle­ment, on retrou­ve aus­si l’esprit de Tchekhov, avec des mon­des en perdi­tion comme dans La Ceri­saie ou L’Oncle Vania.

Dans votre monde en perdi­tion, la peur de vieil­lir est rem­placée par un retour à une forme d’adolescence. Quand Gaby cherche un apparte­ment, on lui demande un garant. Face à son ex-femme, il sem­ble réap­pren­dre à dra­guer comme un ado­les­cent qui va voir une fille pour la pre­mière fois. Comme s’il rat­tra­pait le temps per­du, non ?

SP : Je n’avais jamais vu ça comme ça, mais il y a de cela. Il se prend un apparte­ment comme un jeune. Il répète « mon apparte­ment, mon apparte­ment ».

GA : Oui avec sa fille Frédérique, quand ils par­lent de l’appartement, elle a l’impression qu’il retombe en enfance.

SP : Oui, je n’avais pas for­cé­ment vu ça comme ça. Mais c’est vrai. D’ailleurs, avec sa femme, il y aus­si la ques­tion du temps. Elle tra­vaille dans une bijouterie, mais on voit surtout qu’elle vend des hor­loges, Gaby y achète une mon­tre. Son ex-femme lui dit : « tes vête­ments n’ont pas changé, après vingt ans. ». Comme si le temps s’était arrêté pour Gaby. Avec sa femme, il entend le temps son­ner quand elle lui par­le, alors que le temps s’était arrêté quand elle l’a quit­té. Il a une grande naïveté logique : ma femme m’a quit­té à cause de la ferme ; si je quitte la ferme, ma femme va revenir. Je trou­vais ça beau, cette grande fidél­ité. C’est pour ça qu’il n’a jamais fait un pas vers sa voi­sine, mais que le spec­ta­teur ressent le désir de le pouss­er dans une direc­tion où il ne veut pas aller. Gaby reste fidèle à ses filles même si elles abusent de lui. Il reste fidèle à sa femme même si elle le trompe et le quitte. Je trou­ve ça beau.

Les deux filles ne sem­blent jamais pren­dre con­science de cette fidél­ité et ne s’inquiètent jamais pour leur père. Leur com­porte­ment par­ticipe au car­ac­tère trou­blant du film.

SP : Il faut voir les deux filles comme un même per­son­nage. Il s’agit d’un enfant que j’ai frag­men­té en deux. Un per­son­nage joué par des actri­ces dif­férentes, dans des peaux dif­férentes, dans des mon­des dif­férents. Les deux filles ne peu­vent pas se ren­con­tr­er, elles sont dans des univers par­al­lèles, un peu comme dans le film de David Lynch, Lost High­way, avec la brune et la blonde. Pour moi, c’est ça. Donc la pre­mière représente l’égoïsme et ne se soucie pas des mal­heurs de son père, elle ne pense qu’à son intérêt et à la pro­tec­tion de ses enfants. C’est une mère avant tout. L’autre est plutôt égo­cen­trique. D’ailleurs, c’est une actrice. Elle tente de diriger les regards vers elle, elle veut être aimée. Quand tu veux que les gens te regar­dent et t’aiment, tu dois te souci­er des autres, con­traire­ment aux égoïstes qui ne se soucient pas des autres. Donc Frédérique se soucie de son père, elle lui demande s’il veut qu’elle reste et elle est ouverte aux autres. Con­traire­ment à Marie, qui est resser­rée sur son univers à la fin, sur son rôle de mère, dans un gros plan. Alors qui est la meilleure ? Je pense que ce n’est ni l’une ni l’autre. Gaby les aime toutes les deux et elles sont sa lueur d’espoir. Pour moi, le seul remède au pes­simisme, au fatal­isme, c’est de faire des enfants, d’aimer ses enfants… ou de créer ! Le monde de la créa­tion c’est comme faire des enfants. C’est une infinité de pos­si­bil­ités et d’espoirs.

Dans votre pre­mier film, Le Vendeur, vous vous intéressiez à un père seul, qui avait une fille et un petit-fils. Là, on retrou­ve un per­son­nage de père isolé. C’est vrai­ment quelque chose qui vous intéresse, qui vous préoc­cupe la pater­nité ?

SP : C’est vrai, c’est un autre coup sur le même clou ! C’est un tra­vail sur le même thème, mais dif­férem­ment. Dans Le Vendeur, il s’agissait d’un homme qui ne voulait pas quit­ter son monde pro­fes­sion­nel, à l’inverse de Gaby qui veut le quit­ter pour se réfugi­er dans quelque chose de plus per­son­nel. Il s’agit bien de deux rela­tions « père/fille », mais c’est car­ré­ment le sujet du film dans Le Déman­tèle­ment, alors que dans Le Vendeur le sujet c’était plutôt l’aliénation par rap­port au tra­vail et par rap­port au monde dans lequel on vit.

Avec le per­son­nage de Gaby, moins il par­le, plus on est ému. Mais l’émotion est aus­si poignante dans les scènes de ventes aux enchères, qui sont hyper­réal­istes, doc­u­men­taires, tout en restant fic­tion­nelles du fait de la présence de Gaby, très solaire, que l’on suit en per­ma­nence. Com­ment s’est passé le tour­nage de ces scènes où les com­mis­saires-priseurs, avec leur lan­gage incom­préhen­si­ble, appa­rais­sent comme de véri­ta­bles bour­reaux ?

