Que peut le ciné­ma améri­cain face à l’impérialisme agres­sif du sec­ond man­dat de Don­ald Trump, les vio­lences et exac­tions de l’ICE ou encore la mon­tée des dis­cours fas­cistes ? Plusieurs films hol­ly­woo­d­i­ens récents ont ten­té, avec plus ou moins de réus­site, de ten­dre un miroir aux États-Unis (Une bataille après l’autre, Edding­ton, Mick­ey 17, etc.). En élar­gis­sant le spec­tre, d’autres ten­ta­tives, plus con­fi­den­tielles et à la marge de l’industrie, s’inscrivent dans cette dynamique : cet arti­cle pro­pose de revenir sur six cinéastes améri­cains, dont les œuvres cri­tiques, con­tes­tataires ou mil­i­tantes éla­borent dif­férentes straté­gies formelles et poli­tiques pour son­der leur pays.

Deborah Stratman — Le politique à l’échelle géologique

En 2016, alors que l’actualité des États-Unis est acca­parée par la cam­pagne prési­den­tielle qui con­duira Don­ald Trump à la Mai­son-Blanche, Deb­o­rah Strat­man réalise The Illi­nois Para­bles, une médi­ta­tion his­torique sur le pays à par­tir de son État natal, l’Illinois – sou­vent con­sid­éré comme une sorte d’« États-Unis en minia­ture ». Le film opère un change­ment de focale rad­i­cal, dans lequel le présent appa­raît comme un palimpses­te super­posant dif­férentes strates his­toriques accu­mulées du VIIᵉ au XXᵉ siè­cle. Cette approche qua­si géologique s’incarne dans la struc­ture même du film, com­posé de onze paraboles numérotées comme autant de couch­es sédi­men­tées au fil du temps : du déplace­ment for­cé des Chero­kee à celui des Mor­mons ; des tor­nades dévas­ta­tri­ces des années 1920 aux pre­mières expéri­ences nucléaires des années 1940 ; des incendies dits « para­nor­maux » de Macomb à l’assassinat de Fred Hamp­ton. Ces paraboles ne sont pas racon­tées à pro­pre­ment par­ler mais émer­gent à par­tir de l’enregistrement de traces matérielles inscrites dans les paysages con­tem­po­rains (noms de routes, plaques com­mé­mora­tives, fresques murales, ves­tiges archi­tec­turaux, etc.). Si la démarche s’inscrit dans une tra­di­tion du ciné­ma expéri­men­tal (Peter Hut­ton, James Ben­ning, Heinz Emigholz) où l’histoire se donne à lire dans l’observation patiente de la topogra­phie et des infra­struc­tures, Strat­man s’en dis­tingue par un mon­tage plus hétérogène. Elle intè­gre ici de nom­breux élé­ments de natures divers­es (extraits de jour­naux, doc­u­ments sci­en­tifiques, archives filmiques) qu’elle accom­pa­gne d’une bande sonore entremêlant des archives audio à des musiques et bruitages. The Illi­nois Para­bles repose ain­si sur une esthé­tique de l’agrégation, aus­si bien à l’échelle des séquences qu’à celle du film dans son ensem­ble. L’enjeu de cette strati­gra­phie con­siste à oppos­er à la logique linéaire et sim­pli­fi­ca­trice du roman nation­al celle de frag­ments révélant les dis­jonc­tions des grandes dynamiques humaines, économiques et envi­ron­nemen­tales. La fig­ure de la super­po­si­tion incar­ne formelle­ment cette per­spec­tive his­torique, que ce soit par la dis­so­ci­a­tion du son et de l’image ou par l’accumulation de dif­férentes couch­es visuelles. Les tem­po­ral­ités s’imbriquent entre elles, si bien que le passé refait par­fois sur­face sur le mode de la han­tise. Ain­si de la parabole sur les Chero­kee, qui débouche sur un plan enneigé dans un parc où des enfants jouent à la luge : filmée depuis un buis­son, la scène paraît observée par des fan­tômes.

