For­mée suite à la réal­i­sa­tion de La Com­mune (Paris 1871) par Peter Watkins en 1999–2000, l’as­so­ci­a­tion Rebond pour la Com­mune avait à l’o­rig­ine pour voca­tion, avant tout, de pour­suiv­re l’ex­péri­ence “par­tic­i­pa­tive” inédite vécue par ses acteurs sous la férule du réal­isa­teur. Avec les prob­lèmes liés à la dif­fu­sion du film, l’as­so­ci­a­tion s’est pro­gres­sive­ment vue adjoin­dre le devoir de faire con­naître le film lui-même, oublié des dis­trib­u­teurs jusqu’à aujour­d’hui. Sept ans après, l’as­so­ci­a­tion est tou­jours active alors que la ver­sion ciné­ma du film sort sur les écrans, et pour­suit son action.

Extraits d’une ren­con­tre informelle entre ciné­ma et poli­tique autour d’une table gar­nie, avec Patrick Watkins (mon­teur et respon­s­able de cast­ing), et Maya Ola­so, Zaï­na Zer­rouk, Maylis Bouf­far­tigue, Pierre Vergnaud, et Jean-Pierre Le Nes­tour (acteurs et par­tic­i­pants à l’as­so­ci­a­tion).

Com­ment avez-vous ren­con­tré Peter Watkins ?

Patrick : Moi je l’ai ren­con­tré très tôt : je suis le fils de Peter Watkins (rires). Les autres, cha­cun a son his­toire.

Maya : Peter organ­i­sait les pro­jec­tions d’un autre film, Cul­lo­den. Suite à ces pro­jec­tions, il inter­ve­nait pour décrire son pro­jet sur la com­mune. Il demandait aux gens s’ils étaient intéressés par par­ticiper à cette expéri­ence, et de quelle manière ils pou­vaient par­ticiper : soit en jouant, soit en accueil­lant les gens qui jouaient, soit à la tech­nique. Il y avait une équipe tech­nique pro­fes­sion­nelle, et il y avait ensuite des bénév­oles. Moi j’é­tais d’abord prise dans l’équipe tech­nique, et puis j’ai été prise dans les comé­di­ens, mais j’ai d’abord tra­vail­lé quinze jours dans les acces­soires.

Après six ans d’ac­tion de l’as­so­ci­a­tion de Rebond pour la Com­mune, est-ce que vous avez un bilan à tir­er ?

Jean-Pierre : 80 000 adhérents, spé­ciale­ment en Corée (rires)

Patrick : J’en prof­ite pour un petit aparté : (à Jean-Pierre) Tu te rap­pelles qu’il y a à peu près un an, j’avais écrit à l’As­so­ci­a­tion de l’Ami­tié avec la Corée du Nord, pour pro­pos­er une pro­jec­tion en Corée du Nord ? On vient d’être admis dans l’as­so­ci­a­tion (…) donc, on peut y aller ! Faut pay­er par con­tre… Ceci dit, on a fait une pro­jec­tion en Corée du Sud, et c’é­tait la plus grosse pro­jec­tion qu’on ait jamais eue. On a eu près de 2 000 per­son­nes.

Et les réac­tions ?

Patrick : Les gens étaient ravis. Il y avait des sous titres élec­tron­iques sur le côté, et la pro­jec­tion se déroulait de minu­it jusqu’à 5h du matin, et après il y a eu débat jusqu’à midi. On a dû arrêter parce que le tra­duc­teur n’en pou­vait plus.

Vous avez beau­coup voy­agé avec l’as­so­ci­a­tion ?

Patrick : Oui, pas mal. On a fait les États-Unis, l’Eu­rope on a fait pas mal, les pays de l’Est on n’a pas trop fait. L’Afrique – enfin, le Séné­gal et le Mali. La Turquie, l’I­tal­ie, l’Es­pagne… Le Por­tu­gal on n’a jamais été mais il a été pro­jeté. Nous sommes très peu nom­breux, et c’est un peu com­pliqué de s’or­gan­is­er, donc on ne sus­cite pas les pro­jec­tions : on réag­it aux deman­des. C’est quand les gens nous con­tactent qu’on s’or­gan­ise pour y aller.

Y a‑t-il une renom­mée inter­na­tionale pour l’as­so­ci­a­tion ?

Patrick : Une renom­mée inter­na­tionale, je ne pense pas.

Maya : C’est assez con­fi­den­tiel, alter­natif.

Patrick : Peter Watkins refuse toutes les deman­des qui lui sont faites, et il les ren­voie sou­vent sur nous. Ça aide pour les con­tacts.

Les retombées qu’on peut trou­ver sur inter­net sur IMDb, de la part des Améri­cains, sont très pos­i­tives.

