Les cinéastes qui font l’u­na­nim­ité sont rares; même les grands maîtres incon­testés et réputés intouch­ables sont par­fois vic­times d’une fat­wa. Qu’on pense ain­si aux cri­tiques de la Nou­velle Vague, qui décidèrent de tranch­er entre les «bons» cinéastes (sou­vent améri­cains) et les «mau­vais» (sou­vent français), auréolant les uns d’une gloire qui dure encore et tachant les autres d’une mau­vaise répu­ta­tion qui leur colle tou­jours à la peau. Notre inten­tion dans cette rubrique est plus ludique: d’un côté, point­er du doigt quelques cinéastes qui font débat et ren­dre hom­mage à ceux qu’on oublie; de l’autre, laiss­er libre cours à nos agace­ments et à nos pas­sions de façon plus informelle que dans la cri­tique tra­di­tion­nelle. Les résul­tats sont encore une fois sur­prenants et divers. On notera notam­ment avec délice que cer­tains réal­isa­teurs sont nom­més dans les deux caté­gories: celle des sures­timés et celle des més­es­timés. De quoi lancer d’in­ter­minables et pas­sion­nants duels!

1/ Quels sont les réal­isa­teurs que vous trou­vez sures­timés?
2/ Quels sont ceux, au con­traire, qui sont à votre avis més­es­timés ou injuste­ment mécon­nus?

Vin­cent Avenel

C’est une ques­tion qui n’est pas super évi­dente, je trou­ve, parce que cela relève finale­ment d’une pure ques­tion de goût, du moins pour la “sures­ti­ma­tion”.

1/ Cela posé, je désigne comme sures­timés :
— Steven Spiel­berg, qui a beau­coup per­du de sa spon­tanéité et dont la «matu­rité» me sem­ble net­te­ment moins intéres­sante, engoncée qu’elle est dans un cat­a­logue de valeurs pass­able­ment sclérosées.
— Michael Haneke & Lars von Tri­er (c’est mon car­ton «Cannes») qui, s’ils peu­vent être tout à fait intéres­sants au niveau formel, sont sou­vent con­sid­érés avant tout pour leurs approches morales, que je trou­ve per­son­nelle­ment à la fois sim­plistes et pass­able­ment racoleuses.
— Park Chan-wook : celui-là, il est sures­timé… par moi ! Beau­coup d’es­broufe pour pas grand-chose, finale­ment.

2/ Et mes chou­c­hous per­son­nels :
— Mako­to Shinkai : un grand de l’an­i­ma­tion qu’on con­sid­ère encore “en devenir”, et dont la car­rière est pour l’in­stant reléguée aux DVD-au-rabais (voir la sor­tie, même pas cou­verte par nos soins, du remar­quable La Tour au-delà des nuages…).
— John Car­pen­ter : parce que lui ne con­fond pas «matu­rité» avec «com­pro­mis­sion» (au risque de se planter par­fois – mais seule­ment par­fois) et qu’on lui reproche sou­vent son côté tou­jours bis~/ 1980’s, ce qui ne sera jamais une tare pour moi.
— Ter­ence Fish­er : encore un qui est can­ton­né dans le mépris dans lequel on tient le ciné­ma de genre. S’il n’y avait pas eu des réal­isa­teurs comme Fish­er, et Fish­er en tout pre­mier lieu, beau­coup de choses de notre ciné­ma actuel n’au­raient cer­taine­ment jamais vu l’écran.
— Mamuro Oshii : cer­taine­ment le cinéaste actuel le plus més­es­timé, le plus insai­siss­able, capa­ble avec chaque film de se renou­vel­er, de pren­dre tous les risques, quitte à foir­er son coup… ou à le réus­sir magis­trale­ment (cf. Aval­on, Inno­cence: Ghost in the Shell…).
— Jacques Tourneur : parce que Vau­dou est un des plus grands films qu’il m’ait été don­né de voir, certes, mais surtout parce qu’un homme qui a tué sa car­rière en accep­tant de ne pas être payé par amour pour un script (sur Stars in my Crown, 1950) et qui, con­séquem­ment, n’a plus jamais été con­sid­éré sérieuse­ment par les stu­dios, c’est on ne peut plus classe.

Ari­ane Beauvil­lard

1/ Plus que de cinéastes sures­timés, je par­lerai des réal­isa­teurs dont je recon­nais par­fois le tal­ent, voire le grand tal­ent, mais qui ne me touchent pas.
— Michael Mann (la com­plex­ité ne fait pas la pro­fondeur, et ma nature a hor­reur du vide)
— Les Dar­d­enne (je n’aime pas les périphériques)
— Bri­an De Pal­ma (ma nature a hor­reur du vide 2)
— Capra (sauf Arsenic et vieilles den­telles, mais je dois dire que je ne suis pas fana­tique des morceaux de bravoure moraux dans des films comme La vie est belle ou M. Smith au Sénat)

2/ Chabrol (qui le sera tou­jours)
— Otto Pre­minger (dont on con­nait Lau­ra, mais dont on oublie les autres grands films comme La Riv­ière sans retour ou L’Homme au bras d’or)
— Hen­ry Hath­away (per­du dans l’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en)
— Chris Mark­er (un chef de file oublié de la Nou­velle Vague)
— Julien Duvivi­er (on par­le sou­vent des grands scé­nar­istes et dia­logu­istes, des pre­mières «stars» français­es des années 1930, on en oublie les grands réal­isa­teurs qui ne s’ap­pel­lent pas Renoir, et dont Duvivi­er serait peut-être la tête de liste).