SP : Pour moi, c’était très intéres­sant. J’ai beau­coup aimé tourn­er ces scènes. C’était un peu comme ma noce russe dans The Deer Hunter (Voy­age au bout de l’enfer) de Michael Cimi­no. C’est le seul moment de mon film où l’on voit des événe­ments com­mu­nau­taires. C’est le seul moment et le seul lieu où les gens sont ensem­ble et, en même temps, ce sont des funérailles, comme le dit un des per­son­nages. C’était intéres­sant de mélanger des fig­u­rants, des vrais gens du coin, avec des acteurs au tra­vail.

GA : C’est une séquence de recon­sti­tu­tion, mais tous les gens à part sont des agricul­teurs de la région. Au vision­nement, j’étais con­tent car au milieu d’eux, j’avais l’air d’être un des leurs, je n’avais pas l’air d’un acteur trans­plan­té de la ville. Celui qui fait l’encan dans le film, c’est un vrai encan­teur pro­fes­sion­nel.

SP : C’est le seul rôle par­lant qui n’est pas inter­prété par un comé­di­en. Mais c’est impos­si­ble à repro­duire autrement. Moi-même je ne com­prends pas ce qu’il dit !

La musique du film est aus­si mag­nifique. Com­ment se sont opérés les choix de ce côté-là ?

SP : La musique orig­i­nale du film est de Serge Nakauchi-Pel­leti­er. Il fait par­tie de plusieurs for­ma­tions au Québec, dont une qui s’appelle Pow­er of First et pra­tique une musique pro­gres­sive, un peu rock. Sinon, le film est aus­si habité par toute la musique folk, qui ajoute une couleur améri­caine à laque­lle je tenais pour le côté « vieux freak », retour à la terre. Je pen­sais aus­si à la musique des Grate­ful Dead, des morceaux avec des paroles mag­nifiques, des références bibliques. J’étais inspiré par la musique coun­try, folk, qui évo­quent des racines, des tra­di­tions améri­caines très pro­fondes. Comme le pick-up de Gaby, le camion Ford, la cas­quette de base-ball. Je voulais sauter sur ces sym­bol­es.

Le car­ac­tère envoû­tant vient de la musique, mais aus­si il est aus­si lié à la beauté de l’image. Est-ce que le fait de tourn­er en 35 mm a changé quelque chose dans la con­cep­tion tour­nage ?

SP : C’est une dif­fi­culté sup­plé­men­taire. Tu as besoin de plus de con­cen­tra­tion. C’est comme une grande messe, un rit­uel. Lorsqu’une caméra 35 mm tourne, on la respecte, on ne par­le pas, on économise la pel­licule. On est plus dans un tra­vail de réflex­ion. Pour moi, tourn­er en 35 mm, c’est comme con­stru­ire un objet en bois. Tourn­er en numérique, c’est comme le faire en plas­tique. Le numérique est plus mal­léable, plus facile pour faire des effets spé­ci­aux, pour col­oris­er les images. Mais ça donne des objets morts-nés. C’est comme si on avait enlevé l’aura du ciné­ma. Les copies numériques ne vieil­liront jamais, qui vont rester belles. Mais je préférais le grand cirque : quand on arrivait à voir une copie dans une ciné­math­èque, dans un fes­ti­val, c’était comme si le cirque dans une ville, c’était un événe­ment. J’aime les événe­ments. Aujourd’hui, avec le DCP, tu appuies sur un bou­ton et il n’y a plus d’événement. Le 35 mm est un mil­lion de fois plus beau que le numérique pour moi. Ce n’est pas vrai que le numérique com­mence à se rap­procher et il n’y arrivera jamais. Il a une froideur, n’a pas la même ampli­tude. On ne peut pas com­par­er ça avec un film comme The Big Trail de Raoul Walsh (La Piste des géants) tourné en 1928 en 70 mm, c’était avant le Scope avec le procédé Fox ou les films Vista Vision de John Ford, en Tech­ni­col­or. Avec les évo­lu­tions tech­niques d’aujourd’hui, on s’aperçoit que le pro­grès n’est pas con­tinu et que par­fois on régresse. Mais tourn­er en 35 mm, ça devient de plus en plus dif­fi­cile. Les maisons de ser­vice dis­parais­sent, les lab­o­ra­toires fer­ment. Le Déman­tèle­ment a été le dernier film en 35 mm dévelop­pé dans le lab­o­ra­toire Tech­ni­col­or de Mon­tréal. C’est quand même triste de faire un film après 120 ans d’his­toire et d’ar­riv­er à être le dernier. J’aurais préféré ne pas vivre ça.

C’est le déman­tèle­ment d’un sup­port aus­si…

SP : Oui, et ce sont des métiers, des arti­sans qui dis­parais­sent et ne peu­vent s’adapter aux nou­velles tech­nolo­gies. Mais on va peut-être avoir un retour, comme un effet d’élastique, car cer­tains cinéastes tien­nent encore à tourn­er en film…