Patrick : Le pre­mier – le seul ! – prix que La Com­mune a obtenu c’est à Los Ange­les, dans un truc hol­ly­woo­d­i­en. C’est les prix des cri­tiques de ciné­ma de Los Ange­les. C’est vrai­ment une céré­monie hol­ly­woo­d­i­enne, et il a eu le prix du film indépen­dant. C’é­tait il y a un an, un an et demi. Pour revenir sur ta ques­tion, le bilan, c’est : on n’a pas compt­abil­isé, mais je pense qu’on a fait beau­coup de pro­jec­tions. Au départ, on a réus­si à faire cir­culer le film, un peu. C’est grâce à ça que le film est sor­ti, d’abord en VHS. On a un peu par­ticipé au fait que le film soit, non pas vu par beau­coup de gens, mais le fait qu’il cir­cule dans les réseaux, qu’il soit un peu con­nu en France. Il y a beau­coup de gens qui le con­nais­sent parce qu’on l’a mon­tré dans des fes­ti­vals, dans des réseaux alter­nat­ifs. Main­tenant, au départ, l’ob­jec­tif de Rebond, c’é­tait pas ça. C’é­tait de pour­suiv­re le proces­sus du film, avec des débats, de faire des créa­tions, col­lec­tive­ment, pour­suiv­re le proces­sus qui avait démar­ré pen­dant le tour­nage et qui avait été inter­rompu bru­tale­ment à la fin du film. Après, avec l’his­toire d’Arte, ça a un peu changé, et on a été un peu réori­en­té vers l’idée de défendre le film, qui avait été mar­gin­al­isé par Arte.

Dans le film, on entend la phrase “la preuve que la Com­mune a été un suc­cès, c’est parce qu’on se frite encore dessus aujour­d’hui” (ou peu s’en faut). La Com­mune reste dans la mémoire col­lec­tive prob­a­ble­ment parce qu’elle a été écrasée. Est-ce qu’on peut dire que La Com­mune avait besoin de batailler pour s’im­pos­er ?

Jean Pierre : C’est dans la logique de la Com­mune d’être ostracisée. Le film a été ostracisé comme la Com­mune a été ostracisée. Peut-être si les acteurs étaient morts à la fin du tour­nage… (rires) L’ar­gu­ment qu’on sert habituelle­ment, c’est qu’elle n’a pas duré longtemps, donc c’est un point de détail de l’His­toire.

Patrick : Ce qui est vrai, c’est que la Com­mune aurait pu mal tourn­er sans Ver­sailles. Les ingré­di­ents étaient là pour que ça finisse vers un espèce de goulag, quoi. Elle a été épargnée de cette déchéance. C’est aus­si une pos­si­bil­ité. Quand on regarde ceux qui ont revendiqué la Com­mune, Lénine, etc. Ce ne sont tout de même pas des enfants de chœur. La vision marx­iste de la Com­mune, c’est tout de même un peu lim­i­tatif. C’est ce qui fait que la Com­mune est à mon avis, brasse plus larges, parce qu’elle intè­gre des mou­ve­ments qui sont très divers poli­tique­ment : les blan­quistes, les anar­chistes, les trot­skistes… Tout le monde fait référence à la Com­mune parce qu’on y trou­ve tout ce qu’on veut.

Les Ver­sail­lais ont été recrutés par­mi des gens ayant des sym­pa­thies poli­tiques pour le régime de Thiers. Est-ce ces per­son­nes-là se sont prêtées au jeu ? Ils devaient savoir qu’ils n’au­raient pas le beau rôle.

Patrick : C’est tout à fait exact. Un cer­tain nom­bre de Ver­sail­lais ont été recrutés par une annonce passée dans Le Figaro et Les Nou­velles de Ver­sailles, où on demandait des gens qui étaient opposés pour des raisons per­son­nelles, poli­tiques aux idéaux de la Com­mune. Ils devaient jouer les bour­geois du XIe arrondisse­ment, les Ver­sail­lais, Thiers… Ils se sont prêtés au jeu : je pense que c’est la spé­ci­ficité du tra­vail de mon père avec les comé­di­ens, enfin les gens qui par­ticipent à ses films. Sur Pun­ish­ment Park, il y avait des policiers qui jouaient leur pro­pre rôle. Il présente le film de manière hon­nête. Il ne pré­tend pas que ce sera dans le sens 50–50, autant pour les Ver­sail­lais que pour les autres. Mais il laisse la parole aux gens, ils ont la lib­erté de défendre leur posi­tion. Ils savent que finale­ment le film sera de Peter Watkins, et à la fin du film, il y en a beau­coup qui n’ai­ment pas le résul­tat. Mais pen­dant le proces­sus de tour­nage, ils ont une place. Qui est dif­fi­cile, parce que non seule­ment c’est pas tou­jours facile d’être comme ça dans un proces­sus col­lec­tif, mais en plus dans un proces­sus col­lec­tif où ils étaient quand même minori­taires sur le plateau. Les antag­o­nismes étaient forts.