Frédéric Cail­lard

1/ Gus Van Sant: un énorme tal­ent de « filmeur », mais des pro­pos « cliché » et quelque peu niais.
— Apichat­pong Weerasethakul: du rad­i­cal­isme qui tourne à vide…
— P.T. Ander­son: cette ten­dance à surlign­er et tout répéter trois fois est … un peu lourde.
— Wong Kar-Wai: je n’ai jamais vu la fin de 2046, alors que je me fais un point d’honneur à tou­jours voir les films en entier…
— Jacques Riv­ette: Riv­ette fait de plutôt bons films, que l’on oublie après quelques mois…

2/ Tariq Teguia & Philippe Grandrieux: deux très grands tal­ents actuels. Méri­tent bien plus qu’un petit suc­cès d’estime con­fi­den­tiel.
— Alexan­der Payne & Cédric Kahn: c’est léger (chez Payne), c’est brut (chez Kahn), c’est sim­ple, c’est bien fait et ça fait du bien (chez les deux).

Stéphane Cail­let

1/ Takashi Miike, un pseu­do-artiste méga­lo qui tourne des films avec ses pieds. Son ciné­ma: quelques séquences qui se pren­nent au sérieux, assem­blées à de scènes mal­saines qui veu­lent cho­quer le bour­geois.
— Taran­ti­no qui, mal­gré son tal­ent musi­cal et le côté cool de son ciné­ma, n’est qu’une incroy­able pho­to­copieuse douée de parole. Ses films, manuels de la série B pour les nuls, don­nent tout de même envie de revoir des Nori­fu­mi Suzu­ki ou des Kin­ji Fukasaku.
— Jean-Pierre Mocky, un mag­nifique spé­cial­iste de la croute filmique.
— M. Night Shya­malan. Lui, je ne com­prends pas. Hitch­cock c’est quand même vache­ment mieux…

Hors caté­gorie : Gas­par Noé

2/ Pal­marès dom­iné par des cinéastes asi­a­tiques, mon péché mignon.

- Toshi­a­ki Toy­o­da, réal­isa­teur de Pornos­tar, Hangin Gar­den et 9 Souls, un jeune cinéaste japon­ais, à la mise en scène musi­cale, mécon­nu en France alors qu’il vaut bien un Aoya­ma Shin­ji par exem­ple.
— Shun­ji Iwai, un pein­tre de l’ado­les­cence peu dis­tribué en Occi­dent, en rai­son, peut-être, de la trop grande — et belle — naïveté de ses films.
— Kim Ki-duk, auteur d’une oeu­vre impar­faite, par­fois ban­cale, mais attachante et cohérente. Trop sou­vent cri­tiqué en rai­son de son côté touche-à-tout et de la naïveté de ses films.
— Jiang Wen, un auteur intéres­sant du ciné­ma chi­nois qui mérit­erait, peut-être, plus d’es­time.

Sébastien Cha­puys

1/ Tous ! Le désas­treux dogme de la « poli­tique des auteurs », qui entrave la pen­sée cri­tique et cinéphile française depuis plus de 50 ans, a notam­ment décrété l’infaillibilité de l’artiste. Aujourd’hui, les jour­nal­istes s’ingénient dès le deux­ième film d’un cinéaste à décel­er ses thèmes et tics pour l’introniser « auteur ». Dès lors, il faut cess­er de con­sid­ér­er les qual­ités intrin­sèques d’un film, et ne plus l’analyser qu’à l’aune des œuvres précé­dentes de son réal­isa­teur…
… ce qui l’amène à se com­plaire dans l’im­age que les cri­tiques lui ren­voient, et à se répéter, puis à ressass­er.
… ce qui amène à sur­val­oris­er son rôle aux détri­ments de tous ceux qui ont par­ticipé à la créa­tion col­lec­tive du film. Car dans la vision auteuriste, les scé­nar­istes, tech­ni­ciens et acteurs (à l’exception des « stars ») sont le plus sou­vent méprisés, ou au mieux ignorés : voir l’interruption grossière, lors du dernier fes­ti­val de Cannes, du dis­cours d’Alain Resnais qui rendait un bel hom­mage à tous ceux qui l’avaient aidé à réalis­er ses Herbes folles.
… ce qui amène surtout à nier des évi­dences : nom­bre d’au­teurs indis­cutés ont con­nu de dra­ma­tiques baiss­es de régime voire de cat­a­strophiques fins de car­rière, tan­dis que des faiseurs médiocres ont su se sur­pass­er et sign­er de grands films, portés par un bon scé­nario ou une brusque poussée d’inspiration.
Per­son­nelle­ment, je con­sid­ère que la cri­tique passe trop de temps à ériger des stat­ues, et pas assez à les met­tre à bas. Revenons aux films eux-mêmes !

2/ Sans toute­fois leur ren­dre un culte aveu­gle, je nour­ris une cer­taine affec­tion pour cer­tains cinéastes :
— Lau­rent Can­tet, recon­nu depuis sa Palme d’or 2008, mais plutôt traité de haut par une bonne par­tie de la cri­tique « sérieuse », alors qu’il s’agit de l’un des très rares réal­isa­teurs français à avoir tou­jours su con­cili­er intel­li­gence, exi­gence et clarté… et à n’avoir raté aucun de ses films
— Juzo Ita­mi, réal­isa­teur de déli­cieuses comédies nip­pones (sa Dernière danse est une pure mer­veille), hélas pra­tique­ment toutes inédites en France et introu­vables en DVD ;
— Jerzy Kawalerow­icz ne serait-ce que pour le sub­lime Pharaon de 1969 – péplum shake­spearien situé dans l’Égypte anci­enne et pas­sion­nante réflex­ion sur le pou­voir ;
— God­frey Reg­gio, dont la trilo­gie Koy­aanisqat­si-Powaaqat­si-Naqoyqat­si fait paraître bien falot notre Yann Arthus-Bertrand nation­al
— Peter Watkins, réal­isa­teur d’œuvres engagées et formelle­ment sans con­ces­sions, qui a été cen­suré à peu près partout, qui n’aura jamais de Palme à Cannes et qui n’y sera sans doute jamais présent – tant mieux pour lui.

