Critikat
Raja Harishchandra (1913)

Panorama du cinéma indien

Voyage au centre de la terre sacrée

par Ophélie Wiel

On n’a jamais autant par­lé de ciné­ma indi­en depuis 2002 et la présen­ta­tion du sub­lime Dev­das en ouver­ture du Fes­ti­val de Cannes. On n’en a jamais autant par­lé, et pour­tant… Les films indi­ens restent très peu vis­i­bles en salles, moins vis­i­bles même que le ciné­ma africain – qui pro­duit sans doute moins de films à l’échelle du con­ti­nent entier – et cer­taine­ment beau­coup moins vis­i­bles que le ciné­ma dit « asi­a­tique », du Japon à la Corée en pas­sant par Hong Kong et la Chine. Le ciné­ma indi­en, hors des pro­duc­tions de Bol­ly­wood dont on nous rabâche le pré­ten­du « exo­tisme » à longueur d’ar­ti­cles plus insipi­des les uns que les autres, reste large­ment incon­nu et ignoré. Com­ment expli­quer cette igno­rance ? Le ciné­ma indi­en serait-il trop dif­férent ? Cer­taine­ment pas. Il serait plus avisé d’en chercher les raisons dans la com­plex­ité et la diver­sité déroutantes d’une ciné­matogra­phie presque cen­te­naire. Sans pré­ten­dre à une impos­si­ble exhaus­tiv­ité, ce panora­ma apportera quelques clefs au cinéphile désireux de décou­vrir d’autres univers.

Petite histoire du cinéma indien des origines à nos jours

En Inde, le ciné­ma est d’abord et avant tout un pro­duit d’ex­por­ta­tion occi­den­tale. Dès la fin du XIXe siè­cle, le 7 juil­let 1896 plus pré­cisé­ment, les frères Lumière font organ­is­er une pro­jec­tion d’une de leurs pro­duc­tions à Bom­bay. Le ciné­matographe fait son entrée en Inde, mais pas­sionne surtout les colons anglais et les élites indi­ennes. La grande masse de la pop­u­la­tion illet­trée n’a que faire de ce nou­veau media dont les sujets « occi­den­ta­lo-cen­trés » ne leur par­lent absol­u­ment pas. Pen­dant plusieurs années, le ciné­ma restera donc un loisir éli­tiste, qua­si réservé aux blancs. C’est sans compter sur une poignée d’artistes indi­ens, qui com­pren­nent très vite l’im­por­tance de ce nou­veau moyen d’ex­pres­sion, et la néces­sité d’ou­vrir le ciné­ma à des thèmes spé­ci­fique­ment indi­ens. Si quelques expéri­ences, notam­ment doc­u­men­taires, ont été ten­tées au tout début du siè­cle, c’est à D.G. Phalke, surnom­mé « le grand maître » que revient l’hon­neur du pre­mier film de fic­tion 100% indi­en, Raja Har­ishchan­dra, tourné en 1913. Comme un grand nom­bre des films tournés ensuite, Raja Har­ishchan­dra s’in­spire de sujets mythologiques, tirés de la grande épopée hin­doue, le Mahab­hara­ta (ou encore du Ramayâ­na).

Le ciné­ma indi­en com­mence à pos­er ses mar­ques et à attir­er les foules. Dans ce pays forte­ment tra­di­tion­nel et con­ser­va­teur, il reste évidem­ment sujet à d’in­tens­es scan­dales : les élites n’y voient au départ qu’un diver­tisse­ment basse­ment pop­u­laire, tout comme le sont devenus la danse et le théâtre, et les actri­ces sont reléguées au rang de pros­ti­tuées (dans les films des orig­ines, les pre­miers rôles féminins seront d’ailleurs tenus par des hommes). Mais les sujets évolu­ent, les réal­isa­teurs se font de plus en plus nom­breux, et plutôt que de se cacher der­rière la facile neu­tral­ité de la mytholo­gie, osent s’at­ta­quer à des thèmes plus con­tem­po­rains, stig­ma­ti­sant cer­tains tra­vers de la société indi­enne.

