Qui sont les cri­tiques de ciné­ma, cette espèce de moins en moins rare de jour­nal­istes qu’on aime détester, selon la for­mule con­sacrée? Avec cette rubrique don­nant directe­ment la parole à ses rédac­teurs, Critikat cherche à entr­er un peu plus avant dans leur intim­ité, pour décou­vrir com­ment l’on passe de “sim­ple” spec­ta­teur com­men­tant le film à la sor­tie de la salle à l’an­a­lyste aux juge­ments sou­vent tranchés, tou­jours sub­jec­tifs, cinéphile si pas­sion­né qu’il ressent le besoin de com­mu­ni­quer ses goûts et dégoûts à un pub­lic le plus large pos­si­ble. Mais au fait, c’é­tait com­ment, vous, votre pre­mière fois?

Quel est le film qui vous a donné envie d’écrire sur le cinéma?

Vin­cent Avenel

Aucun.

C’est une salle, la salle art & essai de Brétigny sur Orge pour ne pas la nom­mer. Une pro­gram­ma­tion incroy­able pour une salle de ban­lieue : j’ai le sou­venir de La Fleur de mon secret, Accion Mutante, Tiens ton foulard Tatiana, L’Aven­ture de Mme Muir ou La vie est belle — sans oubli­er le “traf­ic” d’af­fich­es achetées sous le man­teau qui donne le sen­ti­ment d’être un esthète clan­des­tin. De quoi forg­er un solide bagage d’au­to­di­dacte… et une pro­fonde envie d’en par­ler à quelqu’un ! Parce que lorsque tu ressors d’une salle avec le sen­ti­ment d’avoir vécu, com­pris quelque chose, d’avoir évolué — et pourquoi pas, d’être un peu meilleur qu’en ren­trant dans la salle, tu as très envie de le dire, de le faire partager.

Ce qui, il faut l’avouer, n’est pas très sim­ple lorsqu’on est le seul de son entourage à fréquenter l’en­droit.
— “Tiens, j’ai été au ciné ce week-end…”
— “Cool, t’as vu quoi ?”
— “Dr. Folam­our !”
— “Ah ? Con­nais pas. Moi j’ai été voir Le Grand bleu” …

Et donc for­cé­ment, vivre ça donne envie d’en par­ler de façon argu­men­tée, ça force à affin­er ses argu­ments (et acces­soire­ment, il faut bien dire que ça inspire une oppo­si­tion farouche vis-à-vis d’un pub­lic qui con­somme de l’im­age sans se pos­er plus de ques­tion) — et à sauter sur l’oc­ca­sion quand on se trou­ve en posi­tion de pub­li­er ça. Si ça se trou­ve, il se trou­verait même peut-être des gens pour nous lire !

Ari­ane Beauvil­lard

Ma nuit chez Maud.

Frédéric Cail­lard

S’il faut choisir un film je dirais La Jetée de Chris Mark­er, mais dans mon cas ce fut plus un proces­sus con­tinu qu’une révéla­tion soudaine.

Stéphane Cail­let

Ce n’est pas un film, mais plutôt la décou­verte de la nou­velle généra­tion de cinéastes nip­pons des années 1990–2000, qui m’a don­né envie d’écrire sur le ciné­ma. Par leur cinéphilie, Kuro­sawa Kiyoshi, Aoya­ma Shin­ji ou encore Suwa Nobuhi­ro, m’ont ouvert à d’autres auteurs pas­sion­nants de l’his­toire de la ciné­matogra­phie japon­aise (Oshi­ma, Yoshi­da, Ima­mu­ra, Waka­mat­su…) ain­si qu’aux divers cinéastes de la moder­nité ciné­matographique. Si je dois retenir une oeu­vre qui a par­ti­c­ulière­ment motivé mon envie d’écrire, c’est Kaïro de Kuro­sawa Kiyoshi, qui n’est pas un “grand film”, mais qui cor­re­spond à ce que j’aime dans le ciné­ma : un traite­ment métaphorique et sym­bol­ique des thèmes soci­aux et his­toriques lié à une décon­struc­tion des fig­ures filmiques.