James Benning — Politiques de la durée

Fig­ure majeure du ciné­ma expéri­men­tal (et influ­ence impor­tante de Deb­o­rah Strat­man), James Ben­ning est con­nu notam­ment pour ses longs plans fix­es de paysages. La dimen­sion poli­tique de son ciné­ma ne se man­i­feste dès lors pas sur le mode du dis­cours engagé, mais plutôt par le choix des lieux filmés : dans Allensworth (2022), il s’intéresse par exem­ple à la pre­mière munic­i­pal­ité cal­i­forni­enne entière­ment gou­vernée par des Afro-Améri­cains au début du XXe, dev­enue par la suite un musée à ciel ouvert. La poli­tique chez Ben­ning s’incarne ceci dit peut-être avant tout dans sa façon de sol­liciter à la fois l’attention sen­si­ble du spec­ta­teur et sa curiosité intel­lectuelle par le truche­ment d’une durée qui laisse le temps à une pen­sée de se déploy­er. Allensworth se com­pose ain­si de douze plans fix­es de cinq min­utes cha­cun, tan­dis que les seuls élé­ments de con­tex­tu­al­i­sa­tion sont un car­ton d’ouverture laconique (« Allensworth, est. 1908 »), puis trois cita­tions : deux chan­sons (« Black­bird » de Nina Simone et « In the Pines » de Lead Bel­ly) et une réc­i­ta­tion de poèmes de Lucy Clifton par une jeune fille noire vêtue d’habits d’époque. Face au défilé de bâti­ments, cor­re­spon­dant cha­cun à un mois de l’année, se dégage une étrange impres­sion fan­toma­tique : les édi­fices érigés au milieu du désert sem­blent à la fois des ves­tiges du passé mais sont en même temps trop bien entretenus pour être sim­ple­ment aban­don­nés. À rebours d’une logique muséale, où la com­mé­mora­tion a une fonc­tion con­so­la­trice ou répara­trice, Ben­ning fait ressen­tir le poids de l’histoire qui habite les images pour les recou­vrir d’un voile d’inquiétude.

Au sein de son œuvre, une réal­i­sa­tion à part témoigne d’un rap­port plus abrasif à ce rôle déter­mi­nant de la durée : son instal­la­tion vidéo glo­ry (2019). Ce film de found footage con­siste en un plan unique de deux heures enreg­istré par une caméra de vidéo­sur­veil­lance météo instal­lée sur la Fry­ing Pan Tow­er, un ancien phare au large de la côte de Car­o­line du Nord. Il mon­tre la dés­in­té­gra­tion pro­gres­sive du dra­peau améri­cain face à l’océan Atlan­tique, frap­pé par les vents et la pluie de l’ouragan Flo­rence en 2018. En lam­beaux, le dra­peau est égale­ment défor­mé par les ondu­la­tions créées par l’eau sur l’objectif, accen­tu­ant sa défig­u­ra­tion. Dans la lignée du Film-tract n°1968 de Godard et Gérard Fro­manger, où le rouge du dra­peau français se trans­for­mait en coulée de sang au moment où la répres­sion poli­cière frap­pait les man­i­fes­ta­tions de 1968, glo­ry est un pam­phlet visuel, procé­dant à une lente attaque fig­u­ra­tive et métaphorique du pou­voir améri­cain – idée ren­for­cée par le titre ironique en let­tres minus­cules. Le temps devient ici un instru­ment destruc­teur ; si Ben­ning filme l’Amer­i­can flag, c’est pour con­tem­pler son ensevelisse­ment par les ténèbres de la nuit.

John Gianvito — Mémoire des luttes

Avant d’être cinéaste, John Gian­vi­to fut con­ser­va­teur et pro­gram­ma­teur au Har­vard Film Archive. Sa démarche ciné­matographique s’inscrit dans le sil­lon direct de ce tra­vail : il s’agit de com­bat­tre l’oubli et les omis­sions délibérées sur lesquels se con­stru­it le réc­it nation­al. L’idée s’applique aus­si bien à ses films d’intervention au présent (comme son dip­tyque For Exam­ple, the Philip­pines, qui met en lumière les con­séquences envi­ron­nemen­tales désas­treuses de l’impérialisme améri­cain, volon­taire­ment ignorées ou effacées par le gou­verne­ment) que dans ses doc­u­men­taires his­toriques, dédiés à la mémoire des luttes passées. Son film le plus célèbre, Prof­it Movie and the Whis­per­ing Wind (2007), en con­stitue l’exemple le plus frap­pant : com­posé de plans fix­es sur des stèles com­mé­mora­tives de luttes sociales, dont plusieurs sont délabrées ou recou­vertes par la nature, il célèbre ces épisodes en s’opposant à leur efface­ment. Son dernier film en date, Her Social­ist Smile (2020), s’inscrit dans une per­spec­tive ana­logue. Le film dresse le por­trait d’Helen Keller, aveu­gle et sourde dès l’âge d’un an et demi, dev­enue aux États-Unis une fig­ure majeure de la défense des droits des per­son­nes hand­i­capées, avant d’être large­ment pop­u­lar­isée par Mir­a­cle en Alaba­ma d’Arthur Penn. Gian­vi­to s’attache à un pan essen­tiel de sa vie longtemps relégué dans l’ombre : ses activ­ités de mil­i­tante social­iste rad­i­cale, qu’elle fut con­trainte de met­tre en sour­dine au moment où elle accé­da au statut de per­son­nage pub­lic.

