Récip­i­endaire du prix Jean Vigo, Mange tes morts – tu ne diras point entérine avec brio les promess­es entre­vues il y a qua­tre ans dans La BM du Seigneur. Le film téle­sco­pait déjà Rouch et John Ford au cœur de la com­mu­nauté yéniche, entre les champs de bet­ter­aves et les cités dor­toirs de l’Oise, posant les fonde­ments d’un ciné­ma brut, mêlant fic­tion et ethno­gra­phie. Dégaine de con­tre­bandi­er et cig­a­re aux lèvres, le réal­isa­teur, passé par les Beaux-Arts, Tijua­na, et dix-huit ans chez les gitans, revient avec nous sur ce nou­veau road-trip gon­flé à l’hélium, dans un entre­tien-fleuve aus­si méan­dreux que le Rio Grande.

Dans votre précé­dent film, La BM du Seigneur, la fic­tion s’entortillait autour du réel. Avec Mange tes morts – tu ne diras point, est-ce une façon pour vous de tir­er un trait sur le doc­u­men­taire ?

Ah non, pas du tout. Quelle sera dans l’avenir la part de doc­u­men­taire pur ? Elle sera moin­dre, c’est sûr. Mais j’en ai encore fait cet été. Je suis allé au Mex­ique, parce que j’ai un pro­jet à Tijua­na, et j’ai tourné deux heures de pel­licule en Super 8 avec mon chef opéra­teur pour pré­par­er un long-métrage de fic­tion. Donc le doc­u­men­taire est tou­jours là. C’est une chose qui m’apporte beau­coup, parce que je ne conçois pas le fait de faire des films sans être passé par une aven­ture ; une vraie aven­ture, humaine, géo­graphique, qui fait que j’ai besoin de ces images-là pour m’imprégner d’un milieu, et éventuelle­ment chem­iner vers la fic­tion. Jusqu’à présent, j’ai tou­jours procédé comme ça. Lar­ry Clark dis­ait : « Ma démarche pho­tographique ça a été d’être dans le doc­u­men­taire et d’aller vers la fic­tion. » Or avec Kids, son pre­mier long métrage, c’était un peu l’inverse : de la fic­tion au doc­u­men­taire. Mes futurs pro­jets con­cer­nent la fic­tion, mais c’est grâce à tout ce que j’ai fait en doc­u­men­taire avant, au Mex­ique ou dans le monde Gitan, que ces fic­tions ont de bonnes chances d’exister. Peu à peu, la part d’images tournées de manière doc­u­men­taire devient minori­taire dans mes films, donc ça prend une autre place.

J’en con­clus que dans votre démarche, le doc­u­men­taire vient tou­jours en amont ?

Il vient tou­jours en amont. Pour les Gitans comme pour le Mex­ique, ça vient en amont. C’est ça qui me per­met de com­mencer à voir quelque chose : un tra­vail, un film, sa poésie, et de faire des ren­con­tres. Le pré­texte mag­nifique de faire un film, c’est de ren­con­tr­er des gens qui évolu­ent dans un milieu que je veux explor­er, et sans l’outil doc­u­men­taire ce serait dif­férent. Je ne veux pas me met­tre dans la posi­tion d’un jour­nal­iste ; je deviens ami, je deviens un proche, je vis une aven­ture, et le pré­texte du film est très impor­tant parce que cela provoque des sit­u­a­tions.

Vous entretenez une rela­tion très forte entre votre vie per­son­nelle et votre tra­vail artis­tique.

Com­plète­ment. Les Gitans, c’est quand même dix-huit ans de ma vie, dont six ou sept sans filmer. Rien à voir avec un tra­vail de reporter. Et le Mex­ique, c’est sept ou huit voy­ages d’environ deux mois. Donc j’ai passé entre un an et un an et demi au Mex­ique, et sauf excep­tion, presque unique­ment à Tijua­na. Je ne dis pas que je suis celui qui con­nait le mieux Tijua­na et sa cour des mir­a­cles, mais voilà… J’y ai même fait un long métrage, Carne Viva, qui je l’espère sor­ti­ra en salle.

