Char­lotte Gar­son a col­laboré aux Cahiers du Ciné­ma et dirige actuelle­ment les pages ciné­ma de la revue Études. En 2015, elle présen­tait la rétro­spec­tive con­sacrée à Alexan­der Mack­endrick au Fes­ti­val de La Rochelle. Nous avons pu l’in­ter­roger sur Mandy, afin de dégager les spé­ci­ficités de ce long-métrage dans la fil­mo­gra­phie de son réal­isa­teur.

En tant que con­tributrice à l’abécé­daire col­lec­tif Enfance et Ciné­ma, à paraître chez Actes Sud, que vous évoque le per­son­nage de Mandy, une enfant de ciné­ma pour le moins peu com­mune ?

En effet Mandy n’est “pas une enfant comme les autres” — c’est le lieu com­mun un peu daté pour par­ler des enfants hand­i­capés, mais ici, ce que cela sig­ni­fie, c’est que le ciné­ma de Mack­endrick n’a que faire de la trans­former en mignon­nette, en pau­vre petite chose. Mandy est sourde-muette. Autant Arthur Penn, dans The Mir­a­cle Work­er (Mir­a­cle en Alaba­ma), insis­tera dans son titre sur la femme qui a per­mis à Helen Keller de sor­tir de son enfer­me­ment, autant Mack­endrick, dix ans avant Penn, donne à son film le nom de la petite fille de six ans : il cen­tre le film sur un “per­son­nage”, mais privé de cer­taines capac­ités expres­sives. Cela per­met au cinéaste d’ex­plor­er ce qui l’a tou­jours fasciné et qu’il résume dans ses mémoires qui con­stitueraient plutôt un manuel pour les jeunes réal­isa­teurs : “Le ciné­ma n’est pas tant ver­bal que pré-ver­bal. [Un film] peut aus­si racon­ter des his­toires par le pur jeu du mou­ve­ment, de l’action/réaction.” (On Film­mak­ing / La Fab­rique du ciné­ma). Mandy a une psy­cholo­gie, bien sûr, mais frag­men­taire ; elle est une petite fille avec des joies et des peurs banales. Cepen­dant, elle ne peut com­mu­ni­quer ses angoiss­es. Et la frus­tra­tion qui en découle, exprimée tan­tôt dans les larmes, tan­tôt dans la colère, est mon­trée comme la matière pre­mière de son appren­tis­sage : quand elle peut enfin sen­tir la vibra­tion de sa voix, avec sa pro­fesseure qui utilise un bal­lon de bau­druche, elle crie alors de colère, juste­ment parce qu’elle échouait jusqu’i­ci à par­ler.

Alexan­der Mack­endrick est un réal­isa­teur que l’on asso­cie plutôt à des comédies satiriques (Tueurs de dames, L’Homme au com­plet blanc…) ou à des films noirs (Le Grand Chan­tage). C’est donc un peu éton­nant de le savoir réal­isa­teur d’un authen­tique drame psy­chologique…

Il est vrai que Mandy est le seul film “non comique” de sa péri­ode Eal­ing[1]. Il tresse deux fils nar­rat­ifs : l’un sur la façon dont on peut sur­mon­ter un hand­i­cap, c’est-à-dire vivre avec sans être coupé du monde (et sur cela, j’imag­ine que les sourds auraient beau­coup à dire, à redire), l’autre sur un mélo­drame de cou­ple. Car Mandy, en gran­dis­sant, manque de provo­quer la sépa­ra­tion défini­tive de ses par­ents, qui ne s’ac­cor­dent pas sur l’é­d­u­ca­tion à lui don­ner. Cela dit les per­son­nages d’en­fants sont mar­quants chez Mack­endrick : deux ans plus tard, le “Wee Boy” dans The  Mag­gie est assez hors du com­mun, il a une vio­lence ren­trée qui rap­pelle celle de Mandy ; même chose beau­coup plus tard pour Sam­my (dans Sam­my Going South), qui tra­verse seul toute l’Afrique quand ses par­ents meurent dans un bom­barde­ment en Égypte. Sans par­ler des enfants de Cyclone à la Jamaïque, qui s’in­spirent de la reli­gion vau­dou de leurs servi­teurs jamaï­cains, et met­tront la tête à l’en­vers au pirate joué par Antho­ny Quinn et à son équipage…Les enfants de Mack­endrick ne sont pas inno­cents et si, pour Mandy, cet aspect appa­raît moins évi­dent, struc­turelle­ment dans le réc­it, c’est elle qui est à l’origine de la dis­corde entre ses par­ents.

