Troisième des neuf longs-métrages réal­isés par Alexan­der Mack­endrick, Mandy occupe une place à part dans sa fil­mo­gra­phie. Que l’au­teur de L’Homme au com­plet blanc et de Tueurs de dames ait réal­isé un drame psy­chologique au pre­mier degré, sur les (més)aventures d’une enfant sourde-muette, a en effet de quoi sur­pren­dre : ses films les plus révérés s’ar­tic­u­lent plutôt autour d’un sub­til partage entre comique et trag­ique, cynisme et empathie, et sont sou­vent por­teurs d’une charge poli­tique explicite (L’Homme au com­plet blanc), avec par­fois des incur­sions dans la satire sociale (Tueurs de dames, ou encore Le Grand Chan­tage). C’est parce que ses con­vic­tions poli­tiques s’y incar­nent de façon plus ténue, plus dis­crète, que Mandy est un film con­stam­ment stim­u­lant, qui vient au pas­sage rap­pel­er à quel point Mack­endrick a tou­jours su filmer l’en­fance avec une grande justesse de regard — il n’y a qu’à penser au très beau Cyclone à la Jamaïque, dépourvu de tout angélisme.

Drame de l’enfance

Har­ry et Chris­tine Gar­land ont une petite fille sourde de nais­sance, Mandy. Après de vains efforts pour l’amen­er à par­ler, ils démé­na­gent à Lon­dres dans la demeure des par­ents for­tunés de Har­ry où, jusqu’à ses six ans, Mandy se voit don­ner une édu­ca­tion à domi­cile à laque­lle elle est réfrac­taire. Les yeux grands ouverts, elle regarde, à tra­vers une brèche dans le mur de la cour, cette vie d’en­fant qu’on sem­ble lui inter­dire : les chamail­leries sans fin d’un groupe de garçon­nets cra­pahutant au milieu d’un ter­rain vague. Sur le con­seil d’une amie, Chris­tine vis­ite une insti­tu­tion spé­cial­isée dans l’é­d­u­ca­tion des enfants sourds-muets. Dick Sear­le, le directeur de l’é­cole, est un faux rus­tre au cœur ten­dre, entière­ment dévoué à sa cause. Mal­gré la dés­ap­pro­ba­tion de Har­ry, Chris­tine fait plac­er Mandy dans cet étab­lisse­ment : cette déci­sion achève de creuser le fos­sé qui les séparait l’un de l’autre depuis le début du film. Dans le pro­logue de Mandy, il suff­i­sait ain­si à Mack­endrick de quelques plans ser­rés sur le vis­age de Chris­tine, opposés à l’im­pas­si­bil­ité du mari, pour qu’af­fleure l’an­goisse — muette — de la mère : Chris­tine et Har­ry ont beau être physique­ment rap­prochés dans le cadre, ils sem­blent graviter dans deux sphères totale­ment dis­tinctes de la réal­ité, en dépit du com­mun amour qu’ils por­tent à leur fille.

C’est peut-être d’ailleurs la grande lim­ite du film : à l’in­star de cette intro­duc­tion, les scènes muettes — qui con­vo­quent les pou­voirs expres­sifs du ciné­ma (par le son comme par l’im­age) — sont si minu­tieuse­ment découpées et mis­es en ten­sion avec l’évo­lu­tion du per­son­nage, que les moments plus bavards, plus didac­tiques, qui font retomber Mandy dans un régime de nar­ra­tion plus clas­sique, parais­sent à côté bien fades. Aus­si les pas­sages con­sacrés à l’ap­pren­tis­sage de Mandy, à son lent chem­ine­ment vers la parole, con­stituent-ils cer­taine­ment l’aspect le plus auda­cieux et le plus réus­si du réc­it. À ce titre, la scène où Mandy émet pour la pre­mière fois un son, est d’une force inouïe : voy­ant que la méth­ode tra­di­tion­nelle est inef­fi­cace sur Mandy, l’in­sti­tutrice, pour l’amen­er à pronon­cer le son “b”, attrape un bal­lon en plas­tique, le colle aux lèvres de la petite fille, et se met à pro­duire des vibra­tions à la sur­face de l’ob­jet, pour amen­er son élève à ressen­tir de façon tac­tile ce qu’elle ne peut enten­dre. Jusque-là naturel, le son devient sub­jec­tif, jusqu’à être rad­i­cale­ment coupé : Mack­endrick nous plonge dans l’e­sprit de Mandy, qui ne parvient pas à faire coïn­cider son expéri­ence du monde avec celle qu’on lui pro­pose. Mandy san­glote, s’én­erve, puis part au fond de la pièce où elle s’empare d’une assi­ette et la brise. Encour­agée par l’in­sti­tutrice, Mandy réitère son geste. Le cri stri­dent de Mandy qui reten­tit à ce moment-là, pose le pre­mier jalon de sa tra­jec­toire vers la parole : elle est à présent capa­ble d’imiter les vibra­tions de l’in­sti­tutrice ; le son coïn­cide de nou­veau avec l’im­age.