Mais c’est avec l’avène­ment du ciné­ma par­lant, dans les années 1930, que le ciné­ma indi­en va réelle­ment pren­dre la forme qu’on lui con­naît aujour­d’hui, et sus­citer un engoue­ment con­sid­érable de la part des mass­es, qui ne fera que pren­dre de l’am­pleur. Car le ciné­ma qui par­le, c’est aus­si pour l’Inde le ciné­ma qui chante : l’im­por­tante cul­ture musi­cale indi­enne se sert du ciné­ma comme trem­plin pour se renou­vel­er et impos­er son univers à la pop­u­la­tion indi­enne. C’est l’époque des grands stu­dios, qui pro­duisent des comédies musi­cales fleuves, où l’on invente toutes les car­ac­téris­tiques pro­pres à ce qu’au­jour­d’hui l’on appelle (à tort) « Bol­ly­wood » : durée extrav­a­gante des films (de deux à qua­tre heures), numéros musi­caux venant inter­rompre l’his­toire toutes les vingt min­utes (et qui peu­vent par­fois se compter par dizaines), romances impos­si­bles et déchaîne­ment total dans les couleurs et les décors. Le vif ent­hou­si­asme de la pop­u­la­tion pour ce type de pro­duc­tions s’ex­plique aisé­ment : comme la comédie musi­cale hol­ly­woo­d­i­enne des années 1930 pou­vait servir d’ex­u­toire aux pop­u­la­tions touchées par la crise et la mis­ère, le ciné­ma musi­cal fait rêver les mil­lions d’In­di­ens pau­vres qui, pour quelques roupies, peu­vent imag­in­er quelques heures durant ce que peut représen­ter une vie de maharad­jah dans un palace…

Son âge d’or, la comédie musi­cale à l’in­di­enne le con­naît dans les années 1950 : sous l’im­pul­sion de cinéastes comme le regret­té Raj Kapoor, Bimal Roy (qui signe l’une des ver­sions en hin­di de Dev­das), ou encore l’im­mense Guru Dutt. Grâce à eux, le ciné­ma indi­en devient par­tie prenante du sep­tième art mon­di­al. Sans jamais se dépar­tir de la fan­taisie qui a pu faire le suc­cès des pro­duc­tions antérieures, Kapoor, Roy et Dutt insuf­flent à leurs films un regard plus con­cerné sur la société indi­enne, par­fois triste et douloureux, mais tou­jours infin­i­ment poé­tique. C’est le temps des Aag (Le Feu), des Mr and Mrs 55 de Raj Kapoor, le Chap­lin indi­en, mi-clown blanc, mi-Auguste. C’est aus­si le temps de Moth­er India, le grand film-fleuve de Mehboob Khan, ode à la terre mère et meur­trière.

Avec la dis­pari­tion pro­gres­sive des stu­dios, le ciné­ma indi­en se diver­si­fie. L’ap­pari­tion de la télévi­sion, et la las­si­tude du pub­lic vis-à-vis des mêmes thèmes tou­jours rabâchés (c’est en 1955 que Satya­jit Ray tourne Pather Pan­chali, son man­i­feste anti-indus­trie du rêve) oblige les cinéastes à innover, et à s’adapter à la société indi­enne indépen­dante des colons anglais et avide de nou­velles idées. La couleur est apparue depuis longtemps : le flam­boy­ant Moth­er India est là pour en témoign­er. La grande fresque his­torique Mughal E‑Azam, racon­tant la légendaire his­toire du fils du roi Akbar, est dif­fusée en noir et blanc, et sera col­orisée plus tard selon les inten­tions orig­inelles du cinéaste K. Asif. Mais ce sont surtout les gen­res qui se diver­si­fient, notam­ment à par­tir des années 1970 : la vio­lence, jamais san­guinaire toute­fois, entre dans le ciné­ma indi­en, par le biais de west­erns mythiques comme Sholay, immense suc­cès de 1973, de polars ou de films d’hor­reur. La for­mule ne change pas : on danse après avoir tué, on danse même quand on meurt d’ef­froi.