Sébastien Cha­puys

Ce sont moins les films eux-mêmes qui m’ont don­né envie d’écrire, que la façon dont les cri­tiques ayant pignon sur rue en rendaient compte : à quelques excep­tions près, je trou­vais leurs com­men­taires peu per­ti­nents, con­formistes, snobs ou de mau­vaise foi. Je m’én­er­vais sou­vent à l’é­coute du Masque et la Plume, ou à la lec­ture des Cahiers, de Posi­tif, de Téléra­ma ou du Monde, regret­tant de n”y retrou­ver que trop rarement ma vision : celle d’un ciné­ma inscrit dans le monde, vecteurs d’idéolo­gies, et ne planant pas dans une bulle coupée de la société qui le pro­duit et le con­somme ; celle d’une cinéphilie morale et poli­tique, qui ne se con­tente pas de trac­er une fron­tière arbi­traire entre les films qui relèveraient du « Ciné­ma » et ceux qui n’en relèveraient pas, ou de tenir à jour une liste de grands artistes intouch­ables dont les œuvres se situeraient en-dehors de l’His­toire.

Pour les besoins de l’ex­er­ci­ce, je cit­erai une poignée de films qui m’ont per­mis d’a­vancer sur le chemin de la cri­tique :

- Le Déca­logue de Krzysztof Kies­lows­ki, dont la con­struc­tion com­plexe et sub­tile, source inépuis­able d’analyse, m’a fait com­pren­dre com­ment un bon texte pou­vait enrichir et même trans­former la vision d’un film ;
— Le Rebelle de King Vidor, qui m’a fait réalis­er l’im­por­tance d’une cri­tique rompant avec l’aveu­gle­ment auteuriste qui trans­forme en chef-d’œu­vre indis­cutable un navet véhic­u­lant une idéolo­gie nauséabonde ;
— Un homme dans la foule d’Elia Kazan, qui m’a révélé com­ment un film de 1957 pou­vait encore par­ler aux spec­ta­teurs des années 2000, et qui m’a per­mis d’écrire le pre­mier arti­cle que j’ai jugé digne d’être pub­lié.

Oscar Duboy

Aucun film n’a été une révéla­tion dans ce sens là pour moi. Je n’ai jamais ressen­ti la cri­tique comme une voca­tion ou une chose innée par la vision d’un film en par­ti­c­uli­er. Cela a plutôt mûri sur la durée…

Lau­rine Estrade

J’é­tais en 6e Ciné­ma. On avait vu Les Demoi­selles de Rochefort, et la plu­part de mes cama­rades n’avaient pas aimé, ils se moquaient du film. En classe, la prof était un peu dépassée par ces retours très négat­ifs. J’ai levé la main : je voulais défendre le film, je lui recon­nais­sais une sin­gu­lar­ité, un univers, une forme. Lors de la séance suiv­ante nous avons vu Rain­ing Stones. Cette fois c’é­tait plus fort, le film me touchait davan­tage.
Je n’ar­riverai pas à en par­ler en classe. Il me fau­dra écrire.

Romain Génis­sel

Mon pre­mier arti­cle fut écrit à la suite de la pro­jec­tion du Match Point de Woody Allen.
Il me fal­lait revenir fréné­tique­ment sur cette tragédie lon­doni­enne et renouer ain­si avec un cinéaste que j’ai aimé et que j’avais mis un peu de côté. Et plus prosaïque­ment je me devais d’évo­quer, out­re l’at­trait sex­uel de Scar­lett, sa voix grave, écorchée et péné­trante.