Votre démarche rap­pelle celle d’Antoine d’Agata, qui s’immerge dans les mon­des qu’il explore, jusqu’à s’y diluer.

Oui. C’est mar­rant parce que je l’ai ren­con­tré à l’occasion de l’expo d’Agata qui avait eu lieu au Bal. On avait d’ailleurs organ­isé une pro­jec­tion de Carne Viva, dans le cadre d’une pro­gram­ma­tion attenante à l’événement, et D’Agata avait beau­coup aimé… Il y a une rela­tion, c’est clair ; l’idée d’aller quelque part, de vivre, met­tre en scène, et d’être plus ou moins un per­son­nage du film. C’est plus cri­ant dans Carne Viva, où je suis un peu l’un des per­son­nages. Bon après, D’Agata le fait à sa façon… C’est vrai­ment plus dur. S’il y avait une dif­férence, c’est que moi je vais tou­jours vers une forme de rédemp­tion. Une rédemp­tion du per­son­nage. On se retrou­ve tou­jours dans les mêmes milieux : bor­der­line, inter­lopes, avec de la drogue, de la pros­ti­tu­tion, de la voy­ou­cratie, etc. Mais chez moi, c’est pour que le per­son­nage s’en sorte… Comme le per­son­nage de Jason dans Mange tes morts. Il va se guérir de quelque chose, pren­dre des déci­sions, et par­tielle­ment trou­ver des solu­tions à une vie plus ou moins dure, âpre, con­damnée… C’est un peu ça la rédemp­tion. Tu pans­es tes plaies, tu pans­es tes péchés, tu t’en sors… Et le prix à pay­er peut être ter­ri­ble, il peut pass­er par une forme de mort physique, mais tu rachètes quelque chose. Comme dans Accat­tone. C’est l’histoire d’un vul­gaire petit mac, un petit salopard, qui va dégringol­er, et un moment, alors qu’il a l’occasion de refoutre sur le tapin une fille, eh bien il ne va pas le faire. Mais son acte le con­damne, puisqu’il en meurt.

Pour revenir au film, on peut voir Mange tes morts – Tu ne diras point, comme une sorte d’envers de La BM : la nuit brumeuse suc­cède au miroite­ment de la lumière du jour, et cer­tains per­son­nages échangent leur rôle.

Oui, il y a une sorte d’envers… L’autre jour je regar­dais l’affiche, et je repen­sais à la façon dont la pein­ture religieuse dres­sait des dip­tyques, des trip­tyques, en séparant un peu « Paradis/enfer/rédemption ». Pas de manière aus­si sché­ma­tique, mais c’est un peu la base de la pein­ture religieuse, avec les grandes formes du Bien et du Mal… Et quand je regarde l’affiche de La BM du Seigneur, avec la BM blanche, le chien blanc, Fred de face, torse nu avec un flingue, je con­state que l’affiche, à l’image du film, est assez lumineuse. Alors ce n’est peut-être pas le par­adis, mais il y a l’idée d’une lumière. Et pour cause, il ren­con­tre quand même un ange ! Puis, sur l’affiche de Mange tes morts : les flammes…

Et Fred de dos.

Et Fred de dos, il y a ça aus­si effec­tive­ment. Un envers plus som­bre, beau­coup de nuit. En même temps, c’est une his­toire qu’on a vrai­ment vécue, donc l’épisode a imposé ses faits, ce n’est pas qu’une volon­té per­son­nelle. Pour ce qui est de l’inversion des per­son­nages, ça s’est dis­tribué un peu au hasard. À un moment, Pier­rot s’est désisté du pro­jet, et j’avais le choix entre Joseph et Fred pour le rem­plac­er. J’ai choisi Fred. Peu après, C’est Jo, le frère de Fred, qui décide de ne pas tourn­er dans le film. Rebe­lote, et je ne vois que Mick­aël pour le rem­plac­er. Alors c’est pas un retourne­ment total, parce que Mick­aël n’est pas vrai­ment le Fred de La BM, et ain­si de suite. Mais en même temps il y a l’idée, comme chez Cas­savetes – pour déranger les grands – d’avoir une troupe d’acteurs et de choisir untel plutôt qu’un autre en fonc­tion du scé­nario. J’aime le principe de faire tourn­er la troupe.