S’est posé un défi de taille pour le cinéaste : aucune archive visuelle ne témoigne directe­ment de ses activ­ités mil­i­tantes. Face à cette absence, Gian­vi­to éla­bore des straté­gies esthé­tiques qui ne cherchent pas à col­mater ce manque, mais tra­vail­lent à par­tir de lui. Le dis­posi­tif du film repose ain­si sur l’enchevêtrement de trois régimes d’images prin­ci­paux, cha­cun par­tic­i­pant à recom­pos­er le réc­it d’une vie, quelque chose de sa présence ou de sa pen­sée. D’abord, Gian­vi­to filme sa nar­ra­trice, Car­olyn Forché, en train de lire un texte qu’il a lui-même écrit à par­tir de ses recherch­es sur Keller. Ensuite, de nom­breux plans de nature accom­pa­g­nent la voix off (on com­prend à la fin qu’il s’agit de l’environnement autour de la mai­son où Keller vécut un temps avec son édu­ca­trice Anne Mans­field Sul­li­van). Enfin, le film accorde une place cen­trale à de longs pan­neaux repro­duisant des extraits des écrits les plus sub­ver­sifs et abrasifs de Keller, resti­tu­ant à sa pen­sée une rad­i­cal­ité longtemps neu­tral­isée. À plusieurs repris­es, elle souligne à quel point la lec­ture des écrits social­istes rad­i­caux a con­sti­tué pour elle une véri­ta­ble expéri­ence de vie, non seule­ment intel­lectuelle mais aus­si physique, qu’elle met en par­al­lèle avec des sen­sa­tions par­ti­c­ulière­ment intens­es procurées par ses prom­e­nades forestières. La den­sité théorique du film se com­bine ain­si à une expéri­ence sen­sorielle décu­plée par l’usage de plans rap­prochés sur divers élé­ments naturels (des brais­es, des pelages d’animaux, des sta­lac­tites au soleil, etc.). Gian­vi­to cherche dès lors à trans­pos­er son être-au-monde dans un mon­tage où penser et sen­tir relèvent d’un même mou­ve­ment.

Travis Wilkerson — Déconstruire son héritage

Cinéaste mil­i­tant, Travis Wilk­er­son inter­roge dans plusieurs de ses films sa posi­tion d’homme blanc né aux États-Unis à la fin des années 1960, afin d’examiner son héritage et retrac­er son his­toire famil­iale en lien étroit avec celle de son pays. Le dip­tyque informel con­sacré à son père, Dis­tin­guished Fly­ing Cross (2011) et The Fuckee’s Hymn (2023), s’intéresse aux déco­ra­tions mil­i­taires obtenues par ce dernier durant la guerre du Viet­nam afin de décon­stru­ire la notion d’héroïsme val­orisée par l’histoire offi­cielle et util­isée pour mas­quer la vio­lence colo­niale de l’impérialisme améri­cain. Dans cette même veine auto­bi­ographique, Did You Won­der Who Fired the Gun? (2017) est un film d’enquête qui revient sur le meurtre de Bill Spann, un homme noir, com­mis en 1946 par l’arrière-grand-père du cinéaste, Samuel E. Branch. Alors qu’il retourne en Alaba­ma, son État natal, Wilk­er­son pré­cise de manière autoréflex­ive que l’enjeu n’est pas de retrac­er l’histoire de son aïeul. Con­traire­ment à Bill Spann, sa vie est bien doc­u­men­tée : sa sépul­ture, ses appari­tions sur des pho­tos de famille ou des home movies en témoignent. Wilk­er­son cherche plutôt à rassem­bler le max­i­mum d’informations sur la vic­time et à retrou­ver l’endroit où elle a été enter­rée anonymement. L’histoire per­son­nelle du cinéaste devient une illus­tra­tion con­crète de l’inégalité raciale qui per­dure de façon post-mortem : le descen­dant de l’homme blanc se retrou­ve à filmer des tombes anonymes, à la recherche d’un homme oublié dont la seule trace est son cer­ti­fi­cat de décès.