Bien avant cela une pro­jec­tion d’Orange mécanique à 14 ans m’a con­fron­té à un monde vio­lent et insoupçon­né mais m’a surtout per­mis de saisir ce qu’é­tait un vrai point de vue de cinéaste.
L’aspect sub­ver­sif de la pro­jec­tion tenait aus­si au fait qu’elle s’est déroulée un dimanche en plein après-midi avec ma géni­trice en train de repass­er et sans doute hor­ri­fiée (ses vocif­éra­tions spo­radiques faisant foi) à l’idée que ma future (et min­ime) “crise ado­les­cente” se déroule comme celle de ce bon vieux Alex.

Enfin les VHS emprun­tés à la fac de Cit­i­zen Kane et de Pier­rot le fou fer­ont le reste. Et ces ban­des-là, il s’avère que je les ai lit­térale­ment et man­i­feste­ment usées.

Clé­ment Graminiès

Très cer­taine­ment Nel­ly et M. Arnaud de Claude Sautet car c’est un film si déli­cat et telle­ment con­stru­it sur les non-dits et l’im­plicite que j’avais besoin de couch­er sur papi­er mon ressen­ti vis-à-vis du film pour mieux en cern­er les enjeux. Il s’agis­sait d’une pre­mière approche. Ensuite, ce sont les films de Bergman qui ont achevé de me con­va­in­cre d’écrire sur le ciné­ma.

Flo­ri­an Guig­nan­don

Le déclic, ça n’a pas été un film mais bien un texte, et pour être plus pré­cis un texte de Jacques Riv­ette sur Voy­age en Ital­ie de Rober­to Rosselli­ni, paru en 1953 dans les Cahiers du ciné­ma et pub­lié à nou­veau dans un recueil inti­t­ulé La poli­tique des auteurs, sor­ti dans la petite bib­lio­thèque des Cahiers du ciné­ma. Le texte s’appelait Let­tre à Rosselli­ni, et il y avait de l’humour, de la provo­ca­tion, et puis une façon de par­ler de mise en scène assez forte et bril­lante, com­para­nt les trav­el­lings du cinéaste aux courbes de Matisse. Le texte était long, la forme très libre, presque un exer­ci­ce lit­téraire puisqu’en le lisant je n’avais pas vu le film, mais que cette lec­ture a pour­tant décidé de cer­taines choses… Bon alors le ciné­ma était là depuis un petit moment, et de façon insis­tante les mois précé­dents, mais là c’était sûr… Et pour­tant Riv­ette cinéaste m’assomme… Comme quoi…

Arnaud Hée

L’at­ti­tude cri­tique est venue tar­di­ve­ment, pro­gres­sive­ment et de manière assez floue. Je peux d’abord sig­naler que j’ai eu une pra­tique de l’écrit dans une dis­ci­pline uni­ver­si­taire, l’his­toire. Celle-ci n’a pas été très heureuse, plutôt frus­trante et insat­is­faisante à bien des égards. Voilà qui don­nera de l’eau au moulin de ceux qui pensent que les cri­tiques de ciné­ma sont des frus­trés… Pour en venir aux films qui m’ont placé face à la pos­si­bil­ité ou même la néces­sité d’un regard cri­tique, ce ne sont pas des œuvres que je porte très haut dans mon coeur. Il s’a­gi­rait plutôt de films qui met­tent en ques­tion le regard du spec­ta­teur et les enjeux de représen­ta­tion. Je pense notam­ment à La Liste de Schindler de Spiel­berg (avec l’épisode du man­teau rouge de la fil­lette ou le sus­pense dans les douch­es du camps), égale­ment à Requiem for a dream de Dar­ren Aronof­sky, dont j’é­tais ressor­ti très impacté, impres­sion­né comme une pel­licule. Avec ces films, je me suis forgé une sorte de principe ; l’im­age, pas seule­ment ciné­matographique, ne peut pas être que séduc­tion ou démon­stra­tion, elle est aus­si une forme de morale dans laque­lle le spec­ta­teur dis­pose d’un espace et d’une lib­erté pour cir­culer en son sein. Mais surtout, s’il y avait un film, ce qui n’est pas vrai­ment le cas, ce serait Fun­ny Games de Haneke en 1997, que je suis allé voir deux fois coup sur coup et à pro­pos duquel je me suis beau­coup ques­tion­né. J’y voy­ais beau­coup d’en­jeux. À cette occa­sion, pas une ligne de ma part, mais j’ai fait con­nais­sance avec la lit­téra­ture cri­tique. C’est peut-être pourquoi, même si je suis loin d’ador­er Haneke, je ne le déteste pas et le trou­ve même utile dans le champ ciné­matographique.