Maya : La chose impor­tante, c’est qu’il nous pro­pose de pren­dre la parole, et il arrive à faire que les gens pren­nent réelle­ment la parole. C’est ce que les gens ressen­tent.

Pierre : Ce qui était intéres­sant de voir, c’est que sur le tour­nage, les Ver­sail­lais et les Com­mu­nards ne se par­laient presque pas. L’op­po­si­tion qu’il y avait lieu dans le film, elle avait aus­si lieu sur le plateau. Pas de la même manière, il n’y avait pas de haine, mais il y avait tout de même des groupes opposés.

Patrick : Tu par­les des troupes ver­sail­lais­es. Eux ils sont venus dans les derniers jours sur le plateau. Donc ils n’avaient pas de rela­tion avec les gens. C’é­tait un peu dif­férent pour la quin­zaine de bour­geois qui étaient sur le plateau. Eux ça a été le proces­sus inverse. Ils ont mis de l’eau dans leur vin de leur dis­cours. Ils étaient très réac­tion­naires quand on les a recrutés, et puis au fur et à mesure, sur le plateau, ils sen­taient la pres­sion, ils com­mençaient à devenir, non pas révo­lu­tion­naires, mais soci­aux-démoc­rates. On a été presque oblig­és de leur dire : “atten­dez, on vous a pris dans le film pour vos posi­tions, et là vous com­mencez à vouloir don­ner des aug­men­ta­tions, etc. etc.” D’ailleurs, dans les pre­miers temps de Rebond, il y avait une cer­taine par­tie de gens qui fai­saient par­tie des bour­geois et qui avaient été recrutés dans Les Nou­velles de Ver­sailles qui ont par­ticipé à Rebond – notam­ment Nicole Defer, qui est la patronne du lavoir, un per­son­nage impor­tant dans le film – elle était secré­taire d’An­dré San­ti­ni, avec un dis­cours très ferme. Mais elle a par­ticipé, elle est venu encore récem­ment à une pro­jec­tion qu’on a fait, elle a sym­pa­thisé avec plein de gens dans le film. Finale­ment, ce qui s’est passé aus­si, c’est que, même du côté des mil­i­tants, des gens très engagés, la ques­tion de la poli­tique prime au départ, mais après il y a aus­si une ques­tion de démoc­ra­tie de tour­nage, de démoc­ra­tie humaine, d’es­say­er de fonc­tion­ner dans un rap­port col­lec­tif. Ce n’est pas for­cé­ment les gens qui étaient les plus grandes gueules au niveau poli­tique qui étaient les plus appré­ciés dans leur manière de fonc­tion­ner col­lec­tive­ment. Par­fois, les ques­tions poli­tiques – au sens choix poli­tique, engage­ment – pas­saient au sec­ond plan par rap­port à la manière dont on traitait les autres, et notam­ment qui par­le devant la caméra. C’é­tait une ques­tion sou­vent posée : qui va par­ler, qui va dire quoi, com­ment est-ce qu’on va se com­porter vis-à-vis de son groupe… Maya, tu peux en par­ler avec ton groupe, celui des ados.

Maya : On fonc­tion­nait en groupe : il y avait l’U­nion des Femmes, les ouvri­ers qui réparaient les fusils… Quand on pré­parait les séquences qu’on allait tourn­er, Peter nous expli­quait le déroule­ment de ce qu’on allait tourn­er, où la caméra allait pass­er, et après on avait le temps de pré­par­er, de deman­der à par­ler de cer­taines choses pré­cisé­ment, par rap­port à des événe­ments chronologiques de la Com­mune ; et de réfléchir à ce qu’on allait dire en tant que groupe. Les pre­miers jours de tour­nage, évidem­ment, il y avait des comé­di­ens pro­fes­sion­nels, ou des gens qui avaient une pra­tique du théâtre ou du ciné­ma, donc qui étaient plus à l’aise devant la caméra, qui pre­naient la parole plus facile­ment, qui s’ex­pri­maient a pri­ori, entre guillemets, “mieux”. For­cé­ment, dans les pre­miers jours de tour­nage, ces per­son­nes là pre­naient peut-être trop de place dans les groupes – ça a été remis en cause, il y a eu beau­coup de dis­cus­sion dans chaque groupe, et dans le notre en tous cas, le groupe des ado­les­cents. Il y avait une grande dif­férence d’âge. Les plus âgés avaient 26–27 ans, les plus jeunes avaient 13–14 ans. C’é­tait dif­fi­cile pour eux, de trou­ver leur place. Et du coup ça a été vrai­ment dis­cuté : com­ment, démoc­ra­tique­ment, on laisse la place à ceux qu’a pri­ori on aide à pren­dre la parole par rap­port à la caméra qui est un objet pas neu­tre. Dès que la caméra arrive, on change de com­porte­ment, on n’ar­rive plus à par­ler, ce qu’on avait pré­paré ne sor­tait pas facile­ment, ou sor­tait dif­férem­ment. On avait tout le temps des dis­cus­sions par rap­port à ça. Il y avait des fron­des des plus jeunes par rap­port aux plus âgés. Et je pense que c’é­tait comme ça dans tous les groupes plus ou moins.

