Anton Tchekhov, dans le beau film que lui con­sacre René Féret, observe une mise en scène de sa Mou­ette et se plaint de ne pas y retrou­ver ses per­son­nages, mais “des acteurs qui jouent”. Nico­las Giraud, qui l’in­car­ne à l’écran, est peut-être un “acteur qui joue” (même s’il déclare détester ce verbe), mais c’est bien un Tchekhov habité, com­plexe et cap­ti­vant que l’on y voit. Ren­con­tre avec un comé­di­en à la parole maîtrisée mais pro­fonde, joignant l’im­pli­ca­tion per­son­nelle à l’ex­i­gence intel­lectuelle.

Vous avez déjà tourné plusieurs films avec René Féret. Depuis com­bi­en de temps por­tait-il ce pro­jet sur Tchekhov ? Quand vous y a‑t-il impliqué, et com­ment l’a-t-il pré­paré avec vous ?

D’une manière générale, René va vite. Nous sommes amis depuis que nous avons tourné Comme une étoile dans la nuit il y a sept ans. Donc j’é­tais au courant de son pro­jet Tchekhov, de loin, sans le dra­guer. Il devait le faire avec Gré­go­ry Gade­bois, avec qui il avait fait Le Prochain Film, mais finale­ment il n’a plus eu envie, ils se sont éloignés l’un de l’autre. Et un jour, je vais déje­uner chez lui, et il me dit : “J’ai eu le CNC, je vais faire Tchekhov.
– C’est for­mi­da­ble, je suis heureux pour toi.
– Ben, regarde le scé­nario, il est là !”
Sur le scé­nario, il y a un por­trait de Tchekhov à 30 ans. Je dis à René : “Tu me fous de ma gueule ?
– Ben quoi ? il me répond en rigolant.
– Ben, c’est moi !
– Ben oui, c’est toi !”
J’ai flip­pé, j’ai flip­pé, et puis j’ai été très heureux. Il m’a dit “Ouvre à la page 57”, et c’é­tait la séquence où Tchekhov arrive sur scène pour par­ler des répéti­tions de La Mou­ette. Évidem­ment, j’ai été pro­fondé­ment séduit par l’in­tel­li­gence et la finesse de Tchekhov. Je dis à René de me laiss­er lire le scé­nario, parce que j’ai peur, et parce qu’il est hors de ques­tion que je passe à côté de cette aven­ture.

C’é­tait en octo­bre 2013, on a com­mencé à tourn­er en févri­er 2014, et la pre­mière séquence a été celle, juste­ment, où je monte sur scène pour par­ler aux acteurs de La Mou­ette — scène ver­tig­ineuse !

C’est intéres­sant : cette scène se trou­ve à la page 57 du scé­nario, vous la tournez en pre­mier, et c’est finale­ment une des dernières scènes du film…

Exacte­ment — d’où mon ver­tige ! J’ai dit à René : “tu es vrai­ment un salaud !” Parce que j’aime bien capter mon per­son­nage par des silences, de petits mou­ve­ments. Par exem­ple, trou­ver la manière qu’il a de se servir le thé. J’aime bien avancer douce­ment vers lui, et là, René me propulse en pleine matu­rité, attaqué par la mal­adie ! Incar­n­er un des hommes les plus dis­crets, déli­cats, retenus comme Tchekhov, qui ne veut pas mon­ter sur scène, c’est… Je me retrou­ve devant quinze acteurs du Con­ser­va­toire nation­al, moi qui ne suis pas du tout un comé­di­en de théâtre, et eux qui devaient tous se dire “Oh, c’est toi qui fais Tchekhov ? Vas‑y, on te regarde !”… Et ça s’est bien passé. Finale­ment, je pense que René l’a fait exprès, pas seule­ment pour des raisons de pro­duc­tion. Il m’a fait sauter de la falaise, tout de suite. On se con­naît bien, il savait que j’avais tra­vail­lé, c’est le secret pour pal­li­er la peur. Beau­coup de choses me font peur, mais rien ne m’ef­fraie. Voilà, j’ai eu peur, j’ai sauté, j’ai trou­vé le rythme, j’ai enten­du sa voix frag­ile, réservée et en même temps présente. Et hop !

