Dans Ter­ri­toire de la lib­erté, Alexan­der Kuznetsov nous emmène escalad­er les Stol­bys, ces roches émergeant de la forêt sibéri­enne, aux côtés d’alpin­istes plus ou moins chevron­nés («les stol­bystes») qui voient dans ce défi l’oc­ca­sion de réaf­firmer une lib­erté revig­o­rante se nour­ris­sant de dis­si­dence poli­tique fes­tive.

Le réal­isa­teur, lui-même orig­i­naire de Kras­noïarsk, accepte de me ren­con­tr­er lors de son pas­sage à Paris à l’oc­ca­sion de la sor­tie du film. En tenue sportive, le sourire affa­ble et timide, il me racon­te avant de com­mencer l’en­tre­tien qu’il ne cesse d’en­reg­istr­er les sons de la ville. Ce qu’il en fera, il ne sait pas encore. Vis­i­ble­ment éton­né quand je lui dis à quel point son film m’avait ému, il revient sur son engage­ment, encore récent, dans le ciné­ma doc­u­men­taire.

Avant de réalis­er des doc­u­men­taires, vous étiez pho­tographe. Pourquoi ce pas­sage au film ?

Oui toute ma vie j’ai pho­tographié ce qui m’en­tourait : mon pays, les gens autour de moi… Mais je ne vendais pas mes pho­tos, per­son­ne ne les voy­ait. J’ai beau­coup pho­tographié la Russie à l’époque sovié­tique, puis la con­struc­tion de la Russie actuelle. Je pen­sais que c’é­tait impor­tant de fix­er cette réal­ité-là, tous les jours. Car le temps trans­forme tout : pas seule­ment les habits, mais aus­si les vis­ages et les rela­tions entre les gens. Or je pense que la pho­togra­phie peut mon­tr­er ça, à par­tir du moment où les pho­tos sont vues par des gens qui s’y intéressent, qui peu­vent donc com­pren­dre. Donc je fai­sais déjà du doc­u­men­taire en quelque sorte.

À un moment don­né je me suis ren­du compte que le mou­ve­ment me man­quait. Deux choses m’ont alors per­mis de réalis­er des films. Tout d’abord il y a eu une rési­dence organ­isée par des Français à Kras­noïarsk. Ils sont venus pour dévelop­per des pro­jets doc­u­men­taires de gens de la région. S’il n’y avait pas eu cette rési­dence encadrée par Hélène Châte­lain et Christophe Pos­tic, je n’au­rais jamais pen­sé pou­voir faire un film doc­u­men­taire. La sec­onde chose, c’est d’avoir accéder à des petites caméras com­pactes et sim­ples à utilis­er, c’é­tait ce qu’il me fal­lait. Je filme avec une petite Pana­son­ic, j’ai util­isé la même sur mes deux films. Je recherche des lumières très fortes, et c’est c’est tout ce qu’il me faut. Comme ça je filme tout moi-même, après tout je suis pho­tographe ! Et plutôt bon je crois, enfin j’e­spère. Bref par la suite j’ai ain­si pu ren­con­tr­er ma pro­duc­trice Rebec­ca Houzel à Lus­sas, où mon pre­mier film a été pro­gram­mé, et c’est cette ren­con­tre qui m’a per­mis d’en­vis­ager de faire un deux­ième film, dans les Stol­bys.

Vous êtes donc auto­di­dacte ?

J’au­rais bien aimé entr­er au VGIK à Moscou, mais c’est trop loin quand on est en Sibérie ! Ce n’é­tait pas imag­in­able pour moi. Même la pho­to, je n’ai jamais appris… Je regar­dais les œuvres de maîtres comme Carti­er-Bres­son, Capa… Pour moi l’ap­pareil pho­to c’est comme mes pro­pres yeux, mes pro­pres mains, et les nou­velles caméras numériques me per­me­t­tent ce même rap­port. En pho­to je me plaçais tou­jours très proche de mes sujets. J’ai con­tin­ué à fonc­tion­ner comme ça dans mes films. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai filmé mes amis proches, ces stol­bystes. Et ça a été très com­pliqué ! Quand on filme ses proches, sa famille même, on essaie d’ou­bli­er ce qui est dans sa tête pour les redé­cou­vrir, alors qu’à la base on veut trans­former en film ce qu’on a dans sa tête. Je savais ce que je voulais filmer d’eux, mais c’é­tait sou­vent dif­férent de ce qu’ils fai­saient naturelle­ment.