Com­ment les dis­cus­sions dans le café ont-elles ont été mis­es en place ? Est-ce qu’elles étaient spon­tanées ?

Maya : Cela fait suite à un arrêt du tour­nage en fait. Par rap­port à cer­taines scènes, Peter Watkins nous demandait de traiter cer­tains événe­ments, mais pas tout le temps. C’é­tait spon­tané à chaque fois. On avait le temps de pré­par­er ce qu’on voulait dire et puis tout le monde voulait dire quelque chose et finale­ment quand on se retrou­ve avec la caméra qui arrive sur nous, on n’est pas for­cé­ment à la hau­teur de ce qu’on voulait dire.

Zaï­na : Peter est très sen­si­ble, et je crois qu’on lui avait telle­ment pris le chou, parce que cha­cun voulait dire quelque chose. Je pense que le rajout, quand on était sur les sacs, c’est à cause de ça. Peter est démoc­rate.

Dans sa dénon­ci­a­tion de la mono­forme, Peter Watkins est très vir­u­lent con­tre le fait de ne don­ner qu’un temps lim­ité de parole à chaque per­son­ne. Par la force des choses, ça a dû être le cas sur nom­bre de séquences du film. Com­ment est-ce qu’il a géré ça ?

Patrick : À un moment dans le film, il y a le reporter de la télévi­sion com­mu­nale, qui inter­roge les gens avec un micro. Les con­signes de tour­nage étaient qu’il devait être très agres­sif, un peu comme les télé-trot­toirs : don­ner la parole trente sec­on­des, la retir­er, etc. C’é­tait quelque chose qui avait été don­né comme con­signe pour le jour­nal­iste, mais qui n’avait pas été dit aux per­son­nes devant la bar­ri­cades, et donc il y a un cer­tain nom­bre de gens qui se sont sen­tis floués de leur parole, réduits à des espèces de slo­gans, ils n’aimaient pas ce qu’ils avaient pronon­cé et la manière dont ça s’é­tait passé. Il y a eu à ce moment là un clash, une rup­ture de con­fi­ance par rap­port au con­trat de départ, qui était de don­ner la parole aux gens. À par­tir de ce clash-là, il y a eu une vraie rup­ture du tour­nage, et le com­pro­mis a été de dire “les comé­di­ens qui le souhait­ent se réu­nis­sent devant la bar­ri­cades, dans le café, etc. On met deux trois bobines à votre dis­po­si­tion, et vous gérez le débat.” Sim­ple­ment le caméra­man choi­sis­sait les cadres, etc. mais c’é­tait libre. Donc voilà com­ment ça s’est passé. C’é­tait au départ essen­tielle­ment des reven­di­ca­tions qui émanaient de l’U­nion des Femmes. Mais parce que c’é­tait aus­si le point cen­tral du film, son axe priv­ilégié, c’é­tait celui de la parole des femmes non seule­ment dans la recherche doc­u­men­taire, mais aus­si dans le dis­posi­tif de tour­nage. C’est pour ça que cette rup­ture a été forte.

À l’époque de la dif­fu­sion du film sur Arte, en 2000, les Cahiers du ciné­ma avaient fustigé sa “naïveté”, alors que man­i­feste­ment c’est un choix esthé­tique. Com­ment le pub­lic réag­it-il à la ren­con­tre avec cette option de mise en scène ?

Patrick et Maya : C’est très var­ié, mais générale­ment c’est posi­tif.

Patrick : D’un autre côté, il faut bien voir que les gens qui vien­nent voir le film savent ce qu’ils vien­nent voir. C’est rarement des gens qui ne con­nais­sent absol­u­ment rien au préal­able du film du sujet. Ils con­nais­sent la durée : c’est déjà un engage­ment. Il y a un cer­tain nom­bre de gens qui ne restent pas jusqu’au bout, mais en tous cas, ceux qui restent là à la fin, ils sont sat­is­faits.

Jean-Pierre : Cette forme en effraie, à mon avis, une majorité. Il se trou­ve que les gens qui vien­nent aux pro­jec­tions ne représen­tent pas la majorité. Ce sont des gens un peu ouverts, qui s’in­téressent à autre chose.

Maya : La majorité des pro­jec­tions qui ont eu lieu pour l’in­stant, c’est dans des squats, dans des fes­ti­vals de médias alter­nat­ifs.