Étiez-vous déjà un fam­i­li­er de la vie de Tchekhov, ou vous êtes-vous fié aux indi­ca­tions du cinéaste ?

J’ai embrassé la vision et la sen­si­bil­ité de René. Je suis un inculte du théâtre, je ne con­nais­sais presque rien de Tchekhov, je ne savais même pas qu’il était médecin. Mais c’est ça que j’adore ! Je fais du ciné­ma pour pro­gress­er, grandir, appren­dre. Cela a beau­coup plu à René, il m’a dit “c’est par­fait, tu ne con­nais rien, c’est génial” ! Pen­dant mes trois mois de tra­vail dans mon coin, je me suis con­cen­tré sur tout “avant” dans la vie de Tchekhov. Je ne voulais pas avoir d’a­vance sur lui, je voulais arriv­er jusqu’à son âge, au moment où nous, spec­ta­teurs, et moi, acteur, le ren­con­trons. J’ai surtout tra­vail­lé sur la façon dont il a été élevé, éduqué, les failles de l’en­fance qui déter­mi­nent l’in­di­vidu en puis­sance.

Dans la caté­gorie des héros tirail­lés par l’ex­is­tence, le per­son­nage d’An­ton se pose là. Non con­tent de men­er deux car­rières de front, il est aus­si, pour sa famille, un pili­er moral, et ce mal­gré lui — pos­ture rel­a­tive et à dou­ble tran­chant. Féret avait-il vrai­ment cette vision de Tchekhov, ou a‑t-il tiré le per­son­nage dans cette direc­tion ?

C’est la réal­ité. René, par respect, est resté très, très proche de la réal­ité du per­son­nage. Même s’il a avec lui tout un ciné­ma auto­bi­ographique et “famil­ial”, cela entrait en réso­nance avec la vie de Tchekhov. À l’âge de 16 ans, Tchekhov fai­sait vivre sa famille, et il s’est trou­vé dans la sit­u­a­tion où vous l’avez décou­vert.

Dans le dossier de presse, René Féret fait un long par­al­lèle entre sa vie et celle de Tchekhov. Cela se ressen­tait-il sur le tour­nage ?

Non. Cela a infusé, cer­taine­ment, mais René avait cette élé­gance de ne pas se mon­tr­er. Il était partout, évidem­ment, c’est lui le met­teur en scène ! Mais il ne se mon­trait pas, à l’in­star de Tchekhov qui dit, qui donne, qui rend, mais qui ne prend pas.

Si le film colle à la réal­ité, alors la pre­mière scène est d’au­tant plus stupé­fi­ante ! Un édi­teur se présente aux Tchekhov pour voir Anton, et ce sont ses frères qui font bar­rage dans un grand moment de bouf­fon­ner­ie ! Cette scène-là est-elle aus­si tirée d’un fait authen­tique ?

Alors là, je ne peux pas vous l’as­sur­er ! Je prends d’autres risques, mais pas celui-ci. Mais à n’en pas douter, les Tchekhov étaient capa­bles de cette légèreté et de cette folie-là. Ils ne se pre­naient pas au sérieux — sauf peut-être Alexan­dre, le frère aîné joué par Bron­tis Jodor­owsky, qui n’au­rait pas hésité une sec­onde à piquer une nou­velle de Tchekhov en met­tant son nom. Mais ils étaient tout à fait capa­bles de cette fan­faron­ner­ie (sic), qui allait de pair avec la mod­estie et l’hu­mil­ité d’An­ton.

Dans la scène où Tchekhov est abor­dé par Lika, il lui répond qu’il ne croit pas en l’amour. À votre avis, est-ce vrai­ment le fond de sa pen­sée ou une manière de se pro­téger ?