D’ailleurs dans Ter­ri­toire de la lib­erté, comme dans votre pre­mier film, vous faites le choix de ne pas présen­ter vos pro­tag­o­nistes, nous ne con­nais­sons d’eux que ce que nous en voyons.

C’est peut-être une de mes lim­ites ! Je voulais les présen­ter, mais en même temps je ne voulais pas faire un film de télé. Le fait de savoir qu’un tel est sauveteur et qu’il a escal­adé l’Ever­est n’ap­por­tait stricte­ment rien à ma démarche. Ce qui était intéres­sant, c’é­tait surtout qu’on pou­vait le ren­con­tr­er dans les Stol­bys et alors le voir grimper et chanter des chan­sons. J’ai essayé de filmer la manière dont les Russ­es peu­vent être entre eux de façon générale, et pour cela il fal­lait que je délaisse les par­cours per­son­nels de cha­cun. En mon­trant ces gens dans ce con­texte, j’ai essayé de cass­er des stéréo­types sur mes com­pa­tri­otes. Si après avoir vu ce film on a envie d’aller ren­con­tr­er les Russ­es, c’est déjà très bien…

Vous êtes vous-même stol­byste donc ?

À Kras­noïarsk, tout le monde est stol­byste d’une cer­taine manière. Mais beau­coup y vont juste le week-end et restent en bas des rochers. Le maire lui-même y va régulière­ment ! En Russie il n’y a pas de pan­neaux «inter­dic­tion de grimper». Tu vois un rocher, tu peux grimper si tu veux. Si on peut dire qu’une ville a un car­ac­tère, celui de Kras­noïarsk réside dans ces rochers. C’est un car­ac­tère de prise de risque et d’amour de la lib­erté, du fait de la prox­im­ité de cette réserve.

Votre film a claire­ment une dimen­sion poli­tique : vous filmez des gens qui affichent une lib­erté, voire une cer­taine dis­si­dence, qui s’as­so­cie à la fête. On croit com­pren­dre qu’ils sont inté­grés dans le sys­tème le reste du temps. Les isbas leur servi­raient d’e­space pour exercer une lib­erté impos­si­ble ailleurs…

Dès le début il y avait cette idée de la fron­tière entre la ville, et donc l’É­tat, et ce «ter­ri­toire de lib­erté». On a tra­vail­lé longtemps sur cette idée. Les cortèges que l’on voit dans la ville sont dev­enues comme une musique du film qui des­sine par con­tre champs l’e­space des Stol­bys, par une sorte de réso­nance.

Mais il n’y a pas que ça, ce que vous mon­trez de la ville dégage une sen­sa­tion d’op­pres­sion, que ce soit les cortèges religieux, poli­tiques, les enseignes com­mer­ciales, les dra­peaux, les rites…

Je ne voulais pas faire un film unique­ment sur les Stol­bys, mais sur la Russie dans son entier. C’est vrai que je des­sine mon pays ici par la com­mu­nauté des stol­bystes avant tout. Il ne faut pas oubli­er que la Russie est un espace immense, et que donc les gens peu­vent trou­ver une forme de lib­erté par rap­port à l’É­tat en s’en éloignant, même si on ne peut jamais totale­ment s’en libér­er bien sûr. Or moi, il n’y a que dans la nature que je peux ressen­tir cette lib­erté, et je pense que nous sommes beau­coup dans ce cas. En se réor­gan­isant en petites com­mu­nautés, comme dans les Stol­bys, les gens peu­vent se recréer des espaces com­muns de lib­erté.

Cette façon de se retrou­ver hors de la société serait donc selon vous une par­tie de l’i­den­tité du peu­ple russe, que l’on ne voit pas habituelle­ment ?