Emmanuel Didi­er

1/ Deux noms me vien­nent immé­di­ate­ment à l’e­sprit : Bri­an de Pal­ma et M.Night Shya­malan. Je les asso­cie tous les deux à l’idée de bour­sou­flure. Un peu comme un cou­ple de bubons suin­tants, ces deux là nav­iguent dans l’emphase grandil­o­quente. Ça pour­rait donc être drôle mais en fait, c’est telle­ment pom­peux et van­i­teux que non, c’est juste affligeant. La Palme revient tout de même à Shya­malan et son ringard Signes : c’est pas à un ama­teur de fan­tas­tique aliénisant qu’on fera gob­er cette bondieuserie pas bien fin­aude ! Prix d’hon­neur pour Car­rie de De Pal­ma, mau­vais film culte par excel­lence.
— J’a­joute à ce duo aus­si sub­til qu’un regard-caméra de Bren­dan Fras­er, l’iné­narrable Oliv­er Stone dont World Trade Cen­ter aura con­va­in­cu le dernier fan de Pla­toon à entamer une cure intro­spec­tive afin de com­pren­dre ce qui tourne pas rond chez lui.
— His­toire de ne pas trop charg­er nos amis d’outre-atlan­tique, citons deux autres cinéastes pour équili­br­er. D’abord Mikio Naruse dont je ne com­prends pas le revival. Et ensuite François Truf­faut, grand mys­tère insond­able pour moi, mais ça doit être de ma faute.

2/ En sens inverse, Mikhaïl Kala­to­zov est con­nu, recon­nu (Palme d’or 1958) mais trop peu eu égard à son impor­tance pre­mière. Pour faire dans le moins clin­quant, je pense à l’Is­landais Dagur Kari qui est à l’orée d’une car­rière très promet­teuse et déjà auteur de quelques bijoux comme Noi Albi­noi ou Dark Horse. Et comme je suis un sale scan­dinophile, je cite Fridrik Thor Fridriks­son, grand gourou du ciné­ma islandais et l’un des plus impor­tants cinéastes européens des trente dernières années.

Oscar Duboy

1/ Christophe Hon­oré pour ses mau­vais­es copies de tout ce qui a déjà été fait telle­ment mieux.
— David Lynch car il faudrait arrêter de crier au génie face à quelqu’un qui ne fait que se foutre de la gueule du monde.
— Abdel­latif Kechiche avant que l’on en arrive à écrire que le sien est un style, alors qu’il est inutile­ment mis­éra­biliste et pass­able­ment mal filmé.
— Mike Leigh pour son académisme bien trop mielleux — et ses récom­pens­es bien trop nom­breuses.

2/ Stephen Frears qui, loin d’être incon­nu, mérite mieux que d’être can­ton­né au ciné­ma social bri­tan­nique essouf­flé et a su diver­si­fi­er son ciné­ma avec une rare maîtrise.
— Wes Ander­son parce qu’il est autre chose qu’un sim­ple branché et com­pose dans une style vrai­ment per­son­nel et fin.
— Emmanuel Mouret car il pra­tique une forme de roman­tisme sans gnan-gnan, chose par­ti­c­ulière­ment hardie.

Romain Génis­sel

1/ Claude Chabrol parce que “les bour­geois c’est comme les cochons plus ça devient vieux, plus…”. Et puis, pour être plus respectueux, c’est mal­heureuse­ment du ciné­ma de papa qui fut, selon moi, en totale con­tra­dic­tion par rap­port aux recherch­es formelles de la dite “Nou­velle Vague”. Même si Le Bouch­er reste un grand film.
— François Truf­faut pour son retour à un clas­si­cisme dou­teux après les années 1960
— Michael Haneke parce que c’est juste un ciné­ma pour vieux théoriciens en mal de sen­sa­tions et qu’il ne me sem­ble aucune­ment sincère et plus cynique que quiconque.
— Les Frères Dar­d­enne parce que je préfère bien plus quand ils par­lent du ciné­ma que quand ils réalisent des films.
— Arnaud Desplechin parce qu’il ne me par­le pas du tout.

2/ Sam Peck­in­pah, parce que la cri­tique reste trop sus­picieuse envers la vio­lence de ses films et ne com­prend vrai­ment pas sa vision du monde. Parce qu’au­jour­d’hui la vio­lence est partout et que le west­ern cré­pus­cu­laire reste pro­fondé­ment actuel.
— Wes Ander­son parce que la mélan­col­ie de ses films reste un secret bien gardé, qu’il a tout com­pris de Salinger et que ses B.O sont un rêve. Aus­si parce qu’il ne veut pas grandir.
— Bill Plymp­ton parce qu’on a jamais vu une imag­i­na­tion aus­si débor­dante et un trait aus­si furieux, pro­fondé­ment sat­uré.
— James Gray parce que son véri­ta­ble chef-d’œu­vre est à venir.
— Les frères Far­rel­ly pour faire un clin d’œil à la mal aimée comédie “régres­sive”. Deux en un, un film régres­sif ? Vrai­ment ? A voir.

Clé­ment Graminiès

1/ Pour moi, le réal­isa­teur le plus sures­timé est très cer­taine­ment François Truf­faut. S’il a joué un rôle fon­da­teur dans la Nou­velle Vague et si je trou­ve cer­tains de ses films admirables (Les Deux Anglais­es et le con­ti­nent, L’His­toire d’Adèle H), je trou­ve son ciné­ma englué dans des con­ven­tions très bour­geois­es. Et d’un point de vue de la mise en scène, entre les films qui ont de véri­ta­bles prob­lèmes de mon­tage (La Sirène du Mis­sis­sip­pi, La Mar­iée était en noir, La Femme d’à côté) et ceux qui sont quand même assez laids à voir aujour­d’hui (L’Ar­gent de poche, La Nuit améri­caine), je ne com­prends pas com­ment on peut élever ce cinéaste au même rang que Godard ou Rohmer.
— Au même titre, je ne com­prends pas l’in­térêt que l’on porte pour Kus­turi­ca qui est une véri­ta­ble impos­ture dans le ciné­ma : hys­térie, sur­charge et pré­ten­tion définis­sent pour moi un ciné­ma ambigu qui dis­simule une belle misog­y­nie (La Vie est un mir­a­cle).