Raphaël Lefèvre

Si, aujour­d’hui, écrire sur le ciné­ma relève d’un désir fort, voire d’une néces­sité, je dois admet­tre que cela ne m’est pas venu tout seul. Une per­son­ne m’y a encour­agé, sans qui je n’au­rais peut-être jamais sauté le pas : ma prof de phi­lo, qui souhaitait lancer un site de cri­tique de films par et pour les lycéens. Pour en venir au film, j’au­rais voulu répon­dre Les Para­pluies de Cher­bourg de Jacques Demy, Les Savates du Bon Dieu de Jean-Claude Bris­seau ou Dans la cham­bre de Van­da de Pedro Cos­ta — des films qui comptent par­ti­c­ulière­ment dans mon imag­i­naire cri­tique -, mais il s’ag­it du Pacte des loups de Christophe Gans. Je ne l’ai jamais revu depuis, et je me demande bien ce que j’en penserais aujour­d’hui… Je le trou­verais prob­a­ble­ment trop bour­sou­flé, indi­geste et creux. Sans pour autant l’en­censer de bout en bout (à l’époque déjà, je regret­tais que la bête, si habile­ment sug­gérée dans un pre­mier temps, appa­raisse à out­rance par la suite, et que le film s’achève dans un grand n’im­porte quoi nar­ratif et fig­u­ratif), je me sou­viens m’être enflam­mé avec un lyrisme tout ado­les­cent face à sa prise de risques offrant le film à la pos­si­bil­ité du ridicule : ce syn­crétisme mêlant les gen­res, les influ­ences, les familles de ciné­ma, le dynamisme et la mièvrerie, le grotesque et le sub­lime. Si mes goûts et mon approche du ciné­ma ont sen­si­ble­ment changé depuis, si les ambi­tions n’as­surent pas le résul­tat, ces motifs pour lesquels j’avais eu envie de défendre le film m’ani­ment encore aujour­d’hui.

Math­ieu Macheret

Le film qui m’a don­né envie d’écrire sur le ciné­ma est Le Fan­tôme de la lib­erté de Luis Bunuel. Sa pre­mière vision m’avait lais­sé désem­paré. J’avais l’im­pres­sion d’avoir saisi quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Je ne pou­vais pas dire si je l’avais aimé ou pas : j’é­tais éton­né, au sens fort du terme. Alors, j’ai pris le par­ti d’écrire un texte pour le défendre, comme cela, à pile ou face. J’au­rais pu tout aus­si bien décider de le descen­dre. Mais je me dis aujour­d’hui que, dans la mesure où ce film m’avait “inter­rompu” alors que tant d’autres me pas­saient par-dessus la tête, ma déci­sion n’é­tait pas tout à fait arbi­traire. Au stade de l’écri­t­ure, non seule­ment Le Fan­tôme s’est éclairé — tout en con­ser­vant sa pré­cieuse part d’indé­cid­able — mais je me suis mis à l’aimer, très fort. L’écri­t­ure me révélait des aspects, des rap­ports, des idées qui ne m’avaient pas frap­pé lors de sa pro­jec­tion (uni­ver­sité de Nan­terre, 2002). La pro­jec­tion d’un film est trop rapi­de, elle nous sub­merge : on n’a pas le temps de tout voir, de tout vis­iter. La cri­tique naît du désir d’y revenir, d’y rester un peu plus longtemps que prévu. Le cri­tique squat­te.