Mais il y a quand même deux scènes miroirs entre La BM et Mange tes morts, puisque les deux films s’ouvrent sur un rodéo. Dans le pre­mier, Fred reproche à Mick­aël d’avoir chahuté l’harmonie du camp, tan­dis que dans le suiv­ant, c’est Mick­aël qui ser­monne Fred, auteur d’une entrée en scène pétaradante. La per­mu­ta­tion est claire.

C’est ça. Je pense qu’il y a des formes récur­rentes, dans les films comme dans le monde voyageur ; des formes que j’ai vues : le petit jeune qui fout la merde, le rodéo, parce qu’il fait sa crise d’adolescence. Il reste dans la com­mu­nauté, il veut rester dans la com­mu­nauté, mais il fait sa crise.

Et pour­tant, les ado­les­cents sont les plus mesurés dans Mange tes morts.

C’est intéres­sant de dire ça, parce que c’est la réal­ité. Finale­ment, ce que je racon­te dans le film c’est quand même une par­tie de l’ancien temps. Fred c’est un mec à l’ancienne, il incar­ne un peu le Pier­rot à qui j’ai dédié le film, et qui représente le Des­per­a­do, le type juste­ment « à l’américaine » ; le « type » comme on dit. Le « type » cow­boy ou machin, le « type » même du gitan yéniche d’une cer­taine époque qui a eu une enfance dif­fi­cile, qui a con­nu la taule jeune, et qui volait pour des nour­rir les goss­es, et qui con­tinu à vol­er… Mais jamais unique­ment pour vol­er. Il vole parce que c’est un kar­ma. C’est un kar­ma d’avoir cette posi­tion de rebelle, de guer­ri­er pour le clan, de prêtre-guer­ri­er. Bon, « prêtre-guer­ri­er » ça ferait bondir les gitans, mais cette idée du guer­ri­er qui dit « moi je vais faire des sor­ties de temps en temps dans le monde, je vais aller com­bat­tre un ou deux drag­ons, et je reviens ». Et la com­mu­nauté est tou­jours là. C’est l’histoire d’Ulysse, en somme. Il se retrou­ve con­damné pour le saccage de Troie, donc les dieux le met­tent à l’amende. Mais il a qu’une envie, c’est de retourn­er à Ithaque, le mec. Il se dit pas « c’est cool, il y a de l’aventure, des filles et tout, c’est sym­pa », même s’il y a une flopée de gonzess­es dans Ulysse… Mais il revient. C’est ça l’idée. Il com­bat un enne­mi, puis il regagne son pays. Il ne s’agit pas d’une his­toire de petit voleur que j’ai envie de défendre ou pas : il livre un com­bat con­tre un enne­mi. En l’occurrence, il s’érige con­tre la police, la loi, et plus large­ment, pour défendre le monde voyageur qui a souf­fert, et qui à chaque sor­tie sans se faire chop­er tri­om­phe : « on a encore gag­né ce coup-ci ».

D’où ce plaidoy­er craché par Fred à la face du monde, devant un bar­rage de flics fan­toma­tiques, comme éva­porés dans le clig­note­ment des gyrophares…

Parce qu’à ce moment-là on est presque dans le théâtre. Fred par­le au nom de son peu­ple à lui, de sa famille, et c’est ce qu’il dit : « Moi, les mecs comme moi, on sera tou­jours là pour les défendre eux, parce que moi je suis éter­nel », comme John Wayne. Dans La Pris­on­nière du désert, on arrête pas de lui dire « un jour je vais te tuer, je te ferai la peau », mais à chaque fois il leur répond « not this day ». Il incar­ne quelque chose : « le type d’homme que je suis a encore un truc à faire », après « je ne man­querai pas de mourir » – comme dirait De Gaulle – mais « not this day ».