Pierre : J’ai amené aus­si une amie, elle m’a dit qu’elle avait eu un peu de mal, mais finale­ment elle était con­tente d’être restée jusqu’au bout. Mais elle a mis une heure, une heure et demie à accepter la forme.

Patrick : Mais je crois que c’est plus que la durée, c’est surtout la forme. La struc­ture même du film est un peu dif­fi­cile pour pas mal de gens. Ça va à l’en­con­tre même de tout ce qui est ciné­ma alter­natif. C’est pas du tout le genre de ciné­ma qu’on voit dans les fes­ti­vals de films alter­nat­ifs, avec les images spec­tac­u­laires de bas­tons avec des flics. Le for­mat même n’est pas calqué sur le mon­tage rapi­de, les clips, les zooms…

Maya : Quand les gens pren­nent la peine d’aller jusqu’au bout du film, ils se ren­dent compte que ça fait par­tie du procédé même du film. C’est-à-dire que les paroles au début sont assez désor­don­nées, il y a beau­coup de redon­dances, tout le monde dit un peu la même chose, c’est mal­adroit. Mais petit à petit, les gens qui ont par­ticipé, enfin les acteurs, et la parole devient un peu plus flu­ide, beau­coup mieux con­stru­ite, les gens arrivent mieux à s’ex­primer, et ça se sent. Moi je sais que au début, je trou­ve qu’il y a plein de paroles mal­adroites, mais c’est intéres­sant de voir tout ça, parce que ça per­met de com­pren­dre le proces­sus de créa­tion du film, de con­struc­tion du film, par rap­port au met­teur en scène, par rap­port aux comé­di­ens, ça per­met de com­pren­dre plein de choses, plein de strates qu’il y a dans ce film-là, et ça, le ciné­ma ne mon­tre jamais ces étapes là. Même si ça gêne les gens c’est vrai­ment bien qu’il y ait tout ça.

Jean-Pierre : De la même façon, quand le film est traduit, les redon­dances ont ten­dance à dis­paraître. Avec le for­mat texte, il y a des choix qui sont faits. D’où le fait que les gens sont peut-être plus récep­tifs à l’é­tranger, parce que ça peut être agaçant, cette red­ite per­ma­nente.

Zaï­na : C’est vrai que ça demande un effort, ce film. C’est grave quand même de penser que regarder un film, c’est for­cé­ment faire le légume.

Pierre : La forme du film fait claire­ment par­tie du proces­sus révo­lu­tion­naire. Elle a même été qual­i­fiée de “loghor­rée” par Téléra­ma. Quand on est en révo­lu­tion, tout le monde dit un peu la même chose, tout le monde gueule, c’est fatiguant mais c’est comme ça la révo­lu­tion. On ne va pas faire comme si c’é­tait autrement. Quand il y a une man­i­fes­ta­tion, c’est pas super mar­rant à écouter.

Est-ce qu’un ciné­ma plus insti­tu­tion­nel ne peut pas lui aus­si porter une cer­taine forme de révolte intel­lectuelle ?

Jean-Pierre : Bien sûr, mais c’est quand même fla­grant que dans tous les films clas­siques, les gens ne par­lent pas comme dans la vie. C’est du théâtre filmé, la plu­part du temps. C’est pas moi qui le dis, c’est Bres­son.

Zaï­na : Ah ben si c’est Bres­son ! (rires)

À la fin du film, sur une bar­ri­cade, le reporter demande à l’ac­teur d’un com­mu­nard “est-ce que vous pensez que l’u­topie de la Com­mune est pos­si­ble aujour­d’hui ?”, et l’ac­teur répond “ce n’est pas une utopie, c’est une réal­ité !” Après six ans d’as­so­ci­a­tion, est-ce que pour vous, c’est une utopie, ou est-ce que c’est une réal­ité ?

Jean-Pierre : C’est une utopie bien sûr. Une vraie utopie ça ne peut que mal tourn­er. Il y a un retour à l’or­dre, un retour à la dic­tature après chaque révo­lu­tion.

Maya : Donc il faut renon­cer à la révo­lu­tion ?

Jean-Pierre : C’est Lacan qui dis­ait “la révo­lu­tion, ça sert à ce que les choses restent en l’é­tat”. Et puis, c’est pas parce que les choses échouent qu’il ne faut pas les ten­ter. Ce sont les thès­es d’Hem­ing­way, et de John Hus­ton au ciné­ma. Il faut les faire, même si c’est voué à l’échec. Parce que sinon, quel sens a la vie ? Et puis on peut tou­jours espér­er que ce ne sera pas un échec. Il y a tou­jours la même forme d’e­spoir : c’est ça de vivre.

