Asso­ci­a­tion créée il y a soix­ante-dix ans par Hen­ri Lan­glois, la Ciné­math­èque française est peu à peu dev­enue une insti­tu­tion nationale érigeant le ciné­ma, art impur, en objet muséo­graphique. Le directeur de la pro­gram­ma­tion, Jean-François Rauger, entré au sein de l’étab­lisse­ment en 1992, nous a reçu dans les nou­veaux locaux de Bercy. Il évoque son méti­er, ses choix de man­i­fes­ta­tions et nous par­le de sa con­cep­tion du ciné­ma.

En quoi con­siste le méti­er de pro­gram­ma­teur de la Ciné­math­èque française? Qui sont vos col­lab­o­ra­teurs, vos inter­locu­teurs?

Être pro­gram­ma­teur, c’est d’abord s’as­sur­er que la copie pro­jetée sur les écrans de la Ciné­math­èque arrive le jour J, à l’heure prévue. C’est un tra­vail qui s’ef­fectue en plusieurs étapes: la con­cep­tion intel­lectuelle de l’hom­mage ou de la rétro­spec­tive précède le tra­vail de recherche des copies et de l’ayant droit du film. Mon équipe qui com­prend sept per­son­nes (deux respon­s­ables de la pro­gram­ma­tion, deux doc­u­men­tal­istes, une secré­taire, une assis­tante, et moi-même) recherche les copies dans les col­lec­tions de la Ciné­math­èque. Lorsque la copie ne se trou­ve pas dans ce fonds, il faut se met­tre en rela­tion avec le dis­trib­u­teur ou le pro­duc­teur, par­fois même cer­tains col­lec­tion­neurs. C’est donc, pour l’essen­tiel, un tra­vail d’en­quête.

Quel(le)s évo­lu­tions ou change­ments con­statez-vous depuis l’ou­ver­ture du nou­veau site de Bercy?

Sur la façon de tra­vailler, les principes restent les mêmes. La nature du tra­vail n’a pas changé, ce serait plutôt la quan­tité car nous avons désor­mais un écran sup­plé­men­taire. Les séances sont donc plus nom­breuses. Pen­dant longtemps la Ciné­math­èque a été con­sid­érée comme un lieu de sauve­g­arde du pat­ri­moine ciné­matographique et elle béné­fi­ci­ait d’une extra-ter­ri­to­ri­al­ité. On pro­je­tait les films sans pay­er les droits de pas­sage. Aujour­d’hui la Ciné­math­èque est perçue comme une insti­tu­tion nationale, un grand pro­jet min­istériel, avec une vis­i­bil­ité médi­a­tique impor­tante. Notre tra­vail se traduit donc par de nou­velles négo­ci­a­tions. Les rap­ports avec les gens et la pro­fes­sion s’en sont trou­vés mod­i­fiés.

En tant qu’in­sti­tu­tion, quelle idée du ciné­ma la Ciné­math­èque cherche-t-elle à trans­met­tre?

Il serait van­i­teux de dire que la Ciné­math­èque cherche à impos­er une idée du ciné­ma. Bien sûr, une pro­gram­ma­tion com­porte néces­saire­ment une série de choix qui, par ailleurs, peu­vent être dis­cutés. La dimen­sion essen­tielle, qui se trou­ve au cœur de ce tra­vail de pro­gram­ma­tion, est l’esthé­tique. Elle représente l’aboutisse­ment de ce qu’a été la cinéphilie en France, c’est-à-dire ce mou­ve­ment qui essaye de désign­er le ciné­ma comme un art. Et les autres dimen­sions, his­toriques ou soci­ologiques, inter­vi­en­nent en sec­ond plan, après cette pri­mauté accordée à l’esthé­tique. La Ciné­math­èque créée par Lan­glois est le lieu de tout le ciné­ma et il n’y a pas de dis­tinc­tion entre un ciné­ma noble et un ciné­ma igno­ble. Aujour­d’hui, on essaye encore d’être fidèle à cette manière de pro­gram­mer les films. Déjà, il y a cinquante ans, les cri­tiques des Cahiers du Ciné­ma désig­naient Alfred Hitch­cock ou Howard Hawks comme de grands artistes alors que leurs films rel­e­vaient d’un ciné­ma dit « com­mer­cial ».