Si Travis Wilk­er­son partage avec John Gian­vi­to la con­vic­tion que le ciné­ma doit inve­stir poli­tique­ment la mémoire afin d’en faire un moteur con­tes­tataire face aux urgences du présent (tous deux ont d’ailleurs con­tribué au film col­lec­tif Far From Afghanistan, inspiré du mod­èle de Loin du Viet­nam), il s’en dis­tingue par une démarche plus frontale­ment activiste, mul­ti­pli­ant les dis­posi­tifs plas­tiques et dis­cur­sifs pour inter­peller directe­ment le spec­ta­teur. Dans Did You Won­der…, il mobilise des procédés d’agit-prop afin d’actualiser explicite­ment le lien entre son enquête et le temps présent du doc­u­men­taire, mar­qué par le mou­ve­ment Black Lives Mat­ter. L’hymne « Hell You Talm­bout » de Janelle Monáe, qui énumère les noms de Noirs récem­ment tués aux États-Unis, est repris comme un refrain ponc­tu­ant le doc­u­men­taire. Wilk­er­son pro­longe l’injonction à « dire les noms » en inscrivant le texte de la chan­son à l’écran, accom­pa­g­né d’un effet typographique qui suit la scan­sion des paroles. À la fin du film, le chant reten­tit une dernière fois, mais un silence rem­place le moment où le nom d’une vic­time doit être pronon­cé, tan­dis qu’à l’écran, une légende indique : « Bill Spann, say his name ». Pro­jeté sous forme de per­for­mance aux États-Unis, le film est conçu pour se clô­tur­er sur le chant du pub­lic, qui vient enrichir la litanie de « Hell you Talm­bout » du nom de l’une des vic­times oubliées du racisme endémique améri­cain. L’enjeu est clair : il ne s’agit pas de répar­er les vio­lences du passé de façon con­sen­suelle, mais de les inté­gr­er aux luttes présentes, en élab­o­rant une con­science his­torique com­mune.

Kevin Jerome Everson — Au ras du quotidien

Artiste pro­lifique, Kevin Jerome Ever­son est l’auteur de plus d’une cen­taine de films aux for­mats très vari­ables. Son œuvre relève d’un ciné­ma por­traitiste et com­porte­men­tal, qui s’intéresse au quo­ti­di­en, à la banal­ité des exis­tences, en par­ti­c­uli­er au sein de la classe pop­u­laire afro-améri­caine : un entraîne­ment de foot­ball améri­cain dans les trois min­utes de Union, sept min­utes con­sacrées à un garçon faisant du roller sur la Black Lives Mat­ter Plaza à Wash­ing­ton D.C. dans The I and S of Lives, ou encore neuf heures dévolues à une journée de tra­vail en usine dans Park Lanes. L’ensemble de sa fil­mo­gra­phie con­stitue un réper­toire assez ver­tig­ineux de gestes filmés dans leur pure imma­nence, sans com­men­taire ni drama­ti­sa­tion. En apparence anodines, les actions filmées char­ri­ent des dynamiques poli­tiques, non en tant que reven­di­ca­tions iden­ti­taires ou mil­i­tantes, mais dans leur façon d’aménager et de préserv­er des espaces col­lec­tifs.