2/ Du côté des réal­isa­teurs més­es­timés ou peu con­nus, je pense tout de suite à Robert Mul­li­gan (pas incon­nu évidem­ment mais pas estimé à sa grande valeur) et surtout à l’œu­vre de Paul New­man en tant que met­teur en scène qui, à elle seule, vaut toute sa car­rière en tant qu’ac­teur.

Flo­ri­an Guig­nan­don

1/ Howard Hawks, John Hus­ton, Mar­cel Carné, Jia Zhang-Ke, Jim Jar­musch

2/ Hideo Gosha, Mau­ro Bologni­ni, Mario Bava, Don Siegel, David W. Grif­fith

Arnaud Hée

1/ Beau­coup d’étoiles filantes et de réal­isa­teurs de « films-bau­druch­es » sont régulière­ment démasqués. Tant mieux. En fait, mon atten­tion s’est surtout portée sur « ceux qui durent » Il s’agit sou­vent des cinéastes que je ne méprise pas, mais pour lesquels la recon­nais­sance et l’engouement (des fes­ti­vals mais aus­si, et ça me sem­ble plus prob­lé­ma­tique, de la cri­tique), quant ce n’est pas l’unanimisme, me sem­blent assez peu fondé.
— Lars von Tri­er. À enfer­mer au fond des bois dans une mai­son isolée avec une sor­cière cas­tra­trice, lui inter­dire d’évoquer Tarkovs­ki. Après celle de l’avion, penser à lui don­ner aus­si la pho­bie de la voiture, du vélo, de la marche à pied, et du ciné­ma. Il est pos­si­ble que pour ce dernier ce soit déjà le cas.
— Pedro Almod­ovar. Pape épuisant d’une espag­no­li­tude qui vam­pirise une belle ciné­matogra­phie nationale, notam­ment Vic­tor Erice ou Jose Luis Guerin, autrement plus auda­cieuse et riche. J’emprunte à Luc Moul­let (qui aurait fig­uré dans la deux­ième caté­gorie sans le bel et légitime hom­mage qu’on vient de lui ren­dre en mai au Cen­tre Pom­pi­dou) cette for­mule limpi­de : « l’Espagnol souf­fre d’un hand­i­cap : il n’est pas très doué pour la mise en scène. Hand­i­cap qu’il com­pense large­ment par la richesse de son expres­sion pic­turale. » Il est en effet très fort en ce qui con­cerne le choix du papi­er peint dans ses films.
— Un groupe hétéro­clite de cinéastes venus des États-Unis s’impose à moi. Clint East­wood, dont je recon­nais la grande valeur de cer­tains de ses films, mais il m’est dif­fi­cile de com­pren­dre l’emballement un peu hys­térique autour de l’ensemble de son œuvre. Le rap­proche­ment est certes périlleux, mais c’est un peu le même sen­ti­ment pour Quentin Taran­ti­no. Quant aux Coen, là aus­si mal­gré le plaisir procuré par cer­tains de leurs films, je m’interroge sur la médi­ocrité érigée en sys­tème ; on a con­nu des opéra­tions de cam­ou­flage plus hon­nêtes et habiles d’un manque d’inspiration. De tal­ent ?

2/ Faut-il aimer ou détester le temps ? Je penche pour la sec­onde option. L’histoire du ciné­ma fait son œuvre, classe et déclasse, con­stru­it autant d’oubli que de mémoire, juste ou injuste. Dif­fi­cile aus­si de ne pas se situer ici dans un moment. Impos­si­ble même. À ceux donc, que j’oublie, que je ne con­nais pas, c’est-à-dire beau­coup de cinéastes, et qui sont injuste­ment sous-estimés.
— Jean-Daniel Pol­let. Fig­ure mar­ginale par excel­lence, qui a eu droit à un petit retour de flamme, trop vite retombé, lors de sa dis­pari­tion en 2004 ; une fil­mo­gra­phie incroy­able­ment diverse, intel­li­gente et sen­si­ble.
— Alex­eï Guer­man. Con­tem­po­rain de Tarkovs­ki, autre enfant ter­ri­ble du ciné­ma sovié­tique, ver­sion punk bien frap­pée.
— Jim Mc Bride. Pas pour son remake de À Bout de souf­fle avec Richard Gere et Valérie Kapris­ki… Mais il a réal­isé avant cela David Holz­man’s Diary, My Girl­friend’s Wed­ding et Pic­tures from Life’s Oth­er Side, trois films sacré­ment beaux et culot­tés. Le ciné­ma à la pre­mière per­son­ne lui doit une sacrée dette.
— Jacques Riv­ette. Le plus grand cinéaste issu de la Nou­velle Vague ? Dis­ons au moins que ça se dis­cute et sans aucun doute le plus con­stant.
— Claire Denis. Depuis 35 rhums, c’est promis, je vais regarder cette cinéaste et ses films autrement.

Anne-Vio­laine Houcke

1/ Pour les fauss­es « bonnes ques­tions » qu’ils posent, pour les scan­dales gra­tu­its:
— Lau­rent Can­tet, parce qu’il y des Palmes per­dues
— Lars von Tri­er, idem
— Gas­par Noé, parce que j’ai hésité à Cannes entre la con­ster­na­tion et le rire, et que man­i­feste­ment Enter the Void ne cher­chait à provo­quer ni l’un ni l’autre… Y en a marre de ces réal­isa­teurs qui font leur répu­ta­tion sur la provo­ca­tion gra­tu­ite (je recon­nais une cer­taine maîtrise formelle, mais inutile au pro­pos…)

