Le précé­dent doc­u­men­taire d’Alexander Kuznetsov, Manuel de Libéra­tion, relatait la vie de Iulia et Katia, deux jeunes femmes internées sans réel motif dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique quelque part en Sibérie. Une vie ordi­naire en est la suite directe, puisqu’il mon­tre leur sor­tie, obtenue de haute lutte, et leur décou­verte d’une « vie ordi­naire » qu’elles n’ont jamais con­nue. Passées directe­ment de l’orphelinat à l’asile, elles intè­grent en effet pour la pre­mière fois la société russe avec des rêves de nor­mal­ité, tels que la recherche d’une indépen­dance finan­cière et l’envie de fonder une famille. Tout leur paraît for­cé­ment un peu étrange, à elles qui n’ont jamais con­nu que l’enfermement : le sim­ple fait de pou­voir louer un apparte­ment (aus­si minus­cule soit-il) représente un accom­plisse­ment inespéré, un « lieu à soi » dans le sens où l’entendait Vir­ginia Woolf. De 2015 à 2022, Kuznetsov les filme ain­si en train d’apprivoiser la vie de tous les jours, d’abord en tant que femmes céli­bataires, puis mar­iées, et enfin comme mères de famille. En arrière-plan de ces tra­jec­toires per­son­nelles, la guerre du Don­bass appa­raît peu à peu, la pro­pa­gande d’État s’immisçant dans leurs vies de bien des manières, sans qu’elles sem­blent y prêter véri­ta­ble­ment atten­tion. Sur les écrans, par exem­ple, les dessins ani­més van­tent les mérites de l’armée et les défilés mil­i­taires ryth­ment les goûters des enfants. Les jeunes mamans se prê­tent par ailleurs aux fes­tiv­ités en famille pour célébr­er la vic­toire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, con­clues par des dis­cours lénifi­ants sur la sup­posée con­ti­nu­ité de cette lutte aujourd’hui en Ukraine.

Kuznetsov prend ain­si le pouls de son pays natal, alors qu’il en avait jusqu’ici plutôt arpen­té les marges. Accom­pa­g­n­er Iulia et Katia dans leur réin­té­gra­tion le place en effet dans une posi­tion inédite, d’où il sem­ble observ­er une forme de banal­ité (qui n’en est, bien enten­du, pas vrai­ment une). C’est dans ces con­di­tions que le doc­u­men­tariste se retrou­ve dans un bureau de vote, où la règle du bul­letin secret n’est vis­i­ble­ment pas de mise. La scène, incroy­able pour un spec­ta­teur occi­den­tal, est pour­tant mon­trée dans son car­ac­tère tris­te­ment ordi­naire. Glis­sant directe­ment le bul­letin dans l’urne, chaque votant pré­cise sur un ton enjoué quelle liste est cochée sur la feuille (et il n’est bien sûr pas néces­saire de spé­ci­fi­er laque­lle). Les jeunes femmes adoptent tout naturelle­ment l’opinion majori­taire, en remer­ciant par exem­ple Pou­tine de con­tin­uer à pro­téger le pays « con­tre les nazis », ou en exp­ri­mant l’espoir d’une car­rière mil­i­taire pour leurs fils, ce qui a pour con­séquence d’entraîner le film vers un para­doxe intéres­sant. Car si Kuznetsov ne change aucune­ment son regard sur ses pro­tag­o­nistes, accom­pa­g­nant leur juste jouis­sance d’accéder aux droits les plus élé­men­taires, il filme aus­si autre chose : de ce dou­ble por­trait empathique se dégage égale­ment sa pro­pre sidéra­tion, celle d’un Russe (dont l’opposition au régime et à la guerre ne fait jamais aucun doute) regar­dant son pays som­br­er dans une folie furieuse. À l’instar de Navad Lapid dans Oui, Kuznetsov racon­te en entre­tien que la guerre est venue per­cuter son pro­jet ini­tial, con­sacré à Iulia et Katia. Le rap­proche­ment entre les films s’arrête là, mais les deux cinéastes témoignent cha­cun à leur manière qu’il est décidé­ment dif­fi­cile de par­ler d’amour dans des pays où la nor­mal­ité con­siste à sourire face à l’inacceptable.