Mer­cre­di 24 sep­tem­bre 2008, Entre les murs de Lau­rent Can­tet est (enfin) en haut de l’affiche. La Palme d’or 2008 a fait couler beau­coup d’encre, de même couleur, unanime. À l’instar des raisons avancées d’une telle récom­pense par le prési­dent du jury (Mis­ter Sean Penn), (« Un film vrai­ment, vrai­ment éton­nant ! »), on s’accorde à couron­ner le film de vertueux prédi­cats. Entre les murs est social, sen­si­ble, engagé, fort, poli­tique… Retour sur la courte fil­mo­gra­phie d’un des cinéastes français les plus promet­teurs…

Déjà, jadis, on affil­i­ait volon­tiers Lau­rent Can­tet à un ciné­ma social : dès son court-métrage Jeux de plage en 1995, en pas­sant par son seg­ment de la col­lec­tion « 2000 vu par… » appelé Les San­guinaires, mais aus­si avec Vers le sud en 2005, on sen­tait l’application à abor­der les tour­ments psy­chologiques de ses per­son­nages en les con­frontant à l’échelle de la société. Et douce­ment, on glis­sait par­fois du terme « fic­tion sociale » à celui, plus immod­éré de « ciné­ma engagé ». La faute sans doute au court-métrage Tous à la manif ! (1993), et à ses deux fic­tions sur le monde du tra­vail, Ressources humaines (1999) et L’Emploi du temps (2001)… Des abus de lan­gage ? Peut-être. Évi­tons d’emprunter des rac­cour­cis : Lau­rent Can­tet n’est pas un cinéaste mil­i­tant (le choix de ses titres – Ressources humaines, L’Emploi du temps – ren­voie à une neu­tral­ité, qui dif­fère par exem­ple du titre plus par­ti­san d’une autre fic­tion sociale, celle de Lucas Bel­vaux, La Rai­son du plus faible).

Réduire son œuvre à un statut poli­tique c’est douter de son art. Can­tet ne fait pas de la poli­tique mais bel et bien du ciné­ma, à sa juste déf­i­ni­tion d’ailleurs, en tant que miroir d’un monde con­tem­po­rain. Il trace dans son reflet les lignes de fuite aspi­rant à la tran­scen­dance du spec­ta­teur. Car si Lau­rent Can­tet réalise des fic­tions engagées c’est à enten­dre de cette façon : son ciné­ma refuse le désen­gage­ment, la néga­tion d’un monde réel. Il s’adonne exclu­sive­ment à la fic­tion tout en emprun­tant au doc­u­men­taire pour renou­vel­er la nar­ra­tion. Il use d’une base scé­nar­is­tique fic­tion­nelle forte qui érige ses per­son­nages en de véri­ta­bles héros, met­tant pen­dant le tour­nage dra­maturgie à l’épreuve du réel (Can­tet cherche à valid­er ses idées de scé­nar­iste pen­dant le tour­nage, notam­ment en mod­i­fi­ant les dia­logues). La fic­tion reste ain­si le doc­u­ment d’une époque, elle flirte avec le réel, et mêle par exem­ple des comé­di­ens pro­fes­sion­nels et ama­teurs. Panach­er comme gage d’équilibre, équili­br­er pour exprimer un regard sur le monde, voilà les fonde­ments qui ser­vent la cohérence de l’œuvre de Can­tet. Une œuvre qui soutire son orig­i­nal­ité non pas par son renou­velle­ment des formes, mais par l’invention d’une façon de racon­ter. Can­tet sait dis­tiller le réel tel un par­fumeur qui extrait l’essence d’une fleur. Il nous fait (res)sentir l’air du temps. Regar­dons de plus près la force de ce pou­voir fic­tion­nel.

L’humain au travail : de la thématique à son incarnation

Aux prémiss­es des fic­tions de Lau­rent Can­tet : le quo­ti­di­en. Égale­ment racine car­ac­téris­tique des films du néo-réal­isme ital­ien, le tra­vail devient le sujet récur­rent de Ressources humaines et L’Emploi du temps. Non seule­ment le tra­vail fait par­tie inté­grante du quo­ti­di­en, mais c’est aus­si l’activité la plus réelle de l’homme, pour ne pas dire la plus « humaine ». Can­tet relève donc l’audacieux défi de pro­pos­er un ciné­ma qui n’offre pas un diver­tisse­ment hors de la vie, mais une pein­ture du réel. Mais Can­tet refuse la qual­i­fi­ca­tion de cinéaste du tra­vail. C’est une notion qu’il abor­de car il par­le avant tout de l’humain ; en cela le plan d’ouverture des San­guinaires (un insert sur une main qui caresse un clavier d’ordinateur) peut être lu comme la métaphore du monde du tra­vail con­tem­po­rain. C’est dans ce rap­port homme/travail que le cinéaste abor­de l’image que l’humanité a d’elle-même : une image de dom­i­na­tion, et donc de servi­tude. Cela se traduit par une car­ac­téri­sa­tion des per­son­nages con­cen­trée sur leur méti­er. Dès la pre­mière scène de Ressources humaines, la pro­fes­sion des per­son­nages nous est livrée au même titre que les liens famil­i­aux. De la même façon, Entre les murs est intro­duit par la réu­nion de pré-ren­trée des pro­fesseurs du col­lège. Cette manière de met­tre en avant la place de ses pro­tag­o­nistes dans la société n’est pas sans rap­pel­er Toni ou Boudu sauvé des eaux, deux films de Jean Renoir qui nouent leur dra­maturgie à par­tir de la caté­gorie sociale des héros.