Vous recherchez une mytholo­gie du monde gitan, avec ses fig­ures et motifs pro­pres, tout en l’adossant à une autre mytholo­gie, pro­pre­ment ciné­matographique, qui est celle du west­ern. Etait-ce une référence con­sciente au moment de l’écriture ?

Non. Pour La BM c’était assez incon­scient. C’est un mélange de ce qu’on a tous à l’esprit, les images qui nous ont mar­quées… Alors je ne vais pas dire que je suis un fan de tout le west­ern, ce serait faux. Mais dans le west­ern, par-delà son esthé­tique, son époque, il y a des ingré­di­ents qui m’ont tou­jours par­lé. J’aime croire que cer­taines per­son­nes ont été, à un moment de leur vie, en con­tact avec des choses prim­i­tives, plus ou moins vierges. Le cow­boy, c’est quand même le mec, tel qu’il est mon­tré au ciné­ma, qui va rem­plir une mis­sion, qui va d’une manière ou d’une autre, sauver la veuve et l’orphelin, même si c’est un salopard fini – ça j’aime bien, le salopard qui va quand même agir comme il faut. Il y a quelque chose du gitan : je survis, je suis autonome, bon je me fais une gonzesse de temps en temps, mais je reste pas. Et puis il y a un espace qui par­le à chaque enfant, les mon­tagnes, les déserts. Moi je les ai décou­vert quand je suis allé au Mex­ique ; si je suis allé au Mex­ique c’est pour ça. C’est le pays des out­laws, c’est la fron­tière qu’on passe, le Rio Grande, pour échap­per à la loi. C’est un monde pop­u­laire le west­ern, des colons, des hommes, des femmes, qui pren­nent dili­gence, qui ont une mis­sion à rem­plir : défendre leur famille face à la sauvagerie du monde. C’est presque un monde rêvé, idéal­isé, dont per­son­ne ne voudrait pay­er le prix. Mais les gitans payent encore ce prix.

Dans vos deux films, il y a de vio­lentes alter­ca­tions entre chré­tiens et non-chré­tiens. Est-ce une réal­ité de la com­mu­nauté yéniche ?

Aujourd’hui cette frac­ture s’est résor­bée, pour leur bien d’ailleurs. Tout le ter­rain est plus ou moins acquis à la cause chré­ti­enne. Et puis, tu vas trou­ver un gars, the guy, qui vient d’avant l’évangélisation ou presque. Et là, waouh, tu te prends une baffe ! Tout cet univers au milieu du monde con­tem­po­rain. Ils ont la cas­quette Nike, ils par­lent shit, films améri­cains… D’ailleurs, tous ne voient pas cela d’un très bon œil.

On a par­fois l’impression d’assister à un west­ern d’ethnographe, comme si vous troussiez le con­tem­po­rain pour révéler le prim­i­tif caché en dessous.

Dans la fic­tion et le doc­u­men­taire, j’ai cette fil­i­a­tion, amoureuse­ment par­lant avec Jean Rouch. Pour moi c’est une base. En plus, Jean Rouch va par­fois au con­tact de peu­plades africaines, et je sais qu’il exagérait un peu. Par­fois les Africains ont lais­sé dire qu’ils fai­saient des choses un peu pour lui faire plaisir, et qu’ils ne chas­saient plus tout à fait le lion pareil. Mais Jean Rouch s’en foutait, ce n’est pas ça, ce n’est pas le pur eth­no­logue. Il fait aus­si du pur ciné­ma, merde. C’est un eth­no­logue qui fait du ciné­ma. Il tète aux deux mamelles. Prenez Mar­tin Scors­ese, la plu­part des gens ignorent ses pre­mières œuvres et sa pas­sion pour ce côté eth­nologique, avec d’abord la mafia ital­i­enne, qu’il a vue de loin, dans son quarti­er. Puis il fic­tion­nalise tout cela, il en fait du mythe.