Car­ole Mil­leliri

À bien y réfléchir, mon envie d’écrire sur le ciné­ma n’est pas née d’un seul film, d’une révéla­tion soudaine ou d’un élan com­pul­sif, même si cer­tains films ont stim­ulé ou relancé ma pas­sion pour le ciné­ma à un moment ou un autre. Le pas­sage à l’écriture cri­tique, exer­ci­ce de style par­ti­c­uli­er et par­fois périlleux, a con­sti­tué une étape nou­velle et assez tar­dive dans mon his­toire per­son­nelle avec le ciné­ma, nour­ris­sant ma pro­pre réflex­ion (évo­lu­tive et per­pétuelle) sur cet art que j’aime tant et me per­me­t­tant de réfléchir au ciné­ma que j’aimerais pouvoir/savoir faire. Écrire sur le ciné­ma ne con­siste pas à ten­ter d’imposer sa pro­pre analyse et son pro­pre juge­ment. Aucun arti­cle cri­tique (ou aucune analyse filmique) n’a voca­tion à con­tenir un film à lui seul. Ce serait con­tra­dic­toire avec la voca­tion artis­tique même du ciné­ma. L’acte d’écriture per­met avant tout de struc­tur­er et de nuancer ses pro­pres impres­sions sur un film et de con­tin­uer à le faire vivre au-delà du temps fugace de sa pro­jec­tion. Cette per­spec­tive est d’autant plus vraie lorsque l’on a la chance de partager ses textes avec un large lec­torat poten­tiel, comme Critikat le per­met.

Camille Pol­las

Ça ne s’est pas passé comme ça. Mon pre­mier sou­venir de ciné­ma et de salle de ciné­ma — même s’il y a sûre­ment eu d’autres films avant — c’est Der­sou Ouza­la, d’Akira Kuro­sawa. Un peu ter­ri­fié par la scène où Arse­niev et Der­sou se per­dent au couch­er du soleil dans les steppes glacées, je n’ou­blierai pas le sif­fle­ment du vent et leur peur de mourir. J’avais décou­vert qu’on pou­vait mourir avec les per­son­nages d’un film jusqu’à ce que la lumière revi­enne, et même une fois sor­ti garder quelques min­utes encore leur façon de marcher.

Je ne dirais pas que la lec­ture sur le ciné­ma n’est venue que comme un con­tre­point, pour pren­dre de la dis­tance face aux plongées dans les films, mais c’est plutôt par là qu’est venue cette envie d’écrire. A force de voir, envie de lire, et à force de lire, envie d’écrire. Et finale­ment, moins pour com­pren­dre ou pour chercher une quel­conque vérité que pour pro­longer le plaisir du ciné­ma. Décou­vrir non ce que cache le film mais ce qu’il a pu semer en moi.

Flavien Pon­cet

Le ciné­ma s’est révélé pour moi comme un art, ou du moins comme un moyen d’ex­pres­sion qui con­cerne autant les affects que l’in­tel­lect, dès que j’ai décou­vert Matrix des frères Andy et Lar­ry Wachows­ki. La façon, adroite ou mal­adroite — cha­cun s’en fait le cri­tique -, dont des don­nées philosophiques en puis­sance se cou­plent de scènes d’ac­tion en acte m’a révélé le poten­tiel artis­tique du ciné­ma. Par la suite, j’ai écrit à pro­pos des films quand que je me suis ren­du compte à quel point ils pou­vaient recel­er de richess­es. Les mots et les dis­cus­sions ne suff­isant pas pour explor­er l’ex­péri­ence du film, il m’a fal­lu couch­er l’ensem­ble de mes pen­sées sur papi­er, struc­tur­er le tout, faire texte. Les pre­mières oeu­vres à avoir exigé une telle pré­cau­tion de ma part furent Incass­able de M. Night Shya­malan puis 2001 : L’Odyssée de l’e­space de Stan­ley Kubrick. Faire courir la bille sur le papi­er ou pian­ot­er sur le clavier pour ordon­ner l’ex­péri­ence du film et une pen­sée du ciné­ma dev­in­rent pour moi comme une fièvre sal­va­trice.