La Ciné­math­èque n’a pas pour voca­tion à décou­vrir de nou­veaux tal­ents. Existe-il néan­moins une prise de risque dans vos choix esthé­tiques?

La décou­verte de nou­veaux tal­ents n’est pas totale­ment exclue de notre méti­er même si ce n’est effec­tive­ment pas la par­tie dom­i­nante de notre tra­vail. Quand Lan­glois pro­gram­mait les films de Philippe Gar­rel, il fai­sait à l’époque décou­vrir un jeune cinéaste. Aujour­d’hui il y a quan­tité de lieux et de man­i­fes­ta­tions qui se vouent à cette recherche. Et tant mieux d’ailleurs! Des rétro­spec­tives comme celles que l’on a con­sacrées à l’œu­vre de Rosselli­ni ou d’An­tho­ny Mann parais­sent évi­dentes car ce sont des cinéastes recon­nus par l’His­toire du ciné­ma. Donc, il n’y aura pas néces­saire­ment de débat sur la valid­ité artis­tique de leur œuvre. Par con­tre, quand on choisit de ren­dre hom­mage à Paul Ver­ho­even, c’est déjà moins évi­dent. Il y a tou­jours un risque lorsque l’on décide de val­oris­er quelque chose qui ne l’a pas été avant vous. Finale­ment, pro­gram­mer, c’est un peu comme une élec­tion. On élit des artistes et ain­si, on les désigne comme des auteurs. Mais cer­taines pro­gram­ma­tions peu­vent être dis­cutées. Prenons par exem­ple le cas des séances de ciné­ma bis le ven­dre­di soir. Est-ce le rôle de la Ciné­math­èque de pro­gram­mer ces films? Je réponds oui car je n’ai aucun doute à ce sujet.

Juste­ment, vous êtes à l’ini­tia­tive des soirées ciné­ma bis et des nuits excen­triques dédiées aux films de genre. Quel lien faites-vous entre le ciné­ma bis qui est à l’o­rig­ine une con­tre-cul­ture échap­pant à l’é­conomie dom­i­nante, une cer­taine cinéphilie, et d’autres pro­gram­ma­tions qui parais­sent plus évi­dentes?

Le ciné­ma bis en soi ne m’in­téresse pas. Cette idée, défendue par les ama­teurs de bis, d’im­pos­er le ciné­ma de genre con­tre l’estab­lish­ment, con­tre un cer­cle d’in­tel­lectuels, con­tre l’in­dus­trie, ne m’in­téresse pas. Cepen­dant, on trou­ve des choses pas­sion­nantes dans ces films qui relèvent de l’ex­ploita­tion com­mer­ciale la plus banale et qui n’ont aucune légiti­ma­tion cul­turelle. Là aus­si, c’est encore l’his­toire de Hitch­cock et de Hawks recon­nus par les cinéphiles. La cinéphilie, c’est le fait de désign­er un objet qui sort de la cul­ture comme une œuvre d’art. Tant que le ciné­ma exis­tera, il y aura tou­jours ce geste pour désign­er les films les plus impurs, les plus igno­bles au sens éty­mologique comme des objets qui peu­vent avoir une impor­tance esthé­tique ou his­torique. Et l’in­térêt pour le ciné­ma bis, c’est la répéti­tion par­o­dique de ce geste-là. On peut se deman­der si met­tre en place des séances de ciné­ma bis ne risque pas d’en­fer­mer ces films dans un ghet­to. Mon idéal serait de les mêler à d’autres œuvres qui ne relèvent pas de cette caté­gorie, dans un rap­proche­ment phénoménologique. Par exem­ple, com­ment ce film de Luchi­no Vis­con­ti et ce film d’hor­reur de Mario Bava, a pri­ori dis­sem­blables, ont quelque chose en com­mun? Finale­ment, ma curiosité se nour­rit aus­si de ces films car m’in­téresse le ciné­ma dans lequel ne se déclare pas immé­di­ate­ment une volon­té d’art.