Et puis, vous opérez quand même un geste de dénude­ment, presqu’un out­rage à la pudeur. Lors de l’avant-première, la salle riait de bon cœur. Vous incor­porez à votre lan­gage un comique de régres­sion presque bur­lesque : la merde et les anec­dotes sex­uelles enrichissent le film d’un humour assez sur­prenant.

D’abord ce sont des faits, dans les milieux pop­u­laires en général, on rigole facile­ment. Qui n’aime pas rire, me direz-vous ? Mais chez eux c’est un moyen d’échange très clair, la blague, la joute ver­bale. Faire un film dans le monde gitan sans une touche d’humour, c’est raté. Au Mex­ique, tout le monde me par­lait d’Iñárritu, et un type m’a dit un jour : « C’est bizarre, ce mec, c’est comme s’il n’était pas mex­i­cain. » Je lui demande pourquoi, et il me répond : « Les Mex­i­cains ils adorent rire, ils adorent se moquer un peu de l’autre. » Et c’est vrai, il n’y a aucun humour dans ses films. Donc déjà, si tu par­les du milieu gitan sans mon­tr­er ça, c’est qu’il y a un truc qui cloche. Ensuite, cet humour est réel. La plu­part des phras­es que je bal­ance dans le film, je les ai enten­dues dans le monde gitan. Même la blague sur la « schwarz », dans la bouche de Mick­aël : « t’es paumé, t’es dans le noir, t’es comme le cul de ma négresse ». C’est à la fois insul­tant et dou­teux, mais je me suis dit qu’il fal­lait la met­tre. Moi je l’ai enten­due cette blague, même si Mick­aël ne l’aurait pas dit comme ça. D’ailleurs il a eu un mal de chien à le dire ! Mais je la mets quand même, je m’en fous, et je suis bien con­tent qu’elle y soit. Ce n’est pas parce que ça me fait rire, c’est parce que c’est quelque chose « du peu­ple ». Quand Pasoli­ni filme le peu­ple romain, il dit « c’est un peu­ple ». C’est une chose entière, qui a une cul­ture, une pen­sée. Aujourd’hui il n’y a plus de peu­ple. C’est juste une idée, une utopie, et dans l’idée du peu­ple, il y a un vocab­u­laire et une langue qui réu­nis­sent ; il y a une gré­gar­ité, aus­si. Elle va frôler le vul­gaire, le sale, le pro­fane, et en même temps, elle se retourne d’un même mou­ve­ment et va vers quelque-chose de poé­tique. Le peu­ple ira s’intéresser à une chose qu’un bour­geois ne pour­ra pas voir… Un buis­son, une lumière, une flaque d’eau…

Comme quand Fred réalise qu’ils tour­nent en rond. La mise en scène nous laisse croire que l’on va assis­ter à une appari­tion, comme celle du chien angélique de La BM, alors que le per­son­nage fait un con­stat banal. La langueur des plans et le bour­don­nement soudain déjouent la pau­vreté de l’événement, et lui con­fère une beauté inso­lite.

Au mon­tage on a longtemps tra­vail­lé sur ce pas­sage. L’ennui, la durée, tout cela ne nous parais­sait pas évi­dent avec Isabelle Proust, la mon­teuse. Effec­tive­ment, c’est ce mélange que j’aime. Quand on fait le grand écart entre une appari­tion et… Comme Rim­baud, c’est les cathé­drales dans les flaques d’eau ! Cette oppo­si­tion n’existe pas dans le monde bour­geois. On a annulé la vul­gar­ité, de peur de pass­er pour quelqu’un de grossier. C’est la cul­ture qui a pris le relai. Même dire « je crois en Dieu », c’est presque devenu vul­gaire. Dis ça devant deux nanas mignonnes dans un bar bobo, tu pass­es pour un illu­miné, si ce n’est pour un trou du cul. Mais ça, pour moi c’est de la vraie poésie. Tu pass­es du sen­ti­ment le plus fort à un moment où un type explique que le Ricard c’est 4/3, avant d’embrasser son fils en lui dis­ant qu’il l’aime. Cette ami­tié entre mecs passe par la gré­gar­ité… On peut trou­ver ça dans le foot aus­si, même si je n’aime pas le foot. On y fait le procès d’un truc vul­gaire, un monde de trous du cul, mais j’aime cette idée de se retrou­ver ensem­ble dans quelque-chose d’un peu gré­gaire, avec les couleurs et tout…

Juste­ment, cette façon d’alchimiste, le côté « sub­li­ma­tion de la merde », sem­ble plus fort dans Mange tes morts que dans La BM, où le comique de sit­u­a­tion restait for­tu­it.