Fabi­en Reyre

Man­hat­tan de Woody Allen (1979) est prob­a­ble­ment le film qui à la fois m’a révélé l’ex­is­tence du ciné­ma en tant qu’art et qui a déclenché, par exten­sion, mon envie d’écrire sur les films… Avant de voir ce film, vers 16–17 ans, le ciné­ma n’é­tait guère plus pour moi qu’un diver­tisse­ment plaisant sur lequel je m’in­ter­ro­geais peu. Pur pro­duit de l’en­seigne­ment pub­lic, je ne remercierai jamais assez ma prof d’alle­mand qui, en Pre­mière, m’a fait décou­vrir Fass­binder et Wen­ders, ou mon prof de phi­lo grâce auquel je me suis intéressé à Alt­man ou East­wood. Mais c’est tout seul que j’ai décou­vert, un soir sur Arte, un film de ce réal­isa­teur dont j’avais déjà vu quelques films du coin de l’oeil, et qui allait devenir mon idole de ciné­ma : Woody Allen. Parce que je fan­tas­mais sur cette ville, New York, où je rêvais d’aller, je me suis lais­sé séduire par ce titre-somme : Man­hat­tan. Dès les pre­mières min­utes, où le per­son­nage prin­ci­pal, joué par Woody Allen lui-même, tente d’ex­pli­quer son amour pour sa ville, sur des images de New York mag­nifiées par une pho­to éblouis­sante et la Rhap­sody in Blue de Gersh­win en fond sonore, j’ai été lit­térale­ment saisi. Jusqu’à ces dernières images et le vis­age de Mariel Hem­ing­way, splen­dide bout de femme pas encore adulte mais capa­ble de don­ner une belle leçon de vie à Isaac Davis/Woody Allen… Man­hat­tan a com­plète­ment boulever­sé ma façon de regarder un film et m’a surtout per­mis de pren­dre con­science de l’ex­tra­or­di­naire pou­voir intel­lectuel et sen­soriel d’un art dont je ne soupçon­nais pas la force. A dix ans, déjà, ma mère m’avait emmené voir Out of Africa et j’avais été totale­ment trans­porté, émer­veil­lé, boulever­sé sans véri­ta­ble­ment com­pren­dre pourquoi, ou com­ment. Man­hat­tan a apporté la réponse à ces ques­tions. Le lende­main, j’a­chetais tous les mag­a­zines de ciné­ma que je trou­vais en kiosque, et le méti­er idéal se révélait à moi : cri­tique de films.