La for­mule ne change pas, mais la société indi­enne, si. Ce qui n’é­tait encore qu’une faible men­ace pour l’in­dus­trie ciné­matographique devient son prin­ci­pal enne­mi : la télévi­sion, qui com­mence à entr­er dans les foy­ers ou du moins à les faire rêver. La puis­sante machine com­mer­ciale du ciné­ma, qui fait la pro­mo­tion de ses films à coups de grandes stars comme le Big B, Amitabh Bachchan, ou la vente des ban­des orig­i­nales avant la sor­tie des films, cherche à sor­tir du gouf­fre. Rien n’y fait : dans les années 1980, le ciné­ma indi­en péri­clite, et la qual­ité s’en ressent. Vite tournés, vite pro­duits, vite oubliés, la plu­part des films com­mer­ci­aux de l’époque ont acquis aujour­d’hui un véri­ta­ble statut de « nanars » qua­si­ment irre­gard­ables.

Heureuse­ment, le ciné­ma a acquis trop d’im­por­tance en Inde depuis son appari­tion en 1913 pour être aus­si vite relégué dans les oubli­ettes. Bien sûr, le ciné­ma d’au­teur survit bon an, mal an, mais l’in­dus­trie com­mer­ciale va égale­ment repren­dre le dessus, et com­pren­dre ce qui pose prob­lème. Avec l’im­mense suc­cès en 1995 de Dil­wale Dul­ha­nia Le Jayenge d’A­ditya Chopra, le ciné­ma renoue avec son pub­lic, qui ne l’avait jamais véri­ta­ble­ment aban­don­né. Le film reste cinq ans à l’af­fiche et inspire des réal­isa­teurs plus jeunes, qui désirent, comme les spec­ta­teurs, con­serv­er la for­mule orig­inelle tout en la raje­u­nis­sant, en l’adap­tant à un pub­lic dif­férent de celui des années 1930 ou 1950, qui désire tou­jours du rêve, mais un rêve plus mod­erne. Les films vont ain­si pro­gres­sive­ment s’ori­en­ter sur un mélange entre con­ser­vatisme moral et débauche d’im­ages plus « occi­den­tal­isées », mar­qué par un rac­cour­cisse­ment des jupes des jeunes actri­ces et des thèmes plus osés.

Aujour­d’hui, l’in­dus­trie ciné­matographique indi­enne est plus forte que jamais. Ses stars, à com­mencer par Shahrukh Khan, le héros de Dev­das, sont déjà dev­enues des légen­des. Les films s’ex­por­tent partout dans le Tiers-Monde, de l’Asie à l’Afrique, sous-titrés ou non. Les ban­des-orig­i­nales se vendent comme des petits pains et s’é­coutent partout, des boîtes branchées aux con­duc­teurs de rick­shaw. Le ciné­ma indi­en se trou­ve pour­tant aujour­d’hui à un tour­nant, qui sans remet­tre en cause son suc­cès, pour­rait le faire évoluer de manière bien plus frap­pante que dans les années 1950 ou 1990. Les films changent, les men­tal­ités aus­si. Mais les réal­isa­teurs indi­ens ont bien com­pris que cela ne pou­vait tourn­er qu’à leur avan­tage, s’ils savaient s’adapter à l’air du temps. On com­mence tout juste à par­ler de l’Inde et de son ciné­ma, et ce n’est pas fini.

Pour de plus amples détails, lire le pas­sion­nant arti­cle sur le site Inde Réu­nion

Entre art élitiste et culture de masse : le paradoxe indien

Bol­ly­wood, Kol­ly­wood, Tol­ly­wood et Co : l’in­dus­trie com­mer­ciale indi­enne

La cause est enten­due : le ciné­ma indi­en ne se résume pas à Bol­ly­wood. Dans un sous-con­ti­nent dont on aime com­par­er la taille à celle de l’Eu­rope, la diver­sité des langues et des cul­tures a engen­dré une diver­sité équiv­a­lente des indus­tries ciné­matographiques. Bol­ly­wood, en fait, ne représente que les films en hin­di, une langue par­lée par 40% de la pop­u­la­tion, dans le nord de l’Inde. Ailleurs, c’est en tamoul, en tel­ugu, en ben­gali, en malay­alam ou encore en marathi que l’on fait des films, avec plus ou moins de suc­cès, selon l’im­por­tance de la langue. À Madras (Chen­nai), dans le Tamil Nadu, s’est ain­si con­sti­tuée une puis­sante indus­trie, surnom­mée « Kol­ly­wood », qui tente mal­adroite­ment de faire con­cur­rence aux films de Bom­bay, mais con­naît un suc­cès cer­tain, notam­ment due à l’aver­sion très forte des pop­u­la­tions du Sud de l’Inde pour la langue du Nord, le hin­di. Peut-on alors par­ler de ciné­ma indi­en, ou devrait-on plutôt évo­quer “les” ciné­mas de l’Inde ?