C’est dans la con­fronta­tion de ses héros avec la vie que Can­tet porte un regard cri­tique sur la société du tra­vail, qui ne tient plus que sur l’espérance, et qui a per­du la rai­son. Il con­state le non-sens du tra­vail dans une époque con­tem­po­raine elle aus­si non sen­sée. Le monde a ses raisons sociales que la rai­son ne con­naît pas : en témoignent les inter­ro­ga­tions de François (François Bégaudeau), le pro­fesseur d’Entre les murs, sur le bien-fondé du règle­ment du col­lège. Égale­ment, lorsqu’il porte à l’écran le fait divers à l’origine de L’Emploi du temps, Lau­rent Can­tet et son scé­nar­iste Robin Campil­lo font le choix de trans­former l’issue du drame. Vin­cent (Aurélien Reco­ing) ne passe jamais à l’acte dans la fic­tion, et le film s’achève non pas sur le meurtre de sa famille mais sur l’annonce d’un nou­v­el emploi. C’est juste­ment dans ce con­tre­point apporté par cette libre adap­ta­tion que l’on décou­vre un dis­cours « poli­tique » (même si non revendiqué) au film. Vin­cent pour­suit sa quête du bon­heur dans le renon­ce­ment du tra­vail. Autrement dit, il exprime que le bon­heur ne réside pas dans la nor­mal­ité. Dans une société gou­vernée par le cap­i­tal, le posi­tion­nement rad­i­cal de Vin­cent appa­raît comme sub­ver­sif. De la même façon, dans Ressources humaines, Lau­rent Can­tet n’omet pas de mon­tr­er les ouvri­ers comme les créa­teurs de richess­es, mais aus­si comme les plus pau­vres.

Toute la finesse du ciné­ma de Can­tet est de ne jamais met­tre la char­rue avant les bœufs : on ne fait pas un film d’idées, c’est tout sim­ple­ment les héros qui véhicu­lent par leur action des per­spec­tives d’interprétations philosophiques, soci­ologiques ou encore poli­tiques. En effet, si on sent un dis­cours cri­tique et con­tes­tataire à l’égard de la société c’est parce que Can­tet met en place dans sa nar­ra­tion une solide car­ac­téri­sa­tion psy­chologique de ses per­son­nages qui entre automa­tique­ment en con­flit avec les rouages et les enjeux du monde mod­erne. La méth­ode est la suiv­ante : une his­toire sim­ple, qui vient met­tre en relief une actu­al­ité de société. L’atout de la fic­tion pour par­ler du réel c’est ici, grâce à une dra­maturgie basique, de pou­voir laiss­er le temps aux sit­u­a­tions de se dévelop­per. C’est le même sen­ti­ment de prox­im­ité et d’identification qui jail­lit chez le lecteur de la trilo­gie de Jules Val­lès (L’Enfant, Le Bache­li­er, L’Insurgé) qui à la pre­mière per­son­ne, dévoile son intim­ité sur fond d’événements poli­tiques majeurs de la France du 19ème siè­cle. A l’instar aus­si de la dernière scène de Ressources humaines où l’enjeu est la sit­u­a­tion entre le père et le fils dans un envi­ron­nement d’appel à la grève. Dans les deux cas, le fait col­lec­tif devient le révéla­teur d’un con­flit per­son­nel et intime. Pour ce faire, la fic­tion se doit d’être doc­u­men­tée (notons dans Tous à la manif ! la place accordée aux reven­di­ca­tions des lycéens) et « doc­u­men­taire ». On recon­nait que dans Entre les murs, les références au doc­u­men­taire sont davan­tage présentes. Et cela appa­raît notam­ment dans le traite­ment de la dimen­sion psy­chologique des per­son­nages, sim­i­laire à l’écriture doc­u­men­taire de Fred­er­ick Wise­man avec entre autres Juve­nile Court (1974). C’est-à-dire que l’intimité des per­son­nages de Entre les murs est traitée comme une intim­ité de per­son­nes. Avec la même dis­tance que le doc­u­men­tariste, Can­tet et Wise­man réus­sis­sent à provo­quer des accoin­tances avec les pro­tag­o­nistes.