Vous êtes pro­gram­ma­teur mais égale­ment jour­nal­iste et cri­tique de ciné­ma. Quelle est la part de plaisir sub­jec­tif, cinéphilique et la part d’enjeu(x) (idéologique, esthé­tique, poli­tique) dans vos choix de pro­gram­ma­tion?

Dans mon tra­vail à la Ciné­math­èque, il y a une objec­tiv­ité plus impor­tante car cette activ­ité n’est pas exclu­sive­ment déter­minée par mes pro­pres choix. La pro­gram­ma­tion est faite col­lec­tive­ment et ne relève pas unique­ment du goût. Dans mon activ­ité de cri­tique, c’est le plaisir qui prime, la per­cep­tion immé­di­ate du spec­ta­teur, une per­cep­tion qui peut être définie plus ou moins con­sciem­ment par une cul­ture par­ti­c­ulière, de la pho­bie, une his­toire per­son­nelle, enfin par beau­coup de choses. Mais pour moi, ces deux activ­ités se com­plè­tent car écrire c’est finale­ment une manière de pro­gram­mer sa pro­pre his­toire du ciné­ma et pro­gram­mer, c’est écrire une his­toire du ciné­ma.

Les jeunes ont-ils un rôle à jouer, dans un lieu à voca­tion pat­ri­mo­ni­ale, essen­tielle­ment dédiée à la mémoire col­lec­tive?

Je n’aime pas beau­coup ce terme de « pat­ri­moine » pour désign­er le ciné­ma. C’est un mot qui n’est pas du tout adap­té au ciné­ma, qui me fait penser aux mon­u­ments aux morts. Les films vivent un présent per­pétuel. Il n’y a pas de vieux ou de nou­veaux films. J’ai presque envie de dire par provo­ca­tion qu’il n’ex­iste pas d’His­toire du ciné­ma. Renoir c’est génial aujour­d’hui ! On peut avoir quinze ans et se pas­sion­ner pour Folies de femmes.

À l’im­age d’une expo­si­tion de musée qui se déplace de ville en ville, peut-on faire « voy­ager » une rétro­spec­tive en région ou à l’é­tranger?

Bien sûr, on l’a déjà fait. C’est par­fois com­pliqué car on doit négoci­er les droits de pas­sage des films. Pour­tant, ça n’ar­rive pas très fréquem­ment car chaque ciné­math­èque souhaite préserv­er son autonomie cul­turelle, sa pro­pre manière de pro­gram­mer les œuvres. On a tra­vail­lé par exem­ple avec les ciné­math­èques de Madrid, de Lau­sanne, le Fes­ti­val de Turin. En région, on col­la­bore avec l’In­sti­tut Lumière de Lyon qui reprend cer­taines de nos rétro­spec­tives mais par­tielle­ment. La Ciné­math­èque de Toulouse va organ­is­er une rétro­spec­tive des œuvres de Pedro Almod­ovar à peu près en même temps que nous.

Pou­vez-vous nous don­ner votre point de vue sur la polémique soulevée par les exploitants des salles Art & Essai?