Patrick : Ça dépend de quelle per­spec­tive on a. En l’oc­cur­rence, c’est une ques­tion posée à des indi­vidus qui sont dans une his­toire. Nous effec­tive­ment, l’hori­zon c’est Sarkozy, donc c’est dif­fi­cile d’avoir beau­coup d’e­spoir… Mais si on a une per­spec­tive plus longue, on peut imag­in­er d’autres…

Jean-Pierre : L’u­topie c’est le sel de la vie. Faut tou­jours croire à ces trucs là, mais sans être dupe. Il faut établir une dis­tance ironique, brechti­enne. Mais par con­tre il faut le faire. Moi je suis très scep­tique sur la pos­si­bil­ité d’évo­lu­tion de quoi que ce soit, seule­ment je suis pour le faire quand même. Si on vient me chercher – il faut venir me chercher, déjà. Buñuel, qui voulait avec les sur­réal­istes la révo­lu­tion immé­di­ate, quand il y a eu la guerre d’Es­pagne, il était ter­ri­fié à l’idée qu’on lui donne une arme et qu’on lui ordonne d’aller se bat­tre – il avait des armes chez lui. Il s’est caché dans sa mai­son, comme Claude, l’empereur, der­rière un rideau. En fait ils lui ont con­fié une mis­sion diplo­ma­tique après, auprès du gou­verne­ment français. Il était vache­ment con­tent. Donc on peut être les deux à la fois. On peut appel­er à la révo­lu­tion et pas être super chaud pour aller la faire sur les bar­ri­cades. Moi je n’y étais pas. Hors du plateau, on n’é­tait pas nom­breux à ne pas y être.

Maya : Peter nous a lais­sé le choix d’y aller.

Est-ce que les Ver­sail­lais qui à la fin du film se réjouis­sent de la chute de la Com­mune ont eux aus­si eu le choix d’y aller?

Patrick : Oui, ça c’é­tait ceux qui voulaient. D’ailleurs il n’y a eu qu’un petit groupe qui est venu.

Jean-Pierre : Dans les Ver­sail­lais, il y en a qui jouent et d’autres qui ne jouent pas.

Maya : Oui, par­mi eux, il y en avait qui n’é­taient pas Ver­sail­lais idéologique­ment.

Jean-Pierre : Il faut le pré­cis­er parce qu’on l’ou­blie sou­vent. Il n’y en avait pas beau­coup qui voulaient jouer les “méchants”.

Com­ment est-ce que vous avez abor­dé les thèmes actuels dans le cadre d’une action située dans le XIXe siè­cle ?

Zaï­na : C’est le génie du réal­isa­teur !

Patrick : Il y a eu un tra­vail de pré­pa­ra­tion, de recherche, extrême­ment impor­tant. Les gens se réu­nis­saient au sein de leurs groupes pour voir com­ment leurs per­son­nages allaient inter­a­gir. Il y avait des séances de tra­vail avec des gens qui avaient tra­vail­lé sur la recherche his­torique, qui recadraient le con­texte économique, poli­tique, la parole dans les clubs révo­lu­tion­naires. Il y avait une espèce de canevas his­torique général. C’est vrai que très peu de gens con­nais­saient l’his­toire de la Com­mune. Mais il y avait aus­si des per­spec­tives par­ti­c­ulières spé­ci­fiques à chaque groupe.

Maya : On nous a aus­si don­né des doc­u­ments pour savoir com­ment les gens mangeaient, com­ment ils vivaient, com­ment se com­po­saient les familles, les notions d’hy­giène. C’é­tait impor­tant pour con­stru­ire un per­son­nage. Et après il nous demandait de nous ancr­er com­plète­ment en 1999, ce qu’il se pas­sait pour nous en 1999. On se posait aus­si des ques­tions de lan­gage, de com­ment s’ex­primer : est-ce qu’on devait s’ex­primer comme nous main­tenant ? On a vite com­pris que c’é­tait pas la peine de jouer une espèce de lan­gage – d’abord parce qu’on n’avait pas les con­nais­sances. Très vite ça a été réglé comme ques­tion, mais on se l’est quand même posée. D’ailleurs, il y avait Bap­tiste, un jeune de notre groupe, qui avait 14 ans je crois, et qui avait com­posé un rap, un slam, un texte qu’il a déclamé face à la caméra sur la Com­mune.

Patrick : Par con­tre, le bas­cule­ment vers 1999 n’a pas été si spon­tané que ça. C’est-à-dire que le fait d’être dans l’his­toire de la Com­mune, en cos­tumes, avec cette pro­gres­sion linéaire his­torique (parce que le film a été tourné dans la chronolo­gie) : les gens ont pas spon­tané­ment fait des par­al­lèles entre la Com­mune et aujour­d’hui.