Quelle place le film occupe-t-il dans la fil­mo­gra­phie de Mack­endrick, ain­si que dans l’his­toire des Stu­dios Eal­ing, à Lon­dres, où furent tournés la plu­part des films du cinéaste ?

Le film est dif­férent de “l’e­sprit Eal­ing” tel que le pro­duc­teur Michael Bal­con l’a envis­agé, col­lé­giale­ment avec les réal­isa­teurs et les scé­nar­istes : il s’agis­sait de se relever en tant que nation d’après-guerre, pas en faisant directe­ment des films poli­tiques mais en mon­trant des petites gens, des excen­triques qui, en s’u­nis­sant mal­gré leurs petites bizarreries, pour­raient “faire com­mu­nauté” : beau­coup de comédies don­nent l’im­pres­sion de rejouer la péri­ode de la guerre et de la résis­tance, comme la comédie poli­cière avec des enfants Hue and Cry (À cor et à cri, 1947) ou l’a­mu­sant Bar­na­cle Bill (Il était un petit navire, 1957) avec Alec Guin­ness. Mais il faut peut-être pré­cis­er que Mack­endrick, dès son pre­mier film pour la Eal­ing, Whisky à gogo, ne respecte pas à la let­tre le cahi­er des charges una­n­imiste, pro­gres­siste bon ton, de Bal­con : il intro­duit de l’am­biguïté de part et d’autre dans cette his­toire d’in­su­laires écos­sais embêtés par le représen­tant de la Couronne parce qu’ils veu­lent resquiller la car­gai­son de whisky d’un navire sur le point de couler. Mack­endrick filme les Écos­sais comme beau­coup moins gen­ti­ment folk­loriques et sol­idaires que le pro­jet ne devait le prévoir. Pareil dans L’Homme au com­plet blanc : le héros est un irré­c­on­cil­i­able out­sider, à la lim­ite de la folie obses­sion­nelle et non un gen­til inven­teur.
Dans Mandy, l’après-guerre est bien vis­i­ble : les plans mag­nifiques de Lon­dres dévasté, juste à la porte de la très bour­geoise demeure des grands-par­ents pater­nels de Mandy — plans que l’on aperçoit surtout à la fin du film. C’est Dou­glas Slo­combe qui dirige la pho­to ; c’est impor­tant car il a filmé des choses incroy­ables pen­dant la guerre en Europe, il a à la fois une for­ma­tion en pho­to­jour­nal­isme et une sen­si­bil­ité très ciné­matographique. En quelques plans, l’é­tat de la cap­i­tale s’en­gouf­fre dans le film, c’est le con­trechamp du regard silen­cieux de la petite fille.

Ce qui impres­sionne le plus dans Mandy c’est au fond la minu­tie avec laque­lle Mack­endrick traite la sur­dité : Mandy nous touche parce que nous voyons bien qu’elle est sourde et parce que nous enten­dons sa révolte intérieure.

Il y a quelque chose de nova­teur à deman­der à l’ingénieur du son de rechercher à restituer comme il dis­ait “le silence du moment où on retient son souf­fle”, juste avant de par­ler. Et plus générale­ment d’u­tilis­er de manière dosée le son sub­jec­tif : c’est-à-dire, puisqu’elle est sourde, des plages de silence.

D’une cer­taine façon, la sur­dité amène aus­si Mack­endrick à revenir à l’en­fance du ciné­ma : il y a de fait énor­mé­ment de gros plans sur les vis­ages des acteurs, dans Mandy, qui cherchent à saisir l’ex­pres­siv­ité, la puis­sance émo­tion­nelle d’un vis­age humain, comme à l’âge d’or du ciné­ma muet.

Oui. C’est ce que je trou­ve très réus­si : la mise en scène des “effets” du hand­i­cap de Mandy sur ses par­ents, sa mère en par­ti­c­uli­er, qui ouvre le film en voix-off. Père et mère, l’un après l’autre, ont le droit à des gros plans très réus­sis, con­den­sant à la fois leur amour pour elle et leur effroi, leur inca­pac­ité, dans un pre­mier temps, à com­mu­ni­quer avec elle. Les plans de nuques aus­si sont frap­pants : Mandy petite, qui n’en­tend pas le raf­fut que fait son père, ou bien le Dr Ellis, qui n’en­tend pas les pro­pos de la mère, celle-ci se ren­dant compte alors qu’elle est sourde, à l’in­star des élèves de l’é­cole qu’elle a fondée. La grand-mère a égale­ment droit à son moment de prise de con­science : tout à coup on voit cette dame chic en cheveux, avec sa nat­te, en train de se ren­dre compte que son fils ne prend sans doute pas les bonnes déci­sions. La sur­dité “fait” quelque chose à tous ces gens. Il y a tou­jours le risque de la “sauvagerie” (le mot est lâché par la nou­velle employée de l’é­cole, qui n’en peut plus du com­porte­ment de Mandy), et ce sera beau­coup plus fort encore dans le film de Penn sus­men­tion­né (Mir­a­cle en Alaba­ma). On pense aus­si à L’En­fant sauvage de Truf­faut, bien sûr.