Horizon dégagé

À par­tir du moment où les rela­tions entre Mandy, sa mère et Dick pren­nent un tour plus priv­ilégié, le film sem­ble s’éloign­er de son pro­gramme ini­tial : le drame psy­chologique inau­gur­al paraît se resser­rer autour d’un drame con­ju­gal plus con­ven­tion­nel, qui lorgne même vers un hori­zon de mélo­drame — bien sûr, Mandy est tou­jours présente dans cette nou­velle con­fig­u­ra­tion, fût-ce en creux : c’est bien par elle qu’ar­rive le dif­férend qui sépare (pour un temps, du moins) ses par­ents. C’est un peu comme si une fois entre­vue la pos­si­bil­ité d’une heureuse issue à son hand­i­cap, Mandy pas­sait au sec­ond plan : parce qu’une promesse de com­mu­ni­ca­tion s’esquisse, Mandy n’a plus à être isolée, sin­gu­lar­isée. Elle intè­gre un réc­it qui débor­de de ses con­tours indi­vidu­els et, plus fon­da­men­tale­ment, une His­toire col­lec­tive, celle d’une Grande-Bre­tagne à recon­stru­ire, encore han­tée par le spec­tre de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Et de cette His­toire, Mandy ne pour­ra devenir pleine­ment actrice qu’en embras­sant une com­mu­nauté, non seule­ment famil­iale, mais aus­si sociale. C’est là que réside la force poli­tique gal­vanisante de Mandy, dans cette lim­pid­ité de l’ap­pel à la réu­nion dou­blé d’un refus obstiné de réduire le per­son­nage à une mar­i­on­nette métaphorique : c’est une mat­u­ra­tion patiente qui fait pass­er Mandy de l’in­com­prise tim­o­rée à la fil­lette radieuse des derniers plans, comme si Mack­endrick, s’in­ter­dis­ant de la soumet­tre à la moin­dre tor­sion idéologique, s’é­tait effor­cé de ne pas brusquer son héroïne. Le mes­sage d’e­spoir délivré par la dernière scène n’en est que plus boulever­sant : la joie fédéra­trice de Mandy n’a ici rien de l’im­pératif caté­gorique et, si injonc­tion à l’ef­fort col­lec­tif il y a, celle-ci n’est pas intimée de façon autori­taire, mais avec une fébril­ité tout enfan­tine. Car si Alexan­der Mack­endrick n’a jamais cru à l’in­no­cence que le sens com­mun attribue volon­tiers aux enfants[1], il fait en revanche siennes leur vital­ité et leur curiosité à toute épreuve : dans les ultimes min­utes du film, Mandy laisse enfin libre cours à son désir d’altérité — mue par une impul­sion jusque-là réprimée, elle s’au­torise enfin à aller jouer avec les garçons d’en face. Peut-être Mandy ne racon­tait-il au fond que cela : la con­struc­tion d’un corps et d’un vis­age d’en­fant qui lui soient pro­pres par une héroïne en lutte avec elle-même ; une venue au monde aus­si tour­men­tée que tri­om­phale. Vécue à hau­teur d’en­fant.