Peut-être parce que ça passe plus par l’histoire que par les dia­logues. C’est plus tan­gi­ble. T’es autour d’une bag­nole, t’es recher­ché par les flics, tu te mets à faire pipi-caca, on voit la pisse, on fait pass­er le rouleau de PQ, on en rigole, et la vanne est pas mau­vaise… Bon, là on y est. Et cette alchimie, c’est comme ça que je veux voir les choses. J’imagine que d’autres ne le ver­ront pas. C’est une chose pré­cieuse, finale­ment. Pas le pipi-caca, mais ce grand écart entre l’être humain tel qu’il est, tuyaux, ani­mal, tout ça, et la capac­ité d’entrevoir la petite lumière. Alors quand on a les deux, j’ai envie de dire qu’on est un être mys­tique, un vrai être humain accom­pli. Cette façon lisse de nier l’amusement de par­ler de la petite culotte d’une nana à qui t’as mis un doigt, parce que ça fait pas bien, pff… Les gens ne con­nais­sent même pas leurs clas­siques… S’ils avaient lu Céline, Jean Genet, Dos­toïevs­ki, c’est ça l’histoire de l’humanité ! Il faut être capa­ble de bouf­fer sa pro­pre merde. Les Gitans, comme les paysans, ont les deux pieds dans la boue, et ils bouf­fent par­fois un peu trop de pâtes avec de mau­vais lar­dons. Mais ils ont autre chose, ils sont dans le grand écart en per­ma­nence, et ça les sauve. Ça leur con­fère une grandeur typ­ique­ment humaine, pas pré­ten­tieuse.

On pense aus­si à Bruno Dumont, par cette façon d’arc-bouter les extrêmes, le sacré et le vul­gaire.

Mais il recherche ça. La Vie de Jésus, quand je l’ai vu c’était ça : tous ces petits bou­ton­neux qui sont dans la mytholo­gie d’une espèce de Renault Fuego qui passe à fond les manettes ; ce mec raciste, cette manière de bais­er comme un salaud sa gonzesse en rase cam­pagne, etc. Ça cogne. Et lui il filme le peu­ple, il y va, mais en même temps, c’est la vie de Jésus.

Pour­tant, excep­té P’tit Quin­quin qui change com­plète­ment la donne, il n’y a pas de tru­cu­lence chez Bruno Dumont…

Alors il n’avait pas le côté tru­cu­lent, mais je crois qu’avec P’tit Quin­quin il y est passé. Je crois que c’est ce qui est à l’œuvre, ce qu’il est en train d’opérer. Il y arrive à cinquante piges passées, après avoir fait plusieurs films, dont les derniers étaient peut-être trop ancrés dans l’idée du religieux… Les derniers sujets c’était « La Reli­gion ». Alors que dans les pre­miers c’était « Dieu est là, mais d’abord t’as des bou­ton­neux en face de toi ». Moi c’est plutôt là que je me place. Dans Taxi Dri­ver tu pass­es par Travis, qui a une forme d’intelligence, avec cette ful­gu­rance qu’il a en com­mun avec les Gitans, et en même temps il emmène sa nana au porno, il envoie cette carte postale pathé­tique à ses par­ents… C’est vrai­ment un gars du peu­ple, il a pas fait d’études, c’est un cow­boy, mais il veut faire quelque chose, et il va nous amen­er vers une rédemp­tion typ­ique­ment chré­ti­enne ; loin, comme un saint vengeur, un guer­ri­er, un tem­pli­er, et ça marche. Aujourd’hui, on ne peut plus com­mencer le film avec un saint pour finir avec un saint ; com­mencer le film avec un héros de guerre, pour le finir avec un héros de guerre. Parce que per­son­ne ne croit plus à ça. Aujourd’hui, si tu veux ren­tr­er dans un per­son­nage, il faut qu’il ait un truc de toi. Dumont, Scors­ese, Fer­rara… Le Bad Lieu­tenant de Fer­rara c’est ça, une espèce de flic drogué, un enculé, qui d’un coup va se racheter. Tant que tu ne le fais pas trop en déclarant « c’est Dieu! », ça va. Il ne faut pas plac­arder Dieu dès la pre­mière image, ça paral­yse tout. Et je pense que Dumont, à un moment, a fait pass­er la char­rue avant les bœufs. Il faut pas com­mencer par l’or, faut com­mencer par le plomb.