Matthieu San­tel­li

Quitte à en éton­ner plus d’un, je répondrais Titan­ic. Pas que le film, à l’époque, me soit apparu comme un joy­au artis­tique qui se devait d’être défendu, mais plutôt en réac­tion à l’incroyable phénomène de masse qu’il sus­ci­ta. J’étais alors le tout jeune « rédac­teur en chef » du jour­nal de mon lycée. Le film, que je vis dès le pre­mier jour de sa sor­tie, me lais­sa plutôt de mar­bre. Puis survint son incroy­able suc­cès. Les jeunes de « ma » généra­tion se retrou­vèrent dans cette his­toire d’amour un peu mièvre, timide­ment sociale et facile­ment trag­ique. Les filles se recon­nais­saient dans les ron­deurs et la rebel­li­tud­erie de Rose (Kate Winslet). Les garçons se soumirent à ce fade idéal mas­culin en voie de tétardi­s­a­tion qu’incarnait Jack (Leonar­do DiCaprio). Devant tant de mol­lesse d’esprit, devant une si faible exi­gence spir­ituelle, je pressen­tais (incon­sciem­ment) ce qui allait devenir le refuge d’une grande lâcheté intel­lectuelle car­ac­téris­tique du XXIe siè­cle, qui préfère se cacher der­rière l’évidence facile d’une romance chaste, plutôt que d’affronter les ambiguïtés du désir et des sen­ti­ments. Et une telle lâcheté laisse peu de place au ciné­ma pour exis­ter, elle l’asphyxie même. Bref, Titan­ic son­nait comme un coup de grâce. C’est pourquoi je décidais alors de con­sacr­er une page du jour­nal à un arti­cle assas­sin sur le film et son suc­cès.
Bien enten­du, le texte était loin de met­tre à plat toutes ses con­sid­éra­tions et souf­frait de la médiocre teneur de ses argu­ments… Quoiqu’il en soit, je pense qu’il s’agit là de ma pre­mière pul­sion cri­tique. C’est-à-dire que pour la pre­mière fois j’ai voulu, à tra­vers un film, par­ler d’autre chose, aller au-delà des sim­ples ques­tions plas­tiques, ouvrir mon texte sur le monde. Ce n’est que bien plus tard, lorsque j’ai sérieuse­ment com­mencé à pra­ti­quer la cri­tique de ciné­ma, que j’ai com­pris sa voca­tion soci­ologique, la manière dont elle per­me­t­tait d’analyser la société et l’époque. En lisant Serge Daney, notam­ment, qui fut peut-être celui qui me don­na vrai­ment envie d’écrire, ou mieux, celui qui me fit com­pren­dre ce que ça sig­ni­fie, fon­da­men­tale­ment, écrire. J’espère que chaque phrase que je rédi­ge lui rend digne­ment hom­mage…

Benoît Smith

Mal­heureuse­ment, mes sou­venirs du temps où j’ai eu envie de m’ex­primer sur le ciné­ma (à l’époque, c’é­tait sur un forum Cara­mail !) sont telle­ment loin­tains que… eh bien, en fait, je ne me sou­viens plus de ce qui m’avait amené là. En tout cas, ma présence à Critikat n’est que la suite logique de ces pre­mières dis­cus­sions.

Ophélie Wiel

Je me sou­viens que Godard dis­ait dans une inter­view qu’il n’avait pas la pré­ten­tion, comme d’autres avant lui, de clamer qu’il regar­dait des Bergman ou des Drey­er à 5 ans; lui voy­ait des Dis­ney, comme tous les enfants. Je serai plus pré­ten­tieuse que lui: le ciné­ma, et avec lui, l’en­vie d’écrire sur le ciné­ma, m’est venue très tôt. Pas encore quand je regar­dais des Chap­lin en famille, mais un peu après: j’ai un sou­venir très pré­cis d’une dif­fu­sion d’Autant en emporte le vent en VF sur une chaîne publique — sans doute FR3 à l’époque — et du grand boule­verse­ment que cela a occa­sion­né en moi: non, le ciné­ma, ce n’é­tait pas seule­ment des trucs ani­més et rigo­los qui pas­saient à la télévi­sion, mais un art à part entière. J’ai alors com­mencé par deman­der à mon père de m’ini­ti­er à cet art en m’a­chetant des VHS pour Noël — des Hitch­cock, des west­erns, des Fred&Ginger que je regar­dais en boucle, émer­veil­lée. Et puis je dévo­rais le Téléra­ma que nous rece­vions le mer­cre­di soir, en découpant tous les arti­cles sur les films que j’avais vus ou que j’avais envie de voir, et en rêvant qu’un jour on ver­rait mon nom en bas d’une cri­tique sur Chan­tons sous la pluie… La cri­tique de ciné­ma m’est ain­si apparue d’abord, et de façon très égo­cen­trique, comme un moyen d’ex­primer mon admi­ra­tion pas­sion­née pour les films que j’aimais. Et puis, ensuite, on grandit, on s’en­durcit… Heureuse­ment, l’émer­veille­ment est resté: la cri­tique, c’est aus­si cela.