Il y aura cinquante ans le 5 août, dis­parais­sait la plus grande icône du XXe siè­cle, Mar­i­lyn, alias Nor­ma Jean Bak­er. Elle avait trente-six ans, avait tourné dans trente-trois films, dont seule­ment onze en véri­ta­ble vedette. La légende s’empara d’elle. On lui écriv­it des chan­sons post-mortem (Elton John), on la peignit en mul­ti­col­ore et on l’ac­crocha dans des musées (Andy Warhol), on fit de sa vie un roman (Joyce Car­ol Oates), on se servit de son image pour se réclamer d’elle (Madon­na), on lui fit quelques clins d’œil adroits (Nicole Kid­man), on l’in­car­na même (Michelle Williams). On essaya aus­si (tou­jours) vaine­ment de l’imiter. On ven­dit ses robes à prix d’or. Ses pho­togra­phies inondèrent le monde. On fit de sa tombe un repère à touristes. Et puis on écriv­it, pour ten­ter de percer son mys­tère : depuis sa mort trag­ique, Mar­i­lyn est sans doute la star qui fit le plus couler l’en­cre des biographes, des plus sérieux aux plus oppor­tunistes, jusqu’à ceux qui pré­tendirent réécrire sa vie en lui inven­tant de faux mariages ou faire de sa mort un assas­si­nat venu des plus hautes sphères. Puisque Mar­i­lyn ne peut plus rien nous dire, plus rien nous révéler, il nous faut devin­er. Ou encore mieux : l’é­couter, ce qu’on refusa de faire de son vivant. Car Mar­i­lyn a déjà tout don­né d’elle à l’écran. Dis Mar­i­lyn, c’est ça être une star ?

Norma Jean et son double

Une très jolie anec­dote (vraie ou fausse, peu importe) cir­cule sur Mar­i­lyn. Un jour, alors que l’ac­trice était au faîte de sa gloire, une de ses amies se prom­e­nait avec elle dans les rues de New York. Mar­i­lyn por­tait des lunettes noires et un foulard sur la tête. Elle pas­sait inaperçue. Soudain, elle deman­da à son amie : “Tu veux que je devi­enne ELLE ?” Inter­loquée, l’amie acquiesça, et racon­te que Mar­i­lyn ne changea rien à son accou­trement, mais qu’une “lumière” sem­bla s’al­lumer en elle. Alors, les pas­sants la recon­nurent et se pré­cip­itèrent sur elle. Au-delà de l’ef­fet un peu mag­ique de l’his­toire, ce qu’elle dévoile de l’ac­trice est boulever­sant. Mar­i­lyn Mon­roe n’é­tait pas une créa­tion des stu­dios de la Fox, ou des cinéastes qui en firent leur star. Mar­i­lyn Mon­roe était une inven­tion d’une jeune fille pleine d’am­bi­tion, Nor­ma Jean Bak­er, dont le deux­ième prénom lui offrait déjà tout un héritage, celui d’une blonde pla­tine trop vite dis­parue, Jean Har­low.

On le sait aujour­d’hui, Mar­i­lyn Mon­roe n’é­tait pas une “blonde stu­pide”, ce rôle qu’on lui col­la à la peau, sans avoir réelle­ment vu les films qui l’au­raient con­sacrée en tant que telle. Elle le dit elle-même dans Les hommes préfèrent les blondes : “Je peux être intel­li­gente quand je le veux, mais la plu­part des hommes n’ai­ment pas ça.” Dans Sept ans de réflex­ion, com­ment peut-on même imag­in­er que, face au benêt Tom Ewell, ce soit elle l’id­iote ? Il y a certes une vraie tristesse à con­naître les efforts que fit Mar­i­lyn pour être recon­nue comme autre chose qu’une bombe sex­uelle : jamais aucune actrice ne se fit autant pho­togra­phi­er alors qu’elle lisait des livres (et pas n’im­porte lesquels : par­mi ses préférés fig­u­rait l’Ulysse de James Joyce), et elle mon­ta sa pro­pre société de pro­duc­tion afin de pou­voir inter­préter des rôles plus sérieux. Peine per­due : per­son­ne ne voulut d’elle comme la Grouchen­ka des Frères Kara­ma­zov. Il sem­blait qu’elle devait se con­tenter de laiss­er sa jupe vol­er au-dessus d’une bouche de métro ou de dandin­er élégam­ment des fess­es. Son bref pas­sage à l’Ac­tor’s Stu­dio, qui con­sti­tua pour elle en privé une vraie révéla­tion, fit en pub­lic ven­dre des feuilles à scan­dale. L’idée d’une Mar­i­lyn comme actrice sérieuse fai­sait beau­coup rire. Pour­tant, il n’y a qu’à com­par­er la jolie blonde avec son ersatz cheap, Jayne Mans­field, pour con­stater que le tour de poitrine n’é­tait pas le seul aspect qui les dif­féren­ciât…