La ques­tion est com­plexe, surtout au niveau de l’in­dus­trie com­mer­ciale. Le nom même don­né aux dif­férentes indus­tries du sous-con­ti­nent apporte un élé­ment de réponse : de Kol­ly­wood à Tol­ly­wood (en langue ben­gali) en pas­sant par Mol­ly­wood, la for­mule bol­ly­woo­d­i­enne a été appliquée partout avec suc­cès. Tant et si bien que cer­tains films en hin­di ont pu faire l’ob­jet de remakes dans d’autres langues : le grand suc­cès de la lit­téra­ture ben­galie, Dev­das, a ain­si été l’ob­jet d’une dizaine de dif­férentes ver­sions, dont trois en hin­di. Les pro­duc­teurs de Bom­bay n’hési­tent pas non plus à débauch­er les tal­ents : le grand cinéaste tamoul, Mani Rat­nam, a ain­si tourné plusieurs films en langue hin­di (Dil Se et Bom­bay) ; il a même réal­isé le remake hin­di de son pro­pre film en tamoul, Yuva. Ain­si, si la taille de l’Inde peut être com­parée à celle du con­ti­nent européen en ter­mes de super­fi­cie, les inter­con­nex­ions entre ses dif­férents “ciné­mas” sont beau­coup plus fortes qu’en­tre, dis­ons, le ciné­ma roumain et le ciné­ma espag­nol, pour­tant plus proches en ter­mes de dis­tance que Bol­ly­wood et Kol­ly­wood.

De plus, le rap­port entre les dif­férentes indus­tries n’est rien moins qu’é­gal­i­taire. Bol­ly­wood, dont les acteurs sont célébrés dans l’Inde entière et dont les films s’ex­por­tent partout, même à l’é­tranger, a imposé sa pré­dom­i­nance, au point que le ciné­ma sem­blait pou­voir uni­fi­er l’Inde con­tre les indépen­dan­tismes au moyen de sa langue prin­ci­pale. Le suc­cès de cette ten­ta­tive, on l’a vu, est tout relatif, mais il est vrai que les moyens dont dis­posent les pro­duc­teurs de Bom­bay lais­sent peu de chances à Madras ou Cal­cut­ta de pou­voir un jour les sup­planter.

Bol­ly­wood tis­sant sa toile d’araignée : l’im­age n’est pas trop forte, tant la puis­sance de l’in­dus­trie hin­di est impres­sion­nante : à Bom­bay, on pro­duit près de 500 films par an, qui représen­tent 95% des œuvres dif­fusées en salles (les films améri­cains et autres se partageant les 5% restants). Mais ce colosse a des pieds d’argile : sa sta­bil­ité est sans cesse men­acée par la crois­sance et l’oc­ci­den­tal­i­sa­tion ful­gu­rante de la société urbaine indi­enne mais aus­si par un fos­sé sans cesse plus pro­fond entre les men­tal­ités des villes et celles des cam­pagnes. Entre néces­sité de se renou­vel­er et con­ser­vatisme moral oblig­a­toire dans un pays encore large­ment mar­qué par le puri­tanisme religieux, le ciné­ma marche sur une corde raide. Ain­si récem­ment, des films comme Kuch Naa Kaho (2002), Salaam Namas­té (2005) ou Kab­hi Alvi­da Naa Kehna (2006), grandes super­pro­duc­tions à suc­cès dans les villes, ont osé abor­der des sujets encore tabous : le statut des femmes, le divorce, les filles mères, le sexe avant le mariage ou l’adultère assumé. Mais par­al­lèle­ment, d’autres pro­duc­tions tout aus­si impor­tantes, tel Hum Dil De Chuke Sanam (1998) ou Kab­hi Khushie Kab­hi Gham (2003) insis­tent sur des valeurs tra­di­tion­nelles, telles le mariage arrangé et le respect famil­ial envers les aînés.