Je ne veux pas user de for­mules comme l’i­den­tité russe, mais il y a quelque chose qui se rap­proche de ça oui. Mais vous savez même dans les man­i­fes­ta­tions que l’on voit en ville il y a quelque chose de très russe. Se retrou­ver en masse autour de slo­gans, c’est un trait de car­ac­tère très fort de mon peu­ple. Et il y a aus­si l’ou­ver­ture à l’autre, le partage, l’art de faire la fête, l’escalade… Il y a cette capac­ité à être très enfan­tin aus­si, que je tenais à filmer. Vous voyez cette scène où ils essaient de se faire tomber l’un l’autre avec des sacs ? Et bien il y a un juriste émi­nent d’un côté, et de l’autre un for­ma­teur qui tra­vaille dans la police. Dans la société russe, les class­es sociales sem­blent plus reliées entre elles qu’i­ci. Cela per­met toutes sortes d’aspi­ra­tions artis­tiques, poli­tiques, finan­cières, les bar­rières parais­sent moins insur­monta­bles. Et cela va de pair avec cette capac­ité à pren­dre des risques, quelle que soit la nature de ces risques. Cette croy­ance de ne jamais pou­voir être vain­cu s’in­car­ne dans leur façon de grimper ces roches. Et il y a aus­si cette manière d’é­du­quer les enfants, de les écouter, de leur trans­met­tre cette cul­ture, que je voulais mon­tr­er.

Com­ment s’est passé le tour­nage du film ?

J’avais un pro­duc­teur en Russie, Nico­las Bem. Sur le tour­nage il s’oc­cu­pait de tout : la régie, et même par­fois le son ! Je ne pou­vais pas compter sur l’aide de mes amis stol­bystes. Ils sont telle­ment libres qu’on ne peut pas les oblig­er à faire quoi que ce soit ! (rires) Deux ans ont été néces­saires pour qu’ils s’habituent à la présence de la caméra. J’ai com­mencé à les filmer alors que je tour­nais encore mon pre­mier film, et ils se cachaient, ils m’évi­taient, c’é­tait impos­si­ble. Au bout de deux ans, plus per­son­ne ne fai­sait atten­tion. Puis il y a eu cette péri­ode des élec­tions prési­den­tielles, où il s’est passé pas mal de choses. Le film aurait été dif­férent si je l’avais tourné main­tenant, c’é­tait une ambiance par­ti­c­ulière à l’époque. En tous cas, ces derniers temps, j’ai enten­du que depuis mon tour­nage, beau­coup de gens veu­lent tourn­er leurs pro­pres films dans les Stol­bys, pour mon­tr­er l’héroïsme des stol­bystes ! C’est bien, pourquoi pas après tout !

Par­lez-moi de ce plan d’héli­cop­tère qui appa­raît au milieu du film, et que vous n’u­tilisez qu’une fois…

Oui ce plan vient de manière assez organique. Ce serait comme notre esprit qui enfin s’en­v­ole et prend sa lib­erté… Pourquoi, vous trou­vez qu’il ne marche pas ?

Si juste­ment, le fait qu’il arrive si tard lui ôte tout car­ac­tère descrip­tif, du coup on ressent essen­tielle­ment cette sen­sa­tion de res­pi­ra­tion.

Ah tant mieux. Car il y a eu plusieurs ses­sions de mon­tage, et j’ai voulu le rajouter à la dernière ses­sion, au tout dernier moment. Ce plan déton­nait com­plète­ment, on s’est donc posé beau­coup de ques­tions… Ça a été le cas aus­si à pro­pos des cortèges dans la ville, on m’a con­seil­lé de ne pas les met­tre, mais je suis con­tent que mes pro­duc­teurs m’aient fait con­fi­ance, je voulais vrai­ment met­tre tout ça. Vous savez dans le fond, je ne sais pas vrai­ment com­ment on fait du ciné­ma ! Je fais seule­ment comme je le ressens !

Et ce long fon­du au noir qui clôt le film, serait-ce une fin en forme de point d’in­ter­ro­ga­tion, voir de pes­simisme ?