Une place : père et fils

Can­tet ajoute un écho uni­versel à ses his­toires, tout en représen­tant chaque envi­ron­nement comme des micro-sociétés (col­lège, entre­prise), qui s’emboîtent les unes aux autres, telles des poupées gigognes. Ain­si, la famille est la plus petite d’entre elles, et elle appa­raît sous les fig­ures du père et du fils. C’est le cas dans Tous à la manif !, Jeux de plage et Ressources humaines. Ce rap­port sou­vent con­flictuel donne lieu à des scènes magis­trales : la course pour­suite sur les rochers des calan­ques dans Jeux de plage, la scène du plateau en équili­bre ou encore celle où le fils déchire la nappe du café de son père pour en faire une ban­de­role, dans Tous à la manif ! Voilà un autre point fort de la nar­ra­tion de Can­tet : il intro­duit du sym­bol­ique de façon inven­tive et sub­tile. La source du con­flit qui ani­me sou­vent la rela­tion père/fils des films de Can­tet est la honte. Ce sché­ma fort était déjà présent dans le chef‑d’œuvre de De Sica Le Voleur de bicy­clette (1949), film dans lequel le père doit sup­port­er le regard répro­ba­teur de son fils et affron­ter sa pro­pre honte pour sur­vivre. Dans Ressources humaines, le sen­ti­ment de honte opère des va-et-vient entre le père et le fils, il est tabou et est finale­ment plus tra­ductible par « la honte d’avoir honte ». Le rap­port aux pères, sym­bole des racines, ques­tionne l’origine sociale des fils. Antony Cordier dans son doc­u­men­taire Beau comme un camion (1999), met le doigt sur ce qui ne se dit pas entre Franck (Jalil Les­pert) et son père dans Ressources humaines : le com­plexe du milieu ouvri­er, la servi­tude au tra­vail.

Cinéaste human­iste au même titre que Jean Renoir, il n’est pas ques­tion pour lui de pro­pos­er une vision duale, manichéenne de l’Homme. Mon­tr­er l’humain c’est aus­si par­ler de ses nuances, expos­er les inco­hérences de cha­cun : dans Tous à la manif !, sans juge­ment, Can­tet présente une bande de lycéens rem­plis d’idéaux poli­tiques mais oubliant par­fois le geste altru­iste au quo­ti­di­en. Con­stater avec intu­ition, c’est l’habilité de Can­tet, et s’il crée des per­son­nages qui cherchent leur place, lui a trou­vé la sienne.

Le chez-soi : un ici et un ailleurs

Les lieux, les décors, tien­nent eux aus­si une place de choix dans cette fil­mo­gra­phie. Ils peu­vent être la tra­duc­tion par l’image d’un égare­ment intérieur des per­son­nages (Vers le sud, L’Emploi du temps) ou l’endroit du rassem­ble­ment, de la réu­nion (le café dans Tous à la manif !, ou encore la salle de classe dans Entre les murs) et dans ce cas l’expression de la recherche d’un chez-soi.

Formelle­ment, c’est dans Entre les murs et L’Emploi du temps que la spa­tial­ité est tra­vail­lée avec des par­tis pris formels rad­i­caux. Dans Entre les murs, véri­ta­ble huis clos, lorsqu’on exclut un élève du col­lège, il l’est aus­si du film. Dans L’Emploi du temps, l’omniprésence des vit­res fait de Vin­cent un spec­ta­teur, car elles le sépar­ent de son envi­ron­nement. Par ailleurs, le mon­tage fonc­tionne avec une alter­nance de séquences (les moments en famille/ les échap­pées soli­taires) et devient une sorte de mise en image d’un emploi du temps en pro­posant l’alternance de ces deux vies par­al­lèles, sim­i­laire à un enchaîne­ment de semaines.

Lau­rent Can­tet n’est pas mil­i­tant, mais pierre par pierre, film après film il abat les murs qui obstru­ent notre regard sur le monde en faisant en sorte que le poli­tique ne soit pas autre chose que la vie. Le ciné­ma de Lau­rent Can­tet demande du temps, mais pas néces­saire­ment de gros moyens. Entre les murs est l’aboutissement de cette méth­ode de tra­vail. Pren­dre le temps, dans le monde d’aujourd’hui et spé­ci­fique­ment dans ce méti­er, est un acte sédi­tieux. C’est un élan vers une réforme du sys­tème de fab­ri­ca­tion des films, vers un renou­veau, non plus formel mais soci­ologique dans l’Histoire du ciné­ma. Une nou­velle place pour le 7e art.