Maya : Je crois dans notre place de comé­di­ens, au début du tour­nage, on avait besoin de s’an­cr­er sur une fic­tion. Dans le sens où on jouait un per­son­nage : on avait choisi un nom, on avait écrit une his­toire, on avait présen­té cette his­toire à Agathe (Agathe Bluy­sen, notam­ment scé­nar­iste du film, NDLR), on avait eu des dis­cus­sions avec elle. Moi j’avais décidé que j’é­tais orphe­line, ou pas, je ne sais plus, enfin bref. Je m’ap­pelais comme ci comme ça, j’avais tel âge, mon his­toire… On avait besoin au départ dans le film, et petit à petit, à mesure qu’on ren­trait dans le proces­sus nous aus­si, on deve­nait plus sou­ples par rap­port à ça.

Patrick : Dans les con­signes au départ, dès le pre­mier jour, c’é­tait : “n’ou­bliez pas que vous pou­vez, à chaque instant, sor­tir de votre per­son­nage.”

Maya : Et ça c’est dif­fi­cile de le faire faire spon­tané­ment. C’est pour ça que c’est néces­saire que le film dure six heures, parce qu’il nous fal­lait du temps avant que la parole ne se libère vrai­ment, que nous en tant qu’in­di­vidus on se libère de plein de choses, de la présence de la caméra, de ce à quoi on avait besoin de se rac­crocher, les per­son­nages his­toriques… Et, en effet, là où c’est fla­grant, c’est dans les dis­cus­sions dans le café, où là les gens passent de la Com­mune à 1999. C’est assez trou­blant des fois, mais c’est intéres­sant, parce que ça mon­tre aus­si que la Com­mune c’est pas une his­toire à enter­rer, que il y a plein de choses qui ont été soulevées par les com­mu­nards, qui sont com­plète­ment d’ac­tu­al­ité. (Pause) Donc il faut refaire la révo­lu­tion main­tenant ! 2007, 2008, comme vous voulez !

Jean-Pierre : Ce que dit Deleuze, c’est que “être de gauche, c’est savoir que l’on appar­tient à la minorité, tou­jours, jamais à la majorité”. Dans son abécé­daire, je vous recom­mande cette let­tre : “G comme gauche”. Moi j’é­tais fasciné par cette capac­ité qu’avaient les gens d’au­jour­d’hui à dire “j’i­rai sur la bar­ri­cade, je suis prêt à mourir”. A cette époque-là, les gens, c’é­tait pas les mêmes. Quand tu remontes dans le passé, que tu vois ce que les gens devaient sup­port­er… Ce que je veux dire, c’est qu’ils étaient prêts à mourir, il y a des gens qui allaient sci­em­ment mourir sur les bar­ri­cades. C’est comme un sui­cide de masse, c’est énorme.

Est-ce qu’on était vrai­ment dans un film, à ce moment-là du tour­nage ?

Zaï­na : Quand tu es embal­lée, t’y crois que tu ferais ça. Mais bon, avec ton mag­né­to­scope chez toi, tout ça, t’i­rais pas (rires)…

Maylis : Mais même aujour­d’hui, il y a des gens qui savent qu’ils risquent gros s’ils vont man­i­fester, ils y vont quand même ! Faut être vrai­ment opprimé !

Jean-Pierre : C’é­tait le cas des com­mu­nards. Ça allait mal, en plus on voulait livr­er Paris aux Alle­mands, le siège avait été ter­ri­ble…

Maya : Peut-être que le prob­lème aujour­d’hui c’est qu’on n’est pas assez opprimés ? Peut-être que, grâce à Sarkozy, on va finir par être suff­isam­ment opprimés pour se ré-vol-ter !

Zaï­na : Non, parce qu’i­ci on nous a bien lavé le cerveau, aus­si. Et puis, main­tenant, t’as honte d’être pau­vre, quand même.

Jean-Pierre : Dans Pun­ish­ment Park, on dit à un des inculpés noirs : “les noirs vivent mieux que jamais dans ce pays”, et lui répond “on peut dire la même chose des ani­maux dans le zoo. Ils man­gent sûre­ment vache­ment mieux que dans la jun­gle, mais ils ne sont pas libres.”

Maya : En même temps, je repense à ce qu’il s’est passé dans les ban­lieues en 2005…

Jean-Pierre : Mais les com­mu­nards avaient une con­science poli­tique, ils débat­taient, dis­cu­taient. Où elle est, là, la con­science poli­tique ?