Tout cela est égale­ment val­able pour la mise en scène, vous vous con­tentez de peu, tout en appor­tant beau­coup de soin à l’image.

Tout est là. Quand j’étais élec­tro sur des séries TV, j’avais un chef-op qui me dis­ait : « le meilleur chef-op au monde c’est mon­sieur soleil. »

En l’occurrence ce serait plutôt messieurs lam­padaire et pleins-phares…

Oui, et juste­ment on revient à cette idée de quelque chose de gré­gaire. Ces lam­pes jaunes, je les aime bien. Plus on avance vers les quartiers pop­u­laires, plus on obtient une accu­mu­la­tion de couleurs et de chaleurs… Parce qu’il n’y a encore aucune loi qui a tout lis­sé. Plus tu vas dans le monde bour­geois, plus c’est cohérent. Avec Jonathan Ric­que­bourg, le chef-op, et son assis­tant Julien, on a cher­ché à utilis­er ce qui était là. 750 000 euros ou pas, ça paye les salaires, ça motive tout le monde, ça nous aide, mais à un moment c’est pas parce que tu auras plus de gamelles que tu parvien­dras à ren­dre ça. Dans La BM il y avait la lumière des ter­rains vagues, beau­coup de couch­ers de soleil, qui ren­dent le tout assez mer­veilleux. Dans un ter­rain vague ou une flaque d’eau, je cherche tou­jours le bon reflet. Est-ce que cette flaque d’eau qui s’illumine au milieu du ter­rain vague ce ne serait pas leur sit­u­a­tion à eux ? La lumière atteste cette beauté. Il faut retrou­ver la même « pau­vreté » de lumière qu’il y a à cer­tains endroits ; car cette lumière en dit un peu plus que sa pau­vreté.

En par­lant de « pau­vreté », je me per­me­ts de rebondir sur une ques­tion d’ordre économique. Comme vous, de plus en plus de cinéastes français dérivent de l’art con­tem­po­rain au ciné­ma – on pense à Vir­gil Vernier, Sophie Letourneur, Jus­tine Tri­et ou Shan­ti Masud, qui par ailleurs ne parta­gent pas grand-chose d’autre avec vous. Aujourd’hui, à quelle économie appartenez-vous ?

Il y a encore quelques jours, j’étais à un vernissage d’art con­tem­po­rain – je suis d’ailleurs tou­jours en galerie chez Michel Rein, et c’est hon­nête de dire que je viens de là, et que j’y suis tou­jours. C’est un peu une par­en­thèse. J’ai deux ou trois films que je voue à ce milieu-là depuis La BM, mais que je n’ai pas eu le temps de finir, et encore moins de mon­tr­er. Je pense que ça ne va pas tarder, et je pense que ce n’était pas plus mal de faire une par­en­thèse. À mes yeux le ciné­ma en est la con­ti­nu­ité. Aujourd’hui, je fais des films. Les cas­es ça m’emmerde. Après, il y a des endroits où mon­tr­er le ciné­ma, et des endroits où mon­tr­er l’art. Carne Viva, je l’ai mon­tré au ciné­ma sous forme de long métrage, et je l’ai mon­tré dif­férem­ment, divisé en morceaux autonomes qui fai­saient le por­trait d’une ou deux per­son­nes à chaque fois, dans l’art con­tem­po­rain. Les deux fonc­tion­naient dif­férem­ment. Je pense que c’est la dernière fois que je fais ça, mais à l’époque je l’avais fab­riqué avec le sou­tien des deux mon­des.