Non, il y a de l’e­spoir ! Il y a cette ligne tout au long du film avec la petite fille. Elle grandit entre le début et la fin, ça passe par de petites choses. Dans la dernière scène, on voit aus­si mon fils. Les enfants et leurs par­ents vont repein­dre le mot «Lib­erté», je voulais mon­tr­er cette idée comme quoi la notion de lib­erté doit s’en­seign­er aux enfants. Depuis plus de cent ans ces let­tres peintes sur le rocher domi­nent la plaine et la ville, cela a for­cé­ment une influ­ence, même si c’est de manière quelque peu mythologique. Après oui je dois bien avouer que je ne me fais pas de grandes illu­sions non plus…

Ter­ri­toire de l’amour, puis de la lib­erté… vous avez cher­ché à filmer ce qui relie les gens sur les ter­res rudes de la Sibérie, vous allez con­tin­uer dans vos prochains films ?

Oui je vais con­tin­uer dans cette démarche. Je m’op­pose à cette ten­dance à mon­tr­er les Russ­es sous leur pire aspect, ce qui est trop sou­vent le cas. Il y a tous ces films où les gens ne par­lent qu’en Mat[1] ce que ne font pas la plu­part des Russ­es. Bon il y a eu cette loi qui a inter­dit cette forme de lan­gage dans les films, mais de toutes façons ça ne me con­cerne pas directe­ment, ce n’est pas le genre de film que je veux faire.

Vous sen­tez-vous influ­encé par d’autres cinéastes ?

Quand j’é­tais petit j’al­lais énor­mé­ment au ciné­ma. Un des films de Mikhaïl Romm, un des maîtres à penser de Tarkovs­ki, m’a beau­coup mar­qué : il s’ag­it du Fas­cisme ordi­naire. Mais je fais un ciné­ma com­plète­ment dif­férent : je n’ex­plique pas, je ne fais que mon­tr­er. Avant les films que je voy­ais au ciné­ma il y avait des court-métrages doc­u­men­taires, du coup j’en ai vu beau­coup, mais je ne me suis vrai­ment mis à regarder des films doc­u­men­taires que quand j’ai com­mencé à en faire, donc très récem­ment. Et là j’ai décou­vert Loznit­sa, Kos­sakovs­ki notam­ment.

Ter­ri­toire de la lib­erté a‑t-il été vu en Russie ?

Il a été mon­tré dans deux fes­ti­vals. Il y a eu des pro­jec­tions à Kras­noïarsk aus­si, dont une pour les stol­bystes. Je me rends compte que mes films parvi­en­nent très bien à sépar­er les spec­ta­teurs en deux groupes. Les pre­miers me deman­dent pourquoi j’ai fait un film poli­tique, si ce sont les Français qui m’ont for­cé ! (rires) Je dois alors expli­quer que j’ai eu l’idée tout seul. Heureuse­ment, d’autres spec­ta­teurs appré­cient plus, dès qu’ils sont sen­si­bles à la poésie du film en fait. Car évidem­ment il ne faut pas voir que le côté poli­tique. Mais c’est com­pliqué avec les spec­ta­teurs de là-bas, ils ont trop rarement l’oc­ca­sion de voir des doc­u­men­taires d’au­teur. Nous sommes un pays encore très jeune dans sa forme actuelle, il faut laiss­er du temps aux spec­ta­teurs. L’un d’en­tre eux m’a con­seil­lé pour le prochain film de ne pas laiss­er les gens aus­si libres de décider ce qu’ils pensent. Alors que juste­ment tout mon but est de per­me­t­tre aux spec­ta­teurs de penser par eux-mêmes ! Moi je mon­tre c’est tout. Je filme ce qui existe au moment où ça existe, avant que ça ne dis­paraisse ou que ça ne change. Par exem­ple j’ai beau pra­ti­quer l’alpin­isme et avoir grim­pé l’Ever­est, je me fiche d’aller faire un film sur l’Ever­est, car tout le monde veut filmer là-bas. Cette com­mu­nauté de stol­bystes, elle existe en ce moment, pas grand-monde n’en a enten­du par­ler en dehors de notre région, et je con­nais les gens qui la com­posent. Cela jus­ti­fi­ait de faire un film.

Notes

Notes
↑1 Argot russe pop­u­laire, très vul­gaire, sou­vent asso­cié aux brig­ands et pris­on­niers, mais aus­si repris dans la lit­téra­ture.