2/ — Daniele Ciprì et Fran­co Maresco : deux cinéastes un peu stars quand même en Ital­ie, deux incon­nus en France… On y pense parce que Totò qui vécut deux fois vient de ressor­tir, et que ses réal­isa­teurs font souf­fler sur le ciné­ma ital­ien un vent de lib­erté, d’originalité et de « scan­dale » bien loin des provo­ca­tions gra­tu­ites de cer­tains. Et que c’est, vrai­ment, du ciné­ma. Cela peut paraître provo­ca­teur, juste­ment, mais Totò qui vécut deux fois, c’est quand même un vrai moment de plaisir esthé­tique !
— Peter Brosens et Jes­si­ca Wood­worth : parce qu’ Alti­plano fut une révéla­tion (per­son­nelle) à Cannes cette année en Semaine de la Cri­tique et qu’en par­ler un peu plus serait légitime

Raphaël Lefèvre

1/ Le roi des sures­timés : François Truf­faut, qui béné­fi­cie en France et dans le monde d’une cote cinéphilique et cri­tique ahuris­sante. Ayant accédé au rang d’incarnation du ciné­ma français, de clas­sique absolu, il est qua­si­ment intouch­able. Son ciné­ma n’est pour­tant con­sti­tué que de films plate­ment sen­ti­men­taux, froide­ment romanesques, d’un académisme gen­ti­ment frémis­sant, d’une incroy­able pau­vreté du point de vue des enjeux, de l’incarnation, des sen­sa­tions. Il a le mal­heur d’avoir inspiré une par­tie du ciné­ma français dans ce qu’il a de moins intéres­sant : l’intimisme, la vague fan­taisie, la vaine frénésie.
— Le prince des sures­timés : Arnaud Desplechin, qui – ce n’est pas un hasard – se réclame sou­vent de Truf­faut, dont il a gardé la boulim­ie pseu­do-romanesque et la faib­lesse d’incarnation, mais dont il se dis­tingue par une très gênante mesquiner­ie quant à ce qu’il racon­te et par une pénible dés­in­vol­ture ver­beuse et tape-à‑l’œil dans sa manière de le racon­ter.

2/ Pedro Cos­ta, pas vrai­ment més­es­timé, plutôt encen­sé même par une frange de la cri­tique et pour­tant incon­nu du grand pub­lic, sans doute parce qu’il fait un ciné­ma « dif­fi­cile » (lent, par­fois à la lisière du sor­dide). Mis à part le dernier, Ne change rien, où son sens de la beauté plas­tique tourne à vide faute d’enjeux, ses films sont d’une grandeur rares. La poli­tique et l’esthétique s’y rejoignent en un geste néces­saire et puis­sant.
— Luiz Fer­nan­do Car­val­ho, un réal­isa­teur brésilien dont je n’ai vu qu’un seul film, passé totale­ment inaperçu à sa sor­tie en France en 2003 et pour­tant totale­ment éblouis­sant : A la gauche du père. Une auda­cieuse orgie baroque, un ample chant de la terre, une ode à la vie et à la jouis­sance, tou­jours à deux doigts de l’indigestion mais d’une beauté inouïe. Le réal­isa­teur avait jusqu’alors œuvré dans le domaine des telen­ov­e­las, son incur­sion dans le ciné­ma fut un coup de maître. Il a sem­ble-t-il poussé plus avant le délire fig­u­ratif et sen­soriel dans son film suiv­ant, La Pierre du roy­aume, oeu­vre baroque de cinq heures que je meurs d’envie de décou­vrir.

Math­ieu Macheret

1/ Roman Polan­s­ki, John Hus­ton, Lars von Tri­er, Emir Kus­turi­ca, Louis Malle.

2/ Jean Grémil­lon, Andrzej Munk, John Gian­vi­to, San­ti­a­go Alvarez, Paul Leni.

Vin­cent Malausa (cri­tique aux Cahiers du ciné­ma et à Chroni­cart)

1/ Steven Soder­bergh, J.J. Abrams et Nico­las Klotz (je déteste son film sur la Shoah que tout le monde avait pris au sérieux)

Camille Pol­las

1/ Pour n’en citer qu’un qui m’én­erve par­ti­c­ulière­ment : Clint East­wood. En un mot : trop. Un goût pour charg­er ses films d’é­mo­tion dégouli­nante, de morale sur le fil de l’am­bigu, trop de clas­si­cisme. Et même trop de bas­kets blanch­es ruti­lantes au bout de ses jambes osseuses. Même la réflex­iv­ité de Gran Tori­no n’ar­rive pas vrai­ment à me touch­er.

2/ Bergman, Bergman, Bergman et Bergman. On pour­ra s’é­ton­ner mais il reste en fait assez mécon­nu : une grande part de la cri­tique a depuis longtemps cessé de faire mieux que de citer les grands thèmes et formes qui tra­versent son ciné­ma. Grande p(a)resse : facile d’en dire deux mots mille fois enten­dus, ver­tig­ineux d’aller plus loin.
En par­tie à cause de la pre­mière rai­son, l’im­age auprès d’un large pub­lic d’un ciné­ma lent, pénible, ennuyant. Faites le test, ceux qui tien­nent ce dis­cours n’ont générale­ment pas vu ses films. Con­va­in­quez-les de ten­ter l’aven­ture, avec par exem­ple Le Rite, qui ne dure qu’une heure. Le choc devrait être favor­able.