Maya : On a détru­it com­plète­ment la con­science poli­tique du monde ouvri­er, et ces jeunes qui vivent dans les cités en ban­lieue, c’est les enfants des ouvri­ers des années 70… Mais par rap­port à ce que tu dis, qu’il n’y a pas de con­science poli­tique et tout ça : à chaque fois qu’il y a eu des gens qui ont fait un tra­vail impor­tant dans les ban­lieues, on les en a empêchés. Le MIB, et d’autres asso­ci­a­tions, d’autres groupes, on a tout fait pour les foutre par terre. Or, c’é­tait des gens qui fai­saient un tra­vail d’ou­ver­ture poli­tique… Ils ont rai­son d’avoir la rage, vrai­ment. Le prob­lème c’est qu’ils sont étouf­fés, écrabouil­lés. J’ai vu le film d’une asso­ci­a­tion : à Mantes-la-Jolie c’est la plus grande cité d’Eu­rope, t’as 25 000 habi­tants dans la cité de Mantes-la-Jolie, et il n’y a pas de RER. Ils ne sont pas reliés à Paris, Mantes-la-Jolie ! Il y a le RER loin de la cité : donc, quelle est la volon­té der­rière ça ? La volon­té, c’est de les tenir loin.

Patrick : Pour revenir à La Com­mune, un échec du film, c’est ça. Je m’oc­cu­pais du cast­ing, et on s’est posé la ques­tion de qui sont les com­mu­nards aujour­d’hui. On a été voir les asso­ci­a­tions qui sont le front de la lutte du mou­ve­ment des sans-papiers, des sans-logis, des sans-tra­vail, etc. J’ai évidem­ment pen­sé aux jeunes des cités, et à Mon­treuil, il y a des cités, là où on tour­nait, qui ne sont pas loin. Donc j’ai été voir des ani­ma­teurs soci­aux, parce que je suis pas du quarti­er, donc des gens qui tra­vail­laient sur place. C’est peut-être pas les meilleurs con­tacts pour aller dans les cités, mais bon – je n’avais pas le temps. Il y avait notam­ment des groupes qui fai­saient des ate­liers ciné­ma vidéo dans les cités, donc on a fait comme pour les autres, on a fait une pro­jec­tion d’un film. On a pris La Bombe parce qu’il était très court, qu’il bouge pas mal, c’est une attaque nucléaire sur l’An­gleterre. Et au bout de cinq min­utes, tous les jeunes se sont bar­rés, parce que c’é­tait en noir et blanc, qu’il était en VO sous-titrée. Même Pun­ish­ment Park, ça aurait été pareil. Après on a eu quelques jeunes qui sont venus, mais le deal, c’est qu’il fal­lait qu’on ait un édu­ca­teur pour trois jeunes, et donc ça ne cor­re­spondait absol­u­ment pas au dis­posi­tif du film. Donc on n’a pas réus­si à avoir des jeunes des cités dans ce film. Il aurait fal­lu du temps…

Maya : C’est dom­mage parce que ça aurait été vrai­ment intéres­sant.

Patrick : Il aurait fal­lu avoir une pré­pa­ra­tion d’un an, implan­tée sur le quarti­er, pour par­ler du pro­jet. Ça, on n’avait pas le temps. Et puis il y a un truc aus­si : c’est que même si il y avait une con­science poli­tique, ils font par­tie aus­si de la pop­u­la­tion la plus for­matée qui soit, surtout médi­a­tique­ment. Les gens à qui on par­lait, leur pre­mière réac­tion c’est “est-ce qu’il y aura de la vio­lence ?” C’est dif­fi­cile dans un film qui refuse ça.

J’ai ressen­ti le film comme étant, si Peter Watkins devait être l’un des per­son­nages, ce serait le reporter qui finale­ment jette l’éponge et dit : si je ne peux pas tra­vailler selon mes con­vic­tions, alors je ne tra­vaillerai pas, je ne cau­tionne pas l’in­for­ma­tion. À mon sens, les car­tons infor­mat­ifs du film inci­tent à la réflex­ion, sauf à un moment dans une séquence, un car­ton s’adresse directe­ment au spec­ta­teur, en dis­ant en sub­stance “c’est là ce que les médias doivent crain­dre, lorsque la petite per­son­ne dans l’écran est rem­placée par la mul­ti­tude hors de l’écran”. J’ai presque été choqué, parce que ça a un côté extrême­ment didac­tique. Qu’en pensez-vous ?

Patrick : À ce moment-là, on en est à la phase de remon­tage et de place­ment des car­tons. Effec­tive­ment il a écrit tout un tas de car­tons, et en fait il y en a deux où il place sa théorie sur les médias. Moi, per­son­nelle­ment, je me suis opposé à ces car­tons, mais bon : c’est son film, et il a choisi de met­tre ça. Je trou­ve que c’est redon­dant, mais bon…

Maylis: C’est son trip, à Peter. C’est péd­a­gogique, les redon­dances. Cela dit, t’es pas le seul, y en a plein que ça a énervés.

Patrick : (après une pause) Ben voilà. Vous avez encore des ques­tions ?

Ben je crois qu’on pour­rait con­tin­uer toute la nuit comme ça, mais bon, il faut savoir s’ar­rêter…