Comme dans Entre les murs et L’Atelier, Lau­rent Can­tet se focalise ici sur les fric­tions provo­quées par la dif­fi­cile inté­gra­tion des pop­u­la­tions issues de l’immigration, en adop­tant une per­spec­tive microso­ci­ologique. C’est en scru­tant quelques rela­tions inter­per­son­nelles qu’il cherche à pren­dre le pouls d’une société divisée, en racon­tant com­ment Karim D., un jeune écrivain issu d’une cité de Bag­no­let et tout juste con­fron­té au suc­cès[1], con­naît une mort sociale instan­ta­née alors que d’anciens tweets haineux pub­liés sous pseu­do­nyme (« Arthur Ram­bo ») refont sur­face. En par­tant de ce canevas, le film fait du pour­risse­ment de la vie publique par les réseaux soci­aux la matière d’une réflex­ion sur l’ambivalence de la méri­to­cratie française. L’ascenseur social y appa­raît surtout comme un étau où se retrou­vent pris ceux qui « réus­sis­sent », invités par le haut à abjur­er la colère qui ani­me leur tra­jec­toire, et par le bas à rester sol­idaires des injus­tices aux­quelles ils ont fini par échap­per.

L’intérêt d’Arthur Ram­bo réside essen­tielle­ment dans la manière dont il dépeint Karim D. comme un véri­ta­ble tran­sclasse et non comme un transfuge de classe, au sens où sa mobil­ité sociale n’est pas un sim­ple état, mais un proces­sus jamais achevé[2] ; elle se traduit moins par le pas­sage d’un monde social à un autre que par la per­sis­tance d’un entre-deux où il ne peut que dif­fi­cile­ment se sen­tir à sa place. C’est là son véri­ta­ble objet, la cri­tique des formes virtuelles de com­mu­ni­ca­tion faisant surtout office d’arrière-plan con­textuel. Le traite­ment réservé à cette toile de fond n’est pas pour autant dénué de qual­ités : dans la pre­mière par­tie, où s’opère le rapi­de bas­cule­ment de la gloire à la répro­ba­tion générale, la caméra cadre presque autant les vis­ages que les télé­phones porta­bles, mon­trant habile­ment à quel point la chair du social est aujourd’hui plus que jamais médi­atisée par des dis­posi­tifs qui dictent leur rythme aux formes de vie. Sous le regard effacé d’une mise en scène dont on pour­ra regret­ter le car­ac­tère glob­ale­ment illus­tratif, les objets tech­nologiques appa­rais­sent néan­moins comme de véri­ta­bles agents soci­aux : ils imposent aux acteurs humains leurs réac­tions stan­dard­is­ées, imp­ri­mant leur direc­tion au réc­it et aux dia­logues.

Trouble défaite

Ce dis­posi­tif cri­tique, sim­ple mais effi­cace, se fait plus sub­til dans la deux­ième par­tie du film, où Can­tet et ses coscé­nar­istes (Fan­ny Bur­di­no et Samuel Doux) cherchent à restituer au per­son­nage de Karim D. la trou­ble opac­ité que sa vie numérique lui refuse. En témoigne la scène où Karim, dans un entre­tien où il cherche à se racheter, tente de con­tre­bal­ancer ses pro­pos anti­sémites par ses tweets islam­o­phobes, arguant du fait qu’il est lui-même issu d’une famille de con­fes­sion musul­mane. Il revendique alors d’avoir « tapé » sur tout le monde pour inviter à réfléchir, avant de recon­naître que les provo­ca­tions lui venaient « peut-être plus facile­ment quand c’était sur les Juifs ». Il serait un peu rapi­de d’y lire une man­i­fes­ta­tion de cette islam­o­pho­bie latente con­sis­tant à faire des musul­mans les fers de lance d’un « nou­v­el anti­sémitisme »[3]. C’est plutôt l’ambivalence du per­son­nage lui-même qui s’exprime sans être dis­sipée : ses con­vic­tions éman­ci­patri­ces sont-elles en effet entachées d’une ani­mosité incon­sciente envers les Juifs ? Ou est-ce, plus banale­ment, qu’il est plus sim­ple d’écrire des tweets haineux lorsqu’il s’agit de com­mu­nautés aux­quelles on n’appartient pas soi-même ?

Le film cherche ain­si à déchir­er le voile du tri­bunal numérique, pour restituer à Karim ce qu’il lui refuse : l’ambivalence d’un engage­ment sincère dont on ne peut tout à fait exclure qu’il con­ti­enne aus­si plusieurs zones d’ombre. Plus frontale­ment, Arthur Ram­bo invite à se deman­der si la mémoire per­ni­cieuse d’Internet ne risque pas d’être tout par­ti­c­ulière­ment instru­men­tal­isée pour dis­qual­i­fi­er des tran­sclass­es issus de l’immigration dont cer­tains préfér­eraient, du fait d’un racisme encore mal digéré, qu’ils restent à leur place. Si le film parvient ain­si tout de même à explor­er un hori­zon plus intéres­sant que la seule pein­ture des affres des réseaux soci­aux, le manque d’in­spi­ra­tion de sa mise en scène le can­tonne toute­fois dans les con­tours étroits d’un drame social assez con­ven­tion­nel.

Notes

Notes
↑1 Le film s’inspire libre­ment de l’affaire Meh­di Meklat, qui remonte à févri­er 2017.
↑2 Nous emprun­tons la let­tre et l’esprit de cette dis­tinc­tion à Chan­tal Jaquet (Les Tran­sclass­es ou la non-repro­duc­tion, 2021).
↑3 C’est l’expression employée dans Le Nou­v­el anti­sémitisme en France (2018), ouvrage col­lec­tif pub­lié un an après l’affaire Meh­di Meklat. Écrit surtout par des essay­istes, édi­to­ri­al­istes et écrivains plus que par des spé­cial­istes de l’antisémitisme, il avait le bon goût d’accuser, avant même la mode de l’hiver 2021, les « islamo-gauchistes » de « gêne à nom­mer l’antisémitisme islamique ».