L’un des “per­son­nages” cen­traux de Mandy, c’est la mai­son de ses grands-par­ents pater­nels où on l’en­voie au début du film. Bicoque vic­to­ri­enne située aux abor­ds d’un ter­rain vague, elle fig­ure un infra­monde passéiste, dont les prin­ci­paux per­son­nages féminins du film — Mandy et sa mère — sont tenus mal­gré eux cap­tifs.

Oui, j’aime assez cette lec­ture goth­ique du décor. Cela rac­corde avec la mai­son de la déli­cieuse (mais vénéneuse) vieille dame de Tueurs de dames, qui est comme ça, bis­cor­nue, dans un coin de Lon­dres où elle est un peu seule en son genre, et qui porte aus­si les stig­mates de la guerre. On est quelque part entre un traite­ment réal­iste et le ciné­ma goth­ique de Roger Cor­man.

Par­tant, seriez-vous d’ac­cord pour dire que Mandy est aus­si un film de femmes ? L’un des enjeux du film serait alors de faire sur­gir une voix fémi­nine, de, lit­térale­ment don­ner la parole à ces femmes qui sem­blent con­damnées au silence.

Ce n’est pas le plus patent dans Mandy mais l’in­trigue, en effet, pointe vers cet enfer­me­ment de la mère et de la fille, puisque la mère n’a ni la famille ni l’ar­gent que pos­sède le père. En ce sens, Dick, l’en­seignant spé­cial­isé de Mandy, serait le sauveteur des réc­its goth­iques féminins… Il y a aus­si quelque chose d’osé, je trou­ve, à mon­tr­er que la mère et lui s’embrassent une fois, qu’ils tombent presque amoureux, telle­ment la grat­i­tude et l’amour, ou la pul­sion péd­a­gogique et l’amour, ou l’en­vie d’aider et l’amour peu­vent par­fois se con­fon­dre.

À la fin de Mandy, l’hori­zon se dégage, les con­flits entre les per­son­nages sem­blent trou­ver une réso­lu­tion heureuse. D’une cer­taine manière, Mandy rassem­ble les class­es sociales (l’in­sti­tu­teur est issu d’un milieu pop­u­laire, de même que ses cama­rades, là où le père de Mandy vient très vis­i­ble­ment d’une grande famille bour­geoise ou aris­to­crate), les sex­es (son père et sa mère se réc­on­cilient) et les généra­tions (elle fait la joie de tous, du grand-père au jeune cama­rade de jeu qu’elle retrou­ve en bas de chez elle). Par cette amorce de com­mu­ni­ca­tion, le chem­ine­ment de Mandy sem­ble lourd d’im­pli­ca­tions poli­tiques — a for­tiori dans une Grande-Bre­tagne qui, au sor­tir de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, doit pour­suiv­re sa recon­struc­tion.

Je crois qu’on est d’ac­cord. Même si, comme je le sug­gérais plus tôt con­cer­nant la Eal­ing, Mack­endrick n’est pas un réc­on­cil­i­a­teur. Ici les par­ents con­tin­u­ent de s’aimer, ils ne tirent pas toutes les con­séquences de leur dif­férend “didac­tique” alors que, dans la vie, ils l’au­raient peut-être fait. Il en va de même au sujet de la liai­son entre Dick et Chris­tine. Il y a donc une retenue qui va dans le sens de cette inter­pré­ta­tion poli­tique, d’une Grande-Bre­tagne qui devrait, elle aus­si, retrou­ver sa voix ou, comme Mandy avec la main sur le bal­lon, ce qui la fait “vibr­er” et ce qui sus­cite chez les autres le respect (à la fin du film, les enfants ne lui piquent plus son bal­lon…).

Notes

Notes
↑1 NDLR : De 1946 à 1955, Alexan­der Mack­endrick tra­vaille pour les stu­dios Eal­ing, à Lon­dres, où furent tournés cinq de ses longs-métrages : Whisky à gogo (1949), L’Homme au com­plet blanc (1951), Mandy (1952), The Mag­gie (1954), Tueurs de dames (1955).