La pos­si­bil­ité qu’au­jour­d’hui deux acteurs puis­sent s’embrasser à l’écran ou sug­gér­er une rela­tion sex­uelle (même si cela reste extrême­ment rare) est sym­bol­ique d’une évo­lu­tion plus impor­tante du ciné­ma com­mer­cial indi­en. Devant la crois­sance de l’in­térêt pour l’in­dus­trie du DVD et des chaînes câblées, surtout chez les jeunes généra­tions, l’in­dus­trie ciné­matographique se met à l’heure inter­na­tionale, con­tre son fonc­tion­nement tra­di­tion­nel en vase clos. Les pro­duc­teurs font feu de tout bois pour que leurs films puis­sent être mon­trés à l’é­tranger (la nom­i­na­tion de Lagaan à l’Oscar du meilleur film étranger en 2003 a forte­ment mar­qué les esprits). Les grands suc­cès améri­cains (tels E.T., Indi­ana Jones, Matrix ou Fast and Furi­ous) font l’ob­jet de remakes à l’in­di­enne, sou­vent très éloignés de l’o­rig­i­nal. Et surtout, les films se rac­cour­cis­sent (Saathiya, tourné en 2005, dure deux heures) ou aban­don­nent leur spé­ci­ficité en sup­p­ri­mant les numéros musi­caux (Black de San­jay Leela Bhansali). Quant aux acteurs, ils diver­si­fient leurs activ­ités en inter­pré­tant des per­son­nages dif­fi­ciles (telle Karis­ma Kapoor dans Shak­ti) ou en accep­tant des rôles dans des films “artis­tiques” (tel Aish­warya Rai dans Chokher Bali ou Abishek Bachchan dans Antarma­hal). Si le ciné­ma com­mer­cial indi­en n’a jamais été aus­si puis­sant, il est à la croisée des chemins. Et son vis­age risque d’être irrémé­di­a­ble­ment changé d’i­ci quelques années.

Le ciné­ma d’au­teur indi­en, de Satya­jit Ray à aujour­d’hui

Pourquoi résumer le ciné­ma indi­en au ciné­ma com­mer­cial quand son ciné­ma dit «d’au­teur» (le terme, très occi­den­tal, voire fran­co-français, s’ap­plique mal à l’Inde) présente tant de dynamisme ? N’ou­blions pas qu’a­vant la (petite) marée bol­ly­woo­d­i­enne en France, le seul cinéaste indi­en recon­nu était Satya­jit Ray, que l’on pour­rait dif­fi­cile­ment accuser de visées com­mer­ciales. Or, c’est bien le génie ben­gali qui lança une nou­velle forme de ciné­ma en Inde avec sa Trilo­gie d’A­pu com­mencée en 1955 : un ciné­ma sans chan­sons, sans rêves (mais pas sans poésie), qui se posait comme le reflet de la société indi­enne sans tabous, celle de la mis­ère, des con­flits poli­tiques et religieux, des prob­lèmes de castes, de l’émer­gence d’une classe moyenne indi­enne et même de l’adultère. Satya­jit Ray ini­tia ain­si une vague qui se pour­suiv­it avec des cinéastes aus­si impor­tants que Ritwik Ghatak, Mri­nal Sen, Saeed Mirza ou encore Mani Kaul.