De “blonde stu­pide”, on est aujour­d’hui passé au “blonde frag­ile”. Certes, l’épi­taphe est plus juste. La fragilité de Mar­i­lyn éclate dans cha­cun de ses films, même les comédies. Elle vole la vedette à ses parte­naires non pas par sa prodigieuse beauté, ni même par sa capac­ité à manip­uler et séduire les hommes, mais parce qu’elle représente l’éter­nel féminin, de la déesse Vénus à la Juli­ette de Shake­speare. Le per­son­nage Mar­i­lyn a presque créé le cliché de la femme mod­erne: indépen­dante, expéri­men­tée, suff­isam­ment habile pour obtenir ce qu’elle veut plus vite que n’im­porte qui (pêle-mêle, un plom­bier dans Sept ans de réflex­ion, un radeau dans Riv­ière sans retour, une car­rière de chanteuse dans La Joyeuse Parade), mais capa­ble de tout sac­ri­fi­er pour son véri­ta­ble idéal : un amour, un homme qui lui tienne chaud la nuit, quel qu’il soit, rus­tre, laid, vieux, sax­o­phon­iste dans Cer­tains l’ai­ment chaud, ridicule dans Sept ans de réflex­ion et Les hommes préfèrent les blondes ou mil­liar­daire français dans Let’s Make Love. Même crim­inelle (Nia­gara), même schiz­o­phrène (Trou­blez-moi ce soir), Mar­i­lyn apporte ce qu’il faut de ten­dresse et d’é­mo­tiv­ité à son per­son­nage pour emporter l’ad­hé­sion et l’af­fec­tion de son pub­lic. C’est elle qu’on aime, c’est à elle qu’on veut du bien.

Mar­i­lyn, surtout, était une blonde manip­u­la­trice. L’ac­trice nous a tous bernés. Une petite brune sans pré­ten­tion nom­mée Nor­ma Jean, qui se fai­sait pho­togra­phi­er en mail­lot de bain sur la plage et épou­sait un jeune sol­dat devient la blonde pulpeuse la plus célèbre de tous les temps, épou­sant au pas­sage un joueur de base-ball et l’un des dra­maturges les plus célèbres des États-Unis : croit-on vrai­ment qu’il ne s’ag­it que d’un hasard ou de beau­coup de chance ? Lors de l’an­niver­saire du prési­dent Kennedy, l’ac­trice fit beau­coup atten­dre son pres­tigieux pub­lic : Mar­i­lyn ne pou­vait pas arriv­er à l’heure, Mar­i­lyn se devait de faire sen­sa­tion. Il lui fal­lait porter une robe couleur chair qui la mon­trait presque nue, il lui fal­lait chanter comme si elle avait un orgasme, quitte à ali­menter les com­mérages. Mar­i­lyn n’est pas comme les autres, elle est unique, elle chante une chan­son banale comme per­son­ne ne le refera plus après elle ; elle fait tomber un prési­dent améri­cain comme per­son­ne ne saura le refaire après elle.

Au fond, l’ac­trice n’avait pas besoin de l’Ac­tor’s Stu­dio, où l’on appre­nait à “jouer”. Nor­ma Jean ne jouait pas, elle était elle-même, ou plutôt, elle était son inven­tion géniale, Mar­i­lyn, une par­tie d’elle qu’elle ne dévoilait qu’à l’écran, schiz­o­phrène jusqu’au bout des ongles. C’est Mar­i­lyn qui, seule, a créé sa légende : vêtue d’une jupe qui s’en­v­ole, d’une robe rouge couleur sang ou rose bon­bon, d’un pull-over vio­let, la cro­queuse de dia­mants envoie son rouge bais­er et roucoule “Poupoupi­dou”. Qui sait ? Peut-être a‑t-elle été jusqu’à met­tre en scène sa pro­pre mort. Mar­i­lyn pou­vait-elle appa­raître un jour vieille et ridée, ou jouer les grands-mères ? Trente-six ans, c’est un bel âge pour mourir. Surtout quand Nor­ma Jean, cachée sous le fard et le blond trop pâle de Mar­i­lyn, a refait son appari­tion pour un dernier film, hurlant dans le désert pour ensuite blot­tir sa tête con­tre l’é­paule de son amant et par­tir loin, loin, vers des con­trées incon­nues.

Il y a beau­coup d’é­toiles sur le pavé d’Hol­ly­wood, mais il n’y a qu’une star. Con­serve bien ton mys­tère, Mar­i­lyn.