Fabi­en Reyre

1/ Eric Rohmer et Manoel de Oliveira, avec lesquels je suis défini­tive­ment fâché
— Wes Ander­son, David Finch­er et Steven Soder­bergh, qui m’ont embal­lé le temps d’un film et pro­fondé­ment ennuyé pour le reste, quand bien même l’ensem­ble de la presse et du pub­lic sem­ble crier au génie
— Bri­an de Pal­ma et Mar­tin Scors­ese, grand maîtres d’hi­er devenus ron­flants pépères aujour­d’hui
— Enfin, un jok­er pour Jacques Audi­ard, qui sus­cite un engoue­ment qui me laisse per­plexe, mais j’at­tends de voir Un prophète pour me pronon­cer défini­tive­ment…

2/ Sébastien Lif­shitz, Raphaël Nad­jari et Jérôme Bon­nell : trois cinéastes qui ont un peu de peine à mon­ter leurs films et à rem­porter une adhé­sion totale du pub­lic et de la cri­tique, et qui me sem­blent infin­i­ment plus intéres­sants que nom­bre de réal­isa­teurs que l’on monte en épin­gle à Cannes ou ailleurs
— Michel Gondry : parce que même lorsque l’on par­le de ses films avec bien­veil­lance, c’est un réal­isa­teur que l’on peine à ranger dans la caté­gorie des “déjà grands” alors que son oeu­vre se révèle de plus en plus pas­sion­nante d’un film à l’autre

Bélin­da Salig­ot

Sures­timés, de qui par­le-t-on ? Des cri­tiques, je sup­pose, de ceux qui font la pluie et le beau temps… Alors à mes yeux, par rap­port à ce que je lis, je vois et j’en­tends, il y a des gens dont on par­le trop (à mon goût), et d’autres, dont on par­le peu.

1/ Ce sont pour moi des réal­isa­teurs qui ent­hou­si­as­ment trop sou­vent les cri­tiques, avant même que le film ne sorte, on en entend déjà par­ler comme le Messie. Sou­vent, à tort. Quitte à me faire des enne­mis, voici ma liste; non exhaus­tive.
— Arnaud Desplechin
— Christophe Hon­oré
— Michel Haz­a­vani­cius (…)
— Jean-Pierre et Luc Dar­d­enne
— Jean-Pierre Jeunet (…)
Je ne m’ex­pli­querai pas sur ces choix, ce serait trop long, sim­ple­ment, il y a des cinéastes mon­strueux, et pour moi, ce ne sont pas ceux-là. Eux sont les chou­c­hous de cer­tains cri­tiques. Dès qu’on les a dans la poche ces gens-là, hop, la vie d’un film se pro­longe (dans les médias, il ne faut pas nier l’in­flu­ence d’un cri­tique). Et puis tout ce qui est pass­able­ment intel­lectuel donne l’im­pres­sion à celui qui le regarde de l’être un peu aus­si, et cela, c’est pas rien, la pré­ten­tion de pos­séder une cer­taine cul­ture passe sou­vent à tra­vers des films comme cela (le dernier et le troisième, bien sûr, n’en font pas par­tis, cela, c’est inex­plic­a­ble pour moi) .

2/ Sous-estimés, on ne les voit pas, ils sont peu dif­fusés, on trou­ve des arti­cles riquiquis sur ces cinéastes, en dis­ant, oui c’est très bien, fon­cez c’est dif­fi­cile de faire des films comme ça, mais c’est pas néces­saire non plus puisque dans le prochain numéro on n’en par­lera pas. Il y a un sen­ti­ment de bonne action dans tout ça.
— Guy Maddin
— Kim Ki-duk
— Ter­rence Mal­ick (aucune rétro de ce cinéaste hors pair dans nos ciné­mas dits d’arts et d’es­sais. Rien. Même quand il dis­paraît. On fait de la pro­mo à des gens parce qu’ils font des choses en ce moment, sinon, qu’ils ail­lent au dia­ble)
— Le ciné­ma africain (on en par­le ? Ah ? Où ?)
— Pierre Léon (un tout petit film comme L’Id­iot est sor­ti dans peu de salles (si je m’en sou­viens bien c’é­tait le MK2 Beaubourg et le Reflet Médi­cis), peu de semaines, il a été fait avec rien du tout, com­ment peut-il trou­ver un pub­lic si sa durée de vie est courte ? On pour­rait me répli­quer qu’il sor­ti­ra en DVD, oui mais non, un film se voit au ciné­ma, un point c’est tout.)
— Jane Cam­pi­on (c’est pas parce qu’on a eu la palme que les cri­tiques nous aiment. Écoutez ou lisez les cri­tiques can­nois­es. Si c’est un homme, il ira cracher sur Bright Star (si, je vous assure, c’est triv­ial, mais c’est vrai). Et comme la plu­part des cri­tiques sont des hommes, c’est pas de chance. Je crois que les femmes dans ce milieu sont accep­tées en tant qu’ac­tri­ces, mais pas vrai­ment en tant que réal­isatri­ces, sinon, pourquoi exis­terait-il un fes­ti­val sur les films de femmes ?)

Matthieu San­tel­li

Afin de ne pas ren­tr­er dans des débats qui remet­traient en cause l’histoire du ciné­ma et pour rester un peu dans l’actu, je vais me focalis­er sur des cinéastes encore en activ­ité, afin de porter un cer­tain regard sur la cinéphilie d’aujourd’hui.