(pause) Tchekhov n’est pas au ser­vice de lui-même. Comme je le dis, il a passé sa vie à ren­dre, à don­ner, à servir. Et je pense que s’il con­naît une sorte de con­fort affec­tif ou amoureux, il croit qu’il perd sa force. Cette réac­tion, c’est sa fuite. Les rares fois où je m’en voulais de juger Tchekhov en tra­vail­lant dans mon coin, c’est que je le trou­vais très dur avec les femmes. Je ne suis pas un ten­dre, mais lui était dur ! Il était froid — chaleureux, et froid. Ce n’est pas qu’il se pro­tège : je crois qu’il pro­tège ce qu’il doit faire, qu’il pro­tège les autres. Mais qu’il est mal­gré tout très séduit par cette Lika — d’ailleurs, la suite nous le prou­vera.

Au début du film, le sen­tez-vous plutôt écrivain ou plutôt médecin ?

C’est très intéres­sant, comme ques­tion… Je crois que c’est un artiste né, parce qu’à cinq ans il écrit déjà dans son cœur, plus que dans sa tête. C’est un artiste médecin, un artiste qui soigne. C’est éton­nant, parce que je crois qu’il n’a jamais cher­ché à panser ses plaies… C’est la pre­mière fois que je dis ça dans la pro­mo­tion, je suis con­tent, grâce à vous ! Il n’a jamais pan­sé ses plaies, il les a gardées ouvertes pour que cela puisse con­duire à quelque chose. C’est un artiste qui soigne, qui tra­verse le temps, qui ne vieil­lit pas.

De quelles plaies par­le-t-on, exacte­ment ?

Des plaies de son enfance, d’avoir un père qui l’a bat­tu. Même si à cette époque c’é­tait courant, nor­mal. Il n’empêche que cet enfant incroy­able­ment éveil­lé et lucide savait bien qu’on ne doit pas se faire bat­tre, sauf que l’époque ne pou­vait pas soutenir sa réflex­ion. Il a boulever­sé l’époque par son tra­vail, son écri­t­ure, son analyse, son atten­tion, son écoute. Je pense que sa lucid­ité et son acuité étaient une souf­france et un don. Il voy­ait tout ! C’est quand même celui qui a racon­té les mécan­ismes humains de la lâcheté, de la faib­lesse, de l’am­bi­tion, de l’orgueil… du sac­ri­fice. Pour capter ça, il faut être ouvert. Donc tu es en douleur !

Au fil du film, on le voit pencher du côté de l’écrivain, mais on suit aus­si une autre évo­lu­tion. Son rap­port aux autres ne sem­ble pas très sain, quand il écrit en s’in­spi­rant de son entourage sans deman­der l’avis de ses proches — ce qui provoque un inci­dent avec Isaac, l’a­mi pein­tre de son frère Kolia. À la fin, ce rap­port sem­ble s’être assai­ni…

Je me sou­viens de cette séquence que j’aimais beau­coup, quand il dit à Isaac : “Quand tu peins l’ar­bre, est-ce que tu lui deman­des l’au­tori­sa­tion ?” Ce qui est fan­tas­tique, c’est qu’il arrive à car­ac­téris­er les gens et à être au-dessus d’eux, à être proche de l’in­di­vidu et à par­ler des mass­es, des mou­ve­ments des mass­es, de leur iner­tie. Évidem­ment, je suis sûr qu’en avançant en âge, il gag­nait sans cesse une dis­tance qui devait per­me­t­tre de pro­téger les plus proches. Comme nous tous : plus jeune, on est plus vir­u­lent, plus incisif ; après, on décou­vre qu’on ne va pas per­dre sa puis­sance en étant plus doux — moi, en tout cas, je décou­vre ça. Quand j’é­tais plus jeune, j’é­tais une brute. Là, je décou­vre que j’ai tou­jours mon ressort, il est sous la peau, mais je le canalise, je sais l’u­tilis­er avant de le brûler. Grâce à Tchekhov, je suis irrigué de douceur, ça me fait du bien. C’est pas mal, la douceur.

Il se dégage du film une impres­sion de dis­cré­tion et de légèreté du fil­mage : usage de la lumière naturelle, dis­posi­tif sim­ple de la caméra non intru­sive qui com­pose notam­ment avec l’étroitesse des intérieurs… Com­ment définiriez-vous la façon de tra­vailler de René Féret ?