Ce n’est pas pour autant que le ciné­ma d’au­teur puisse se résumer à des “films soci­aux”. Satya­jit Ray lui-même s’es­saya à tous les gen­res, du film his­torique comme Les Joueurs d’échecs à la comédie de mœurs comme Des jours et des nuits dans la forêt. De fait, il est très dif­fi­cile de trou­ver une car­ac­téris­tique qui définisse le ciné­ma d’au­teur : ni l’indépen­dance vis-à-vis des stu­dios, ni l’ab­sence de chan­sons, ni la prob­lé­ma­tique sociale ne sont véri­ta­ble­ment per­ti­nents. La fron­tière est poreuse: com­ment con­sid­ér­er unique­ment dans une per­spec­tive com­mer­ciale les chefs d’œu­vre de Guru Dutt, Raj Kapoor ou Mani Rat­nam ? Para­doxale­ment, les films dits “artis­tiques” se recon­nais­sent néga­tive­ment, à la fois par leur nette oppo­si­tion à la for­mule bol­ly­woo­d­i­enne, et par leur absence de “suc­cès”, dûs essen­tielle­ment aux prob­lèmes de dis­tri­b­u­tion et non pas au dés­in­térêt du pub­lic (ain­si Satya­jit Ray lui-même ne s’es­saya pas vrai­ment à l’ ”expor­ta­tion” de ses films hors du Ben­gale).

Le ciné­ma d’au­teur est qua­si­ment invis­i­ble en Inde, en dehors de rares DVD et de la Ciné­math­èque de Pune (le Film Insti­tute of India), et ce, depuis cinquante ans. Mais la sit­u­a­tion évolue lente­ment, à mesure que les jeunes généra­tions (de spec­ta­teurs et d’artistes) décou­vrent de nou­veaux univers, loin du ciné­ma com­mer­cial. La créa­tion de mul­ti­plex­es et l’in­dus­trie du DVD don­nent de l’e­spoir à ceux qui défend­ent un “autre ciné­ma”, comme le gourou de la jeune généra­tion de cinéastes, Anurag Kashyap, scé­nar­iste de génie passé avec un tal­ent cer­tain à la réal­i­sa­tion mal­gré la cen­sure de son sec­ond film, Black Fri­day, et le déchaîne­ment de la cri­tique con­tre son troisième, No Smok­ing. Mais c’est surtout dans les fes­ti­vals, indi­ens et étrangers, que des cinéastes comme Aparna Sen (Mr and Mrs Iyer, 36 Chowringhee Lane, 15 Park Avenue), Rit­u­parno Ghosh (Chokher Bali, Antarma­hal), Rahul Bose (Every­body Says I’m Fine), Rajat Kapoor (Raghu Romeo) ou Man­ish Jhâ (Math­ru­boo­mi) trou­vent à s’ex­primer. De Flo­rence (Riv­er to Riv­er) à Madrid, en pas­sant par Del­hi (Osians’ Cine­fan) et Los Ange­les, le ciné­ma d’au­teur indi­en a ses afi­ciona­dos, encore trop peu nom­breux.

Car le ciné­ma indi­en, pour trou­ver sa place à l’é­tranger et dans la cinéphilie mon­di­ale, a besoin de ces réal­isa­teurs, qui savent exprimer avec une sin­gulière mod­estie les tour­ments de l’Inde con­tem­po­raine, du ter­ror­isme islamiste à la con­di­tion fémi­nine. Trop de cinéastes, telles Mira Nair ou Deepa Mehta (les plus célèbres “NRI” du ciné­ma) ont dû émi­gr­er en Europe ou au Cana­da pour trou­ver l’op­por­tu­nité de par­ler de leur pays sans cen­sure et avec l’as­sur­ance d’être recon­nues par leurs pairs. Les choses évolu­ent, certes, mais lente­ment. Quand l’Inde fêtera le cen­te­naire de son ciné­ma en 2013, l’heure sera venue de faire un nou­veau bilan. En atten­dant, le ciné­ma indi­en est au goût du jour : ne ratons pas le voy­age.

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Ressources

Pour plus de détails sur le cinéma d'auteur, lire la "bible" un peu datée d'Yves Thoraval, Les Cinémas de l'Inde. Sur Bollywood, les ouvrages de Nasreen Munni Kabir (en anglais), ou le passionnant récit du tournage de Hum Dil De Chuke Sanam par Emmanuel Grimaud (Bollywood Studio, comment les films se font à Bombay). Sur Satyajit Ray, le livre très complet de Charles Tesson aux éditions de l'Étoile. L'ouvrage de référence sur le cinéma indien en langue française reste toutefois à écrire...