Et pour l’avenir ?

Pour l’avenir, je vais vers le ciné­ma, parce qu’il m’a beau­coup don­né ; et en même temps je garde un souci d’artiste. J’aime expéri­menter, j’aime renou­vel­er cer­taines choses, même si je suis à nou­veau dans le monde gitan. C’est une ques­tion de regard, le fait d’accorder plus d’importance aux flaques d’eau qu’à une fac­ture clas­sique, c’est peut-être un geste plus proche du monde de l’art. Chez moi les objets sont très présents, les couteaux, les flingues, une BM, ça me vient sûre­ment de là.

Et en même temps, avec Mange tes morts, on avance plus fer­me­ment vers la fic­tion, la nar­ra­tion, et le monde du ciné­ma.

Oui, voilà. Ça va plutôt vers le ciné­ma, et j’y vais. Mais en évi­tant de me pos­er trop de ques­tions parce que c’est paralysant. Aujourd’hui, de grands cinéastes comme Steve McQueen… – enfin, de grands artistes, je dis pas for­cé­ment que c’est un grand cinéaste, mais c’est un vrai artiste, réper­torié comme tel – font un ciné­ma de plus en plus clas­sique. Il tourne avec Brad Pitt, et ça ne pose pas de prob­lème dans le monde anglo-sax­on. Par la suite, il a d’ailleurs pu jouir d’une énorme expo­si­tion en Suisse, etc. Dans le monde français ce n’est pas la même affaire. Ils ont des qual­ités mais aus­si quelques défauts, dont celui d’aimer que les mou­tons soient bien gardés. Donc tout cela ne dépend pas que de moi. Ça dépend aus­si de la nou­velle vision que voudront bien avoir les col­lec­tion­neurs français. Il y en a comme Antoine de Gal­bert qui décloi­son­nent, mais ils demeurent rares. J’incline vers le ciné­ma, mais je sais que je vais remon­tr­er des travaux dans le monde de l’art. Monde de l’art ou monde du ciné­ma, cela ne dépen­dra pas que de moi.

Vous aviez envie de ciné­ma depuis le début ?

J’aime les his­toires, les racon­ter, les enten­dre, et aujourd’hui c’est le ciné­ma qui s’accapare la ques­tion de l’histoire : le sto­ry­telling. L’histoire, c’est une ini­ti­a­tion à la vie qui passe par des sym­bol­es, des signes, des mots, des images. Ce n’est pas que de l’Enter­tain­ment. Voir un west­ern donne des codes, et toi aus­si, un jour ou l’autre, tu auras à choisir entre le bien et le mal. Et peut-être que ces choix tien­dront d’un film que tu as vu dans ton enfance.

Enfin, avez-vous d’autres pro­jets avec la famille Dorkel ?

Oui. On va peut-être faire une série télé.

Encore un point com­mun avec Bruno Dumont…

En effet. C’est un hasard, parce que ça arrive au même moment, mais ce n’est pas vrai­ment un hasard non plus ; si Bruno Dumont fait une série télé, c’est parce que c’est là que ça se joue. Ils ont besoin, aujourd’hui plus qu’avant, de sig­na­tures du monde auteuriste. Ils ont besoin d’écrire des univers inat­ten­dus pour que la série sur­prenne et intéresse. Pour toutes ces raisons, on est pas trop mal placé. Ça me per­me­t­tra de tourn­er une nou­velle fois avec les Dorkel, et d’avoir plus de temps d’image pour racon­ter la cul­ture yéniche en détail. Pour par­ler des femmes, de l’éducation, et de tout ce que je n’ai pas encore pu dévelop­per sur 1h40. Là, je par­ti­rai sur trois, qua­tre, cinq ou dix heures, je n’en sais rien… Mais ça va être chou­ette !