1/ Par­mi les réal­isa­teurs que je trou­ve sures­timés, je retiens trois cinéastes améri­cains :
— Michael Mann : Qui a beau­coup séduit la cri­tique française pour ses digres­sions for­mal­istes, très attachées aux sen­sa­tions, aux ren­dus plas­tiques, au sein d’un ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en cal­i­bré. Ce fétichisme de la forme, ou l’obsession du visuel et du son se fait un peu au détri­ment du réc­it, est générale­ment car­ac­téris­tique des maniéristes. En soit, le maniérisme, je n’ai rien con­tre, mais bien sou­vent, j’ai du mal à y voir autre chose qu’un cache mis­ère thé­ma­tique. Je suis à chaque fois sidéré quand je sors d’un film de Mann de con­stater à quel point le pro­pos de départ, plein de pré­ten­tion et qui se pose comme un grand sujet, n’est jamais vrai­ment dévelop­pé, com­ment rien n’en sort. L’exemple par­fait, c’est Ali, pour moi son pire film, dans lequel Mann est bien peu con­cerné par la place qu’a tenue le boxeur dans l’histoire des Etats-Unis et son dis­cours idéologique (on en apprend d’ailleurs très peu à ce sujet) mais préfère par con­tre s’attarder sur l’oreille de Will Smith, et est plus soucieux de sa façon de filmer les com­bats, plutôt que ce qu’ils représen­tent. En gros Mann s’intéresse plus à son découpage, à ses petits soucis de cadrage et de for­mat HD qu’au monde qui l’entoure. Que les cinéphiles soient séduits par ça, démon­tre une cer­taine perte de repère par rap­port à l’image ciné­matographique, une croy­ance un peu bête en une solid­ité visuelle, comme si le ciné­ma allait se jouer sur ce ter­rain-là. La tech­nique a beau être une spé­ci­ficité du ciné­ma, elle se doit avant tout d’être au ser­vice d’une vision, et non pas une final­ité.
— Quentin Taran­ti­no : Ce qui est agaçant chez ce réal­isa­teur, c’est la manière dont il autorise soudain un cer­tain pub­lic (le pub­lic can­nois par exem­ple), qui pré­tend se dis­tinguer par la rigueur de ses goûts, à appréci­er un type de ciné­ma qu’il aurait d’ordinaire dédaigné. Comme si, la cita­tion, le recul cinéphilique, le détourne­ment mali­cieux, étaient des gages de qual­ité. Du coup je n’ai jamais pu m’empêcher de voir dans l’admiration que l’on peut vouer à des films comme Jack­ie Brown ou Kill Bill une pointe de con­de­scen­dance, voire de mépris, pour le ciné­ma dont ces films se récla­ment. Une sorte de sno­bisme qui con­sis­terait à ne les appréci­er qu’à tra­vers le prisme par­o­dique de Taran­ti­no. Ca me dérange beau­coup. D’autant que son ciné­ma reste d’un point de vue thé­ma­tique très faible, très ado­les­cent dans sa fas­ci­na­tion un peu bébête de la vio­lence, et sa façon d’affirmer son héritage cinéphilique, tout en copi­er-coller et en mélange de genre. La référence, là, devient un peu le symp­tôme d’une stéril­ité filmique.
-Paul Thomas Ander­son : Je n’ai pas vu tous les films de PTA, mais les visions de Punch drunk love et There will be blood, suiv­ies de leurs appré­ci­a­tions cri­tiques, suff­isent à m’inquiéter sur l’état de la cinéphilie actuelle. Il y a une chose qu’il est impor­tant de com­pren­dre : c’est qu’un style, une mar­gin­al­ité, une vision du monde, ça ne s’invente pas de toutes pièces, ça se trou­ve. Les cinéastes clas­siques améri­cains ont eu la chance d’avoir beau­coup de temps avant de trou­ver leur voix ciné­matographique et d’y con­stru­ire au fur et à mesure une œuvre, avant que quelques cinéphiles les célèbrent en tant qu’auteur, sou­vent bien mal­gré eux. Les chef‑d’œuvres ne se cal­cu­lent pas. Et man­i­feste­ment PTA désire faire un chef‑d’œuvre avant même de vouloir racon­ter une his­toire. Il y a donc quelque chose de tron­qué, per­ver­ti dans ses films, une manière bien con­sciente d’élaborer une orig­i­nal­ité visuelle, un ton, des thèmes et d’y con­stituer soi-même son pro­pre statut d’artiste. Tout y est habité d’un sym­bol­isme trop pro­pre, de rup­tures trop nettes, d’intentions trop claires. Se plac­er à l’encontre de ce que l’on voit générale­ment, pren­dre à rebours les attentes du spec­ta­teur, ce n’est pas être orig­i­nal, c’est tou­jours œuvr­er par rap­port à une norme, et donc, en fin de compte, en faire par­tie. Il n’y a pas de démarche plus mal­hon­nête.

2/Parmi les cinéastes que je trou­ve sous-estimés, il y a :
— Hong Sang-soo : Bien sûr il est recon­nu mais pas pour ce qu’il est à mon sens : le meilleur cinéaste en activ­ité aujourd’hui. Des réal­isa­teurs qui fil­ment comme ils l’entendent, qui ne se posi­tion­nent pas par rap­port aux autres (chose que l’on trou­ve chez tous les autres cinéastes Coréens notam­ment) mais qui inven­tent leur pro­pre sys­tème, dont la mise en scène n’est que le pur résul­tat de leur vision du monde, c’est rare aujourd’hui. Et de tous les met­teurs en scène qui ont pu émerg­er durant ces dix dernières années, je ne vois que lui qui cor­re­spond à ça. Cette façon qu’il a de touch­er, à tra­vers des per­son­nages et des mœurs typ­ique­ment coréens, à l’universel, de nous par­ler de nous, de nous mon­tr­er tel que nous sommes, de filmer lit­térale­ment les rap­ports sen­ti­men­taux et soci­aux qui nous unis­sent ou nous sépar­ent, c’est cer­taine­ment ce qu’il y a de plus pré­cieux dans le ciné­ma actuel.
— Tsui Hark : Bien sûr, lui aus­si est recon­nu, mais le car­ac­tère en dents de scie de sa fil­mo­gra­phie le dis­crédite trop facile­ment aux yeux de la cri­tique pour qui il est avant tout un réal­isa­teur par­fois inspiré mais iné­gal. Son œuvre est pour­tant incroy­able­ment riche, et très mod­erne dans son approche cinéphilique où se com­bi­nent la con­science d’un héritage cul­turel et le désire de le faire évoluer vers l’expérimentation. Inven­teur fou, for­mal­iste qui ne nég­lige jamais le réc­it, cinéaste kamikaze— donc très stim­u­lant—, il a trop été éclip­sé par des réal­isa­teurs plus « présenta­bles » comme Wong Kar-wai. Mais c’est juste­ment cette fidél­ité au ciné­ma com­mer­cial et de genre qui me séduit et que je trou­ve bien plus authen­tique et instruc­tive sur la cul­ture chi­noise que ce que nous ren­voie ce que j’appelle le ciné­ma de fes­ti­val. Sa car­rière sem­ble aujourd’hui être coincé dans un creux, je reste curieux de savoir ce qui va en sor­tir…
— Sylvester Stal­lone : Le rire que ce nom provoque à chaque fois que j’essaie d’en par­ler m’insupporte de plus en plus. Cette moquerie idiote et facile (due à une fil­mo­graphique parsemée de quelques films pous­sifs, mais dans l’ensemble très hon­or­able) empêche vrai­ment de voir à quel point cette anci­enne star de films d’action peut se révéler un réal­isa­teur sen­si­ble. Ce que j’aime dans les deux derniers films de Stal­lone (Rocky Bal­boa et John Ram­bo) au-delà du car­ac­tère pass­able­ment improb­a­ble de leur exis­tence, c’est la façon dont toute la méga­lo­manie de l’acteur débouche sur une grande humil­ité de la réal­i­sa­tion. Aucune pré­ten­tion chez lui, juste l’ambition de servir son his­toire effi­cace­ment mais tou­jours soutenu par le désir de se racon­ter, de par­ler de lui. En résulte des films très per­son­nels, pas du tout démon­strat­ifs et qui ont foi en le spec­ta­teur en ne ressen­tant pas le besoin de flat­ter son intel­li­gence, de l’asperger de psy­chol­o­gisme. Certes, c’est du ciné­ma mineur, ça ne révo­lu­tion­nera pas grand-chose, mais dans le paysage nar­cis­sique et bour­sou­flé du ciné­ma améri­cain actuel, cette sim­plic­ité me touche.