J’ad­mire René pour beau­coup de choses. Notam­ment, c’est un immense pro­duc­teur qui arrive, avec presque rien, à faire beau­coup. Cela paraît un peu sim­pliste, comme phrase, mais ça ne l’est pas — il arrive à trans­former réelle­ment les choses, comme un magi­cien. Et c’est un grand directeur d’ac­teurs. Je l’ad­mire pour l’i­nat­ten­du de ses propo­si­tions intel­lectuelles. Je lui ai sou­vent dit qu’il fai­sait une énorme erreur en dirigeant des acteurs non pro­fes­sion­nels. D’ailleurs, quand on a fait Tchekhov, je lui ai dit : “Je ne veux aucun non-acteur autour de moi. Cela créerait un déséquili­bre qui me met­trait en porte-à-faux pour de mau­vais­es raisons. Tu te prives d’aller plus loin en prenant des non-acteurs. Prends juste de bons acteurs, bien placés pour servir la finesse de ton esprit !” Il m’a fait con­fi­ance. Résul­tat : je me retrou­ve avec Jacques Bon­naf­fé, Philippe Nahon, Robin­son Stévenin, Loli­ta Chammah… et là, on peut se déploy­er, s’en­richir les uns les autres, donc René aus­si ! Au lieu de réus­sir à amen­er un non-acteur qui apporte toute la nature de sa per­son­nal­ité… C’est riche, mais il y a une dif­férence entre jouer dans un film et faire des films ! Comme un écrivain : tu as écrit un livre, d’ac­cord, tu écris des livres, ce n’est pas la même chose. René a com­pris que j’avais rai­son, il m’a remer­cié pour ça, et moi je l’ai remer­cié de m’avoir fait con­fi­ance. Du coup, on pou­vait aller plus loin. Jacques Bon­naf­fé dis­ait : “Putain, tu lui fais avaler des choses, à Nico­las !” Parce que c’est vrai que par­fois, j’ai un instinct très vif. René le recon­naît, mais il me demandait par­fois de jouer… (Je déteste le mot “jouer”, je suis acteur pour ne pas jouer !) … il me demandait de réfléchir d’une autre manière. Il aime bien arriv­er à un point zéro sur le plateau, il déteste qu’un acteur puisse s’imag­in­er com­ment il va faire la séquence avant d’y être. René est un grand directeur d’ac­teurs. Il a une intel­li­gence neuve, jeune… Je suis con­tent qu’il m’ait fait con­fi­ance et qu’il ait pris des tal­ents comme Jacques Bon­naf­fé, qui sont pré­cieux.

Et bien sûr qu’il tire avan­tage de son manque d’ar­gent, et que tout son dis­posi­tif tech­nique est léger. Vu qu’il sait qu’il n’a pas d’ar­gent, il réflé­chit en fonc­tion de celui-ci. Et c’est pour ça qu’il y a cette sen­sa­tion de légèreté : on n’est pas envahi par la tech­nique, chez Féret.

Est-ce lui qui a choisi d’être pro­duc­teur de ses pro­pres films ?

Sa nature le lui a imposé. On s’im­pose tous des choses, mal­gré soi ou en con­science. Pour René, sa soif de lib­erté lui a imposé de répon­dre à la sit­u­a­tion, et cette néces­sité de se pro­duire lui-même. Il a tou­jours voulu devenir riche d’être pau­vre : sa richesse, c’est d’être fauché ! Le tout est de savoir être fauché, de savoir être élé­gant. On mange bien sur les films de René — on n’a pas une thune, mais on mange bio ! J’ai tourné des films pleins de thunes où il n’y avait que de la merde à la can­tine, et là on mangeait des cabil­lauds frais du marché. Il faut le voir pour le croire !

Dans Le Prochain Film, il y avait une allu­sion aux dif­fi­cultés de finance­ment, du fait que le précé­dent film de Féret, Madame Solario, n’avait pas très bien marché…

Écoutez, Le Prochain Film a été fait avec 50000 euros. Vous pensez que c’est quoi, le bud­get de Tchekhov ? (Tim­o­ré, j’a­vance qu’il doit être supérieur à 50000 euros, mais inférieur à 1 mil­lion) Moins d’un mil­lion. Et on par­le de cinquante jours de tour­nage.