À son ouver­ture, la Ciné­math­èque de Bercy a con­nu une impor­tante vis­i­bil­ité médi­a­tique et un suc­cès pub­lic. Le ciné­ma de réper­toire s’est brusque­ment retrou­vé à la une des jour­naux. Les exploitants de ces salles se sont inquiétés du suc­cès de la Ciné­math­èque, d’une con­cur­rence par les prix avec notre sys­tème d’abon­nement. Mais je crois qu’il faut replac­er cette polémique dans un con­texte de crise, plus général: la crise actuelle d’une con­som­ma­tion, celle du ciné­ma de réper­toire qui cor­re­spond à une muta­tion de la cinéphilie depuis plusieurs années. La salle de ciné­ma qui dif­fuse des films de réper­toire est en crise et la seule manière d’en sor­tir est de rap­pel­er l’im­por­tance de voir les films en salle, c’est-à-dire col­lec­tive­ment, parce que c’est un geste social. Et la Ciné­math­èque est, elle aus­si, vic­time de cette crise. Mais fon­da­men­tale­ment, il n’y a pas de con­cur­rence avec les exploitants indépen­dants sur les con­tenus. Notre tra­vail de pro­gram­ma­tion est dif­férent: ces exploitants imposent un film en pro­fondeur, sur la durée. Quant à nous, nous faisons un tra­vail de val­ori­sa­tion sym­bol­ique. De plus, un gros pour­cent­age des films pro­gram­més à la Ciné­math­èque ne sor­tent pas en salles. Nous ne tra­vail­lons donc pas réelle­ment sur le même ter­rain. Aujour­d’hui, avec le marché des DVD, les pro­grammes des chaînes câblées, le spec­ta­teur a facile­ment accès à ces œuvres-là. Cette sit­u­a­tion para­doxale oblige la Ciné­math­èque à se penser dif­férem­ment, non pas comme le mono­pole de la dif­fu­sion des films de réper­toire mais comme un lieu de val­ori­sa­tion sym­bol­ique, comme un musée. Sa voca­tion est de faire de grandes expo­si­tions d’œu­vres.

Vous avez pour pro­jet une rétro­spec­tive sur le dandysme au ciné­ma. Pou­vez-vous nous en dire quelques mots?

En pré­parant la rétro­spec­tive con­sacrée à Dou­glas Sirk, j’ai revu A Scan­dal in Paris avec George Sanders qui incar­ne, dans ce film, un dandy. Le dandy est bien sûr un type de per­son­nage per­son­nifié par des acteurs dandy, mais c’est aus­si une pos­ture, une manière d’ex­primer des sen­ti­ments ou de ne pas en exprimer. Au-delà du sim­ple por­trait d’un indi­vidu, le dandy représente une fig­ure formelle liée à l’his­toire du ciné­ma, c’est-à-dire à une manière de ven­dre des sen­ti­ments au spec­ta­teur. Cette rétro­spec­tive cherche à soulever cer­taines ques­tions: qu’est-ce que le per­son­nage du dandy nous dit de l’évo­lu­tion du ciné­ma? Y a‑t-il des cinéastes dandy, un ciné­ma dandy?

Enfin, avez-vous un rêve de pro­gram­ma­tion? Un désir de rétro­spec­tive qui vous tiendrait par­ti­c­ulière­ment à cœur, et qui n’a encore jamais été pro­gram­mée?

Il y en a beau­coup. Je rêverais de faire une rétro­spec­tive de l’œu­vre de Cecil B. DeMille car on a une vision faussée de ce cinéaste. Mais il y a par­fois de vrais obsta­cles tech­niques à la réal­i­sa­tion de cer­taines rétro­spec­tives. Pour le cas de Claude Chabrol, un réal­isa­teur que j’aime beau­coup et à qui je souhait­erais con­sacr­er un tra­vail, on a un obsta­cle: l’é­tat des copies des films des années 1960–70. Pour ce qui con­cerne les acteurs, les hom­mages à Alain Delon, à Michael Caine, me tenaient à cœur. Ce furent des choix à la fois para­dox­aux et évi­dents. Finale­ment, le tra­vail de pro­gram­ma­tion n’in­clut pas seule­ment la sélec­tion des films, mais aus­si la manière de présen­ter les œuvres. C’est à la Ciné­math­èque d’en trou­ver l’a­gence­ment et ain­si, de légitimer ces choix.