Ophélie Wiel

1/ Quitte à paraître un peu vieux jeu (“c’é­tait mieux avant”), 5 cinéastes con­tem­po­rains dont l’u­nivers m’en­nuie ou m’ex­as­père au point que j’ou­vre de grands yeux écar­quil­lés quand on les défend.
— Quentin Taran­ti­no: j’ai aban­don­né après Kill Bill, déluge de sec­ond degré com­plète­ment ridicule. Mais peut-être n’ai-je sim­ple­ment pas les bonnes références. J’avais pour­tant déjà vécu Pulp Fic­tion comme une tor­ture. Taran­ti­no, c’est beau­coup beau­coup trop de bruit pour absol­u­ment rien à l’ar­rivée.
— Bri­an de Pal­ma: même pas un maître qui se fatiguerait, comme d’autres avant lui… Pour moi les films de De Pal­ma, “vieux” ou récents, n’ont jamais présen­té d’in­térêt… Com­ment le faiseur de Scar­face peut-il se con­sid­ér­er comme l’héri­ti­er du ciné­ma hitch­cock­ien? Offrir un mau­vais rôle à Al Paci­no, c’est déjà une insulte en soi. Faire des films aus­si stu­pides — et du même coup faire oubli­er un vrai chef d’œu­vre du même nom — se passe de com­men­taires. Dans le même reg­istre, Oliv­er Stone n’avait pas besoin de réalis­er World Trade Cen­ter pour m’in­sup­port­er. Pla­toon, JFK, etc. Bof, bof, bof.
— Shya­malan: le roi de l’es­brouffe. Une fois per­cé “l’in­souten­able” sus­pense de ses films con­stru­its comme de mau­vais best-sell­ers, que reste-t-il? Rarement un bon spec­ta­cle, de fauss­es bonnes idées et une morale par­fois dou­teuse (l’hor­ri­ble Signes ou le très pass­able Phénomènes en sont de bons exem­ples).
— Steven Spiel­berg: à part pour Duel et peut-être La Liste de Schindler (car je suis une hor­ri­ble sen­ti­men­tale), voici un cinéaste qui ne m’a jamais touchée et qui m’est tou­jours apparu comme un faiseur de block­busters pour box-office, jamais comme un auteur (toute la dif­férence selon moi entre un “réal­isa­teur” et un “cinéaste”). Ses films des années 1980 et 1990 sem­blent aujour­d’hui bien datés, ce qui est à mon avis la mar­que d’un réal­isa­teur dont les cinéphiles se sou­vien­dront à grand peine.
— Judd Apa­tow: si j’éprou­ve un cer­tain respect, même infime, pour les cinéastes pré-cités, en voici un qui ne m’in­spire que du mépris. Je n’ai même plus envie qu’on essaie de m’ex­pli­quer pourquoi il faut voir dans cette bouse, 40 ans tou­jours puceau (filmé avec les pieds et une image abom­inable), un som­met de comédie alors qu’il ne s’ag­it que d’un délire d’a­do aus­si vide de sens et crétin qu’une romance pour filles (mais comme la plu­part des cri­tiques de ciné­ma sont des garçons…).

2/ Des cinéastes qui mérit­eraient plus de recon­nais­sance qu’on ne leur attribue sont légion. Je ne con­nais pas l’oeu­vre de Luc Moul­let ou de Pierre Etaix, mais je suis cer­taine qu’ils ne sont pas estimés à leur juste valeur, bien qu’on les sorte du plac­ard de temps en temps pour faire bonne fig­ure. Ceux dont les noms me vien­nent à l’e­sprit ont été écrasés par leurs con­tem­po­rains, pour des raisons obscures, sou­vent extérieures à leur tal­ent.
— Ain­si, Cukor et Hawks sont des maîtres incon­testés de la comédie, mais l’iné­narrable Pre­ston Sturges et le déli­cat Gre­go­ry La Cava n’ont rien à leur envi­er
— En France, le génie de Mar­cel Carné et de Jean Renoir a éclip­sé celui de Jean Grémil­lon, dont les films se rat­tachent pour­tant aus­si au genre du réal­isme poé­tique, et du plus inclass­able Jacques Beck­er, dont la scène de danse de Casque d’or con­tin­uera longtemps de me hanter
— Enfin, pour chang­er de con­ti­nent, on oublie sou­vent à l’om­bre du génial Satya­jit Ray son con­tem­po­rain et com­pa­tri­ote Ritwik Ghatak, dont l’oeu­vre tor­turée et trag­ique, ciné­matographique­ment bril­lante, mérit­erait qu’on la (re)découvre vite, vite, vite.