Par­mi ses films les plus con­nus, Ton­sler Park (2017) suit la journée d’élection du 9 novem­bre 2016 dans un bureau de vote de Char­lottesville, situé dans le quarti­er afro-améri­cain de Ton­sler Park. Le film se com­pose d’une série de longs por­traits des employés accueil­lant les électeurs, qui con­trô­lent et dis­tribuent les bul­letins. Les plans, très longs et sou­vent fix­es, restituent le déroule­ment de la journée et font appa­raître aus­si bien la fatigue que la con­cen­tra­tion de cha­cun. Ever­son déplace ain­si l’enjeu de l’élection loin du spec­ta­cle des débats médi­a­tiques, pour le mon­tr­er au plus près du tra­vail des gens ordi­naires, invis­i­bles et sou­vent ignorés. Out­re la longue durée des pris­es, deux choix esthé­tiques déter­mi­nent l’expérience phénoménologique sin­gulière pro­posée par le film : la bande-son, con­sti­tuée unique­ment de bruits ambiants (un doux brouha­ha ponc­tué de quelques « good morn­ing » ou « thank you ») occulte les échanges des per­son­nes filmées, tan­dis que la tex­ture gran­uleuse du 16 mm, com­binée à l’usage d’une longue focale, floute ce qui entoure les vis­ages. L’abstraction devient ici la con­di­tion pour aigu­is­er le regard : plutôt que de percevoir une action unifiée, le spec­ta­teur devient sen­si­ble à la mul­ti­tude de micro­mou­ve­ments qui la com­posent – un regard fatigué qui se perd dans le vide avant de se res­saisir, un mod­este effort que demande une mim­ique de politesse envers un électeur, une main se grat­tant le vis­age, etc. Tous ces détails, habituelle­ment neu­tral­isés par notre appréhen­sion ordi­naire des choses, se révè­lent devant la caméra behav­ior­iste d’Emerson, don­nant accès à la dimen­sion infinitési­male de l’expérience. L’exigence et la droi­ture qui tra­verse l’ensemble de ces gestes acquiert une réso­nance poli­tique par­ti­c­ulière au regard du con­texte élec­toral de ces dix dernières années : dès sa pre­mière cam­pagne, Trump avait régulière­ment remis en ques­tion la fia­bil­ité des bureaux de vote situés dans des quartiers à forte pop­u­la­tion afro-améri­caine, les accu­sant de manip­uler le résul­tat des urnes.

Khalik Allah — Liturgie des marges

Pho­tographe et cinéaste new-yorkais, Kha­lik Allah pra­tique un art por­traitiste rel­e­vant toute­fois d’une démarche rad­i­cale­ment dif­férente de celle d’Everson. D’abord, par le choix de ses sujets : il ne s’intéresse pas à la classe pop­u­laire, mais aux pop­u­la­tions mar­ginales pris­es dans la spi­rale de la drogue et exposées aux vio­lences poli­cières, en par­ti­c­uli­er les sans-abris et tox­i­co­manes qui peu­plent les rues noc­turnes d’Harlem. Ensuite, son esthé­tique s’inscrit dans le pro­longe­ment d’une cer­taine tra­di­tion pho­tographique qui remonte au moins à Walk­er Evans : les per­son­nes qu’il filme posent sou­vent devant la caméra, fix­ant l’objectif avec inten­sité. La prox­im­ité empathique est par ailleurs ren­for­cée par une forte styl­i­sa­tion, qui joue sur des jeux de clairs-obscurs et des con­trastes pronon­cés pour faire ressor­tir les reflets des lumières urbaines sur la peau. Dans ses moyens et longs-métrages (notam­ment son film-fleuve de 2020, I Walk on Water), il utilise de nom­breux sup­ports filmiques (Super 8, 16 mm, image numérique ou MiniDV), tout en alter­nant d’un plan à l’autre entre la couleur et le noir et blanc. La diver­sité des tex­tures crée un effet kaléi­do­scopique per­me­t­tant au quarti­er et ses habi­tants d’apparaître sous un nou­veau jour. Le geste esthé­tique répond ain­si directe­ment à une exi­gence éthique et poli­tique : con­tre une logique stig­ma­ti­sante, qui assign­erait à un groupe social un mode de vis­i­bil­ité unifié et déter­miné, Allah entend filmer autrement une pop­u­la­tion hétérogène. La forme chorale vise à accueil­lir la richesse sen­si­ble des expéri­ences, se com­posant d’un agré­gat de por­traits, au sein desquels chaque per­son­ne a la pos­si­bil­ité de se met­tre soi-même en scène. En résulte une inves­ti­ga­tion ambiva­lente de la notion d’identité, qui con­jugue une per­spec­tive col­lec­tive avec le souci de préserv­er les sin­gu­lar­ités indi­vidu­elles. La bande sonore joue à ce titre un rôle décisif : elle entrelace tout au long du film un ensem­ble de voix asyn­chrones, aux dic­tio­ns et accents très dif­férents. Allah fab­rique ain­si une sorte de flux de con­science poly­phonique, au sein duquel, pour repren­dre une dis­tinc­tion de Jacques Der­ri­da, cha­cun par­ticipe d’une iden­tité com­mune sans stricte­ment lui appartenir. La forme com­pos­ite obtenue acquiert une ampleur opéra­tique qui opère une célébra­tion liturgique des marges.