Dans le sil­lage de notre analyse con­sacrée aux liens que tis­sent la fig­ure de Bruce Spring­steen et le ciné­ma, nos rédac­teurs évo­quent quelques musiques de films mar­quantes et scènes où la bande-son joue un rôle prépondérant.

Carrie, ou l’art du contrepoint horrifique

Celui qui décou­vri­rait, sans avoir vu le film, le thème prin­ci­pal de Car­rie au bal du Dia­ble de Bri­an de Pal­ma, serait éton­né d’apprendre qu’il ouvre et referme un film d’horreur par endroits tétanisant. Il y a bien une plu­ral­ité d’émotions qui s’exprime dans la par­ti­tion de Pino Don­ag­gio, mais ni la peur ni l’effroi n’en font par­tie. Une forme de sourde mélan­col­ie reten­tit d’abord, un abîme porté par la super­po­si­tion d’un thème au piano et de plaintes d’instruments à corde, dont la tonal­ité varie toute­fois à la moitié, lorsque s’ajoute à l’orchestre la joliesse vir­ginale d’une volute de flûte. C’est, enfin, sur une touche apaisée que s’achève l’ensemble, décidé­ment très riche en dépit de sa con­ci­sion, avec quelques notes de gui­tare acous­tique. En sol­lic­i­tant les ser­vices de Pino Don­ag­gio après avoir décou­vert son tra­vail sur Ne vous retournez pas, autre bande-son atyp­ique de film d’horreur où le lyrisme et l’harmonie des thèmes prin­ci­paux côtoient des plages plus ouverte­ment anx­iogènes, Bri­an de Pal­ma opte pour un con­tre­point musi­cal que le mon­tage de son film va encore davan­tage nour­rir. Car ce thème habille d’abord un générique éro­tique (autre dimen­sion très impor­tante de la féconde col­lab­o­ra­tion Donaggio/de Pal­ma – huit films), qui jure lui-même avec la courte scène d’introduction, où Car­rie (Sis­sy Spacek) se voit humil­iée par ses cama­rades de classe. Dans la moi­teur d’un ves­ti­aire féminin, un trav­el­ling détaille au ralen­ti la faune ado­les­cente – ici des jeunes femmes nues se chamail­lent joyeuse­ment, là d’autres se rha­bil­lent et se coif­f­ent, le même sourire aux lèvres, la même pléni­tude irra­di­ant de leurs corps à la beauté déjà affir­mée. Seule ombre au tableau, lit­térale­ment, une sil­hou­ette à l’arrière-plan, que l’on devine d’abord dans la vapeur des douch­es, puis qui se révèle, elle aus­si, dans toute sa nudité. Car­rie, enivrée par la chaleur du jet d’eau, se savonne lan­goureuse­ment la poitrine, le ven­tre, les cuiss­es, dans une suc­ces­sion de fon­dus qui n’est pas sans qui n’est pas sans évo­quer l’esthétique du porno-chic. Oui mais voilà : alors qu’elle fait tomber sa savon­nette, le flux sen­suel de l’eau qui coule sur sa peau blanche se teinte de rouge. La musique s’arrête, l’écoulement de la douche se fait enten­dre pour la pre­mière fois. Car­rie con­tem­ple, inter­dite, son corps saign­er ; elle n’a déjà plus rien de la femme désir­ante qui rég­nait à l’écran quelques plans aupar­a­vant. Elle aus­culte, d’abord curieuse puis con­trar­iée, sa main mac­ulée de règles, avant de tourn­er la tête vers ses cama­rades, comme si elle cher­chait une expli­ca­tion à ce liq­uide qui, sans blessure appar­ente, salit son corps. Son silence se heurte dans le con­trechamp aux rires des jeunes femmes, qui ne l’aperçoivent pas encore, jusqu’à ce qu’elle se lance soudaine­ment vers elles avec un gémisse­ment de ter­reur, demande leur aide, pour ne recevoir en retour que rires moqueurs et surtout cette injonc­tion cru­elle à quit­ter le monde de l’enfance, accom­pa­g­née par des lance­ments de tam­pons : « plug it out ! »

Dans les plis d’une découpe très pré­cise, qui mar­gin­alise Car­rie et pré­pare patiem­ment l’irruption de l’horreur, le drame se révèle ain­si avant tout musi­cal et sonore : pas­sant de l’onirisme au biologique (on a rarement vu au ciné­ma être mis en scène ce ver­tige d’une jeune fille spec­ta­trice de ses pre­mières men­stru­a­tions), de la sen­su­al­ité d’un espace féminin au sur­gisse­ment d’une cru­auté col­lec­tive, la scène entrelace des tonal­ités dis­tinctes dont l’évolution peut en pre­mier lieu « s’entendre » –  à l’image de cette bas­cule du thème de Don­ag­gio vers un son aqua­tique syn­onyme de retour au réel. Ce thème mag­nifique reten­ti­ra encore une fois à la toute fin du film, en inver­sant la dynamique préal­able­ment décrite : c’est après un réveil vio­lent, un cri et un trav­el­ling s’éloignant d’une autre jeune femme trau­ma­tisée, que l’élégie musi­cale vien­dra nuancer le défile­ment d’un générique sin­istre, aux let­tres rouges sur fond noir.

Josué Morel

Blue Velvet, le retour du souvenir

Dans une scène fameuse de Blue Vel­vet, l’utilisation de la chan­son In Dreams de Roy Orbi­son se révèle essen­tielle du point de vue nar­ratif, en ce qu’elle con­tribue à révéler une facette jusqu’alors encore invis­i­ble du per­son­nage de Franck Booth (Den­nis Hop­per). Ultra-vio­lent, manip­u­la­teur, en proie à de lour­des per­ver­sions sex­uelles, le per­son­nage inspire la répul­sion et l’angoisse chez le spec­ta­teur ; à l’écoute d’In Dreams, une fêlure se révèle pour­tant, comme si la chan­son réac­ti­vait un sou­venir dans sa psy­ché meur­trie. Dès que réson­nent les pre­miers accords, le corps de Franck se méta­mor­phose : ses traits se tirent, son regard change, la vio­lence en lui paraît s’apaiser. La musique sem­ble l’emporter vers un nou­v­el univers, intérieur cette fois, comme le lais­sent enten­dre les plans ser­rés de son vis­age pris d’une soudaine souf­france – notam­ment lorsqu’il se met à mur­mur­er quelques mots de la chan­son, à fer­mer les yeux comme pour en savour­er d’autres ou qu’il regarde, hyp­no­tisé, le play­back auquel se livre Ben. Le spec­ta­cle de ce vis­age pris de con­vul­sions donne l’impression d’être pro­jeté dans sa psy­ché, déclinée sur les notes et les paroles mélan­col­iques de la bal­lade d’Orbinson évo­quant un amour per­du. Mise à nu, la per­son­nal­ité orageuse de Franck a de quoi sus­citer l’empathie d’un spec­ta­teur qui – tel l’autrice de ses lignes — se plairait à imag­in­er la rai­son de sa tour­mente et à y pro­jeter ses pro­pres sou­venirs. En découle une impres­sion de « sus­pens », que ren­force le moment où, en plan large, appa­rais­sent auprès de Franck les autres per­son­nages de sa suite (Ben en train de danser et ses acolytes à l’arrière-plan), trans­portés tous ensem­ble dans ce théâtre fugace des sen­ti­ments, tan­dis que Franck, lui, reste immo­bile et per­du dans son univers men­tal. Mais le répit est de courte durée. Lorsque Ben con­state la réac­tion exces­sive de Franck, il s’arrête de jouer ; la musique, elle, con­tin­ue, et se décharge soudain de l’émotion qu’elle char­rie tan­dis que le sou­venir s’éloigne, rep­longeant le spec­ta­teur dans la bru­tal­ité du spec­ta­cle qui se déroule sous ses yeux : Franck, revenu à lui-même, hurle des insan­ités et revient à sa bru­tal­ité, tout aus­si imprévis­i­ble qu’exacerbée. Le spec­ta­teur, un instant en empathie avec ce per­son­nage dont on aurait presque oublié qu’il est un mon­stre, sort érein­té de cette bril­lante expéri­ence de manip­u­la­tion, entière­ment due à une util­i­sa­tion vir­tu­ose de la musique – art dont David Lynch est passé maître.

Sophie-Cather­ine Gal­let

Ghost in the Shell 2 : Innocence, la messe robotique

Comme Ghost In the Shell pre­mier du nom, Inno­cence voit son générique retrac­er la genèse d’une gynoïde. Mais de la même manière que l’animation tra­di­tion­nelle s’hybride ici avec des images de syn­thèse, la musique de Ken­ji Kawai s’aventure vers des tonal­ités plus com­pos­ites. La bande-son du pre­mier film fai­sait coïn­cider la langueur du bain amni­o­tique, dans lequel s’agence le robot, avec un chœur solen­nel enton­nant une mélopée aux accents sacrés. Tout en reprenant son canevas, dont il offre une claire vari­a­tion, le thème d’Inno­cence ajoute une noirceur mys­tique ain­si qu’une bru­tal­ité con­fi­nant pro­gres­sive­ment au ver­tige. C’est que, cette fois-ci, le cœur de la machine s’emballe : là où le chœur de Ghost in the Shell se voy­ait accom­pa­g­né par la cadence métronomique d’un tam­bour, les voix d’Inno­cence attaque­nt d’emblée a capel­la une com­plainte autrement plus aigüe, en prélude au reten­tisse­ment du pre­mier bat­te­ment. La musique n’illustre plus sim­ple­ment l’éveil de la vie machinique, mais appa­raît comme une forme de mys­térieuse incan­ta­tion, une messe noire dont la frénésie va crescen­do. Alors que s’achève le deux­ième cou­plet, les per­cus­sions se déchaî­nent, rompant avec la linéar­ité qui fai­sait la douceur du pre­mier thème. Tan­dis que les voix accélèrent elles aus­si le rythme, à l’image, un corps s’agence et se soulève vers un halo mor­doré, comme porté à la vie par le chant ances­tral, jusqu’à ce que s’éveille enfin un œil machinique. Inno­cence, en sus d’être un film d’animation aus­si éblouis­sant que tortueux, ménagera ain­si jusqu’à son dernier plan un trou­ble face au ver­tige méta­physique qui, par endroits, saisit ses héros auto­mates – une ren­con­tre entre la machine et les mys­tères de l’âme que porte admirable­ment la par­ti­tion de Kawai.

J.M.

Touki-Bouki, ou la boucle éternelle

Dans la bande-son de Tou­ki Bou­ki, réal­isé par le cinéaste séné­galais Djib­ril Diop Mam­be­ty, deux morceaux s’avèrent par­ti­c­ulière­ment impor­tants : le pre­mier est Paris, Paris de Joséphine Bak­er, dont le refrain, très court, joue le rôle de leit­mo­tiv pen­dant tout le voy­age qui mène les deux pro­tag­o­nistes prin­ci­paux, Anta et Mory, de leur vil­lage natal jusqu’à un bateau en direc­tion de la cap­i­tale française. Le deux­ième est un instru­men­tal qui con­fère à la dernière scène du film une dimen­sion réflex­ive et poli­tique. Le morceau démarre tan­dis que Mory, con­traint de rester dans son pays, s’api­toie sur son sort, accoudé sur sa moto ornée d’une corne de zébu, qui vient de se fra­cass­er con­tre le bitume de la route. Le morceau com­mence par soulign­er la grav­ité de ce qui se déroule à l’écran : tan­dis que le son de la rue s’efface, un riff stri­dent d’une gui­tare élec­trique et une note d’orgue vien­nent don­ner au plan un car­ac­tère par­ti­c­ulière­ment mor­tifère. Reste qu’au gré de ses mod­u­la­tions, la musique gagne une fonc­tion beau­coup plus sym­bol­ique. Alors qu’Anta, seule, se promène sur le fer­ry, le son grave d’une trompette accom­pa­g­née d’une basse donne une couleur nou­velle à ce qui se déroule à l’image : la basse en arrière-plan répète inlass­able­ment un motif lanci­nant, créant ain­si un décalage par l’am­biance « groovy » qu’elle impose. À l’opposé du refrain fan­tasque et léger du morceau de Joséphine Bak­er, l’instrumental, pris dans une boucle répéti­tive, sem­ble ensuite don­ner leur cadence aux images, comme lorsqu’un polici­er se met à descen­dre un escalier au rythme de la basse. Une fois par­ti, le bateau dans lequel Anta a embar­qué quitte le port, les images sur lesquelles le film s’é­tait ouvert (Mory, enfant, gar­dant des zébus dans la plaine) réap­pa­rais­sent, don­nant l’im­pres­sion que le film est à son tour pris dans une boucle tem­porelle. La lenteur mélan­col­ique du thème qui accom­pa­gne ces dernières images ren­force l’impression que Tou­ki Bou­ki est en réal­ité le réc­it d’un per­son­nage en proie à un éter­nel retour, partagé entre l’enracinement et le déracin­e­ment. La musique épouse le choix du per­son­nage prin­ci­pal, qui revient à ses orig­ines dans un mou­ve­ment per­pétuel.

Vic­tor Touzé

The Thing et Zodiac : musiques hantées et films fantômes

Il arrive par­fois, lorsqu’on écoute la musique d’un film indépen­dam­ment des images pour lesquelles elle a été conçue, que se des­sine une autre fic­tion, dérivée de la pre­mière ou tout bon­nement alter­na­tive. C’est le cas notam­ment des scores fameux de The Thing et de Zodi­ac, où ce sen­ti­ment tient toute­fois à des fac­teurs diamé­trale­ment opposés. L’his­toire de la bande-son de The Thing est celle d’un ren­dez-vous en par­tie man­qué : si Mor­ri­cone com­posa une par­ti­tion très riche et diverse, John Car­pen­ter ne con­ser­va essen­tielle­ment que le thème élec­tron­ique et min­i­mal­iste sur lequel le film démarre. Plusieurs des morceaux lais­sés dans l’ombre, mais édités dès 1982 dans un disque qui reste l’un des plus forts du mae­stro, seront cepen­dant réu­til­isés dans Les Huit Salopards de Quentin Taran­ti­no, où l’organisation de l’action en huis-clos, mais aus­si la présence de Kurt Rus­sel à l’écran et de Mor­ri­cone à la musique, ren­for­cent l’idée d’une fil­i­a­tion avec le film de Car­pen­ter. L’étrangeté du disque tient à ce que plusieurs morceaux esquis­sent des tonal­ités absentes de The Thing, ou qui du moins s’incarnent sous une forme autrement plus épurée : le ver­tige méta­physique de Despair et d’Eter­ni­ty (dont le con­cer­to de syn­thé­tiseurs annonce cer­taines des envolées de Mis­sion to Mars de Bri­an de Pal­ma, bande-son signée égale­ment par Mor­ri­cone), les cordes stri­dentes de Con­t­a­m­i­na­tion, proches du tra­vail orches­tral que Mor­ri­cone a entre­pris par­al­lèle­ment à ses com­po­si­tions pour le ciné­ma, ou encore le curieux et très réus­si Ster­il­iza­tion, sorte de bal­lade que l’on imag­in­erait bien dans un film de mai­son han­tée ital­ien, mais que l’on serait en peine d’associer à une scène pré­cise du film de Car­pen­ter. Mor­ri­cone aura ain­si com­posé une grande bande-son pour un film d’horreur glacial qui, en défini­tive, n’est pas The Thing – un film fan­tôme, resté dans les limbes.

Le score de Zodi­ac procède d’une logique inverse : en retran­chant les morceaux d’époque pour ne garder que les par­ti­tions spec­trales de David Shire, le disque pro­pose comme une ver­sion syn­thé­tique et chim­ique­ment pure de l’atmosphère du film de Finch­er – la brume dans laque­lle pié­tine l’enquête, la mélan­col­ie qui pointe à mesure que les années passent, le sen­ti­ment, aus­si, que ce fait divers devient avec le temps une quête ver­tig­ineuse. La par­ti­tion, somptueuse, l’une (la ?) des plus belles musiques de films de ces vingt dernières années, con­stitue prob­a­ble­ment le som­met de David Shire, con­nu avant tout pour être le com­pos­i­teur de Con­ver­sa­tion secrète de Fran­cis Ford Cop­po­la. On y retrou­ve son goût des thèmes au piano (celui de Gray­smith, le per­son­nage joué par Jake Gyl­len­haal), com­binés à d’inquiétantes nappes de cordes, une gui­tare élec­trique et même le son d’un cor. La musique joue ici un rôle nar­ratif comme en témoigne, en queue de comète de l’album, une con­ver­sa­tion entre David Finch­er et le com­pos­i­teur, où le pre­mier pose un regard dis­tan­cié sur l’intrigue (« I think that the heart of the movie, unfor­tu­nate­ly, turns out not to be Jake, but it’s Ruf­fa­lo »). Elle devient ain­si la matière d’un infra-scé­nario, qui à la fois pro­longe et réa­gence légère­ment celui du film. Écouter le Zodi­ac de Shire, c’est donc dans un sens revoir le Zodi­ac de Finch­er, mais aus­si peut-être accéder plus directe­ment encore à son mys­tère.

J.M.

Yo la tengo et le cinéma : arrêt sur Old Joy

Signé sur le label Mata­dor depuis 1993 (un an après Pave­ment), Yo la Ten­go tra­verse l’his­toire du rock indépen­dant de la plus belle des manières. La musique du groupe, mélangeant repris­es indie de stan­dards pop, longs morceaux de noise rock pro­gres­sif, bal­lades flir­tant avec le slow­core et le shoegaze entre autres excur­sions coun­try-folk, ressem­ble à la bande-son d’un film imag­i­naire. Sa con­stante mélan­col­ie n’est pas sans évo­quer celle sou­vent à l’œu­vre dans un cer­tain ciné­ma indépen­dant améri­cain, qui d’ailleurs ne s’y est pas trompé. Si dès 1992, trois chan­sons de leur album May I Sing With Me appa­rais­sent dans le film Sim­ple Men de Hal Hart­ley, le groupe com­pose ses pre­mières ban­des orig­i­nales en 2005 pour Juneb­ug de Phil Mor­ri­son et Game 6 de Michael Hoff­man. Un an après ces deux films, Kel­ly Reichardt demande au groupe de com­pos­er la bande orig­i­nale d’Old Joy, com­pilée sur l’al­bum They Shoot… We Score en 2008. Les œuvres de Kel­ly Reichardt et de Yo la Ten­go ont en com­mun l’expression d’un même vague à l’âme, typ­ique­ment améri­cain, où la gui­tare élec­trique va de pair avec la con­tem­pla­tion des grands espaces et les sou­venirs d’ami­tié. Un sen­ti­ment partagé égale­ment par les films de Hal Hart­ley, cer­tains Richard Lin­klater ou les pre­miers David Gor­don Green, qui ont tous en com­mun, out­re leur petite économie, de met­tre en scène la vie améri­caine hors des grandes villes, dans des États ou des lieux peu filmés par le ciné­ma main­stream (Car­o­line du Nord, Géorgie, Mon­tana, Austin, Long Island, etc.). Ils dressent une image com­mune et déter­ri­to­ri­al­isée de l’Amérique paumée, où l’errance et la mélan­col­ie sont la norme. C’est pourquoi si Deer­hunter est un groupe de Géorgie, Neu­tral Milk Hotel de Louisiane, Slint du Ken­tucky, et The Flam­ing Lips d’Oklahoma, ils cohab­itent tous sur le baladeur de l’adolescent soli­taire du Wis­con­sin. Il n’est dès lors pas si éton­nant que Yo la Ten­go, groupe du New Jer­sey, s’associe à Kel­ly Reichardt, née à Mia­mi en Floride, pour un film dont l’action se déroule en Ore­gon.

De piste en piste, la bande orig­i­nale évoque par­faite­ment le sen­ti­ment de perdi­tion sil­lon­nant le film. On sent la route, le plaisir de la nature, les rayons de soleil qui per­cent à tra­vers les arbres. Deux gui­tares tra­versent les sept morceaux, per­son­nifi­ant les deux héros. Sur Leav­ing Home, une gui­tare élec­trique appa­raît d’abord seule, enrobée d’une reverb puis­sante comme si le groupe jouait au milieu d’une clair­ière. La deux­ième gui­tare sur­git ensuite pour répon­dre à la pre­mière, et c’est au tour d’une bat­terie loin­taine de s’ap­procher tan­dis que le tem­po s’ac­célère : Mark est allé chercher Kurt chez lui et ils roulent main­tenant vers la forêt nationale du Mont Hood pour aller camper. Le dia­logue entre les gui­tares se fait par­fois plus tortueux, à l’im­age de Get­ting Lost, où l’une d’elle est jouée sur un rythme étrange, comme si elle n’osait pas aller au bout des notes, évo­quant déjà par là le prob­lème de com­mu­ni­ca­tion entre les deux per­son­nages. La scène des sources, vers laque­lle les gui­tares rêveuses de Path to Springs con­ver­gent, est quant à elle mag­nifique : les deux amis, séparés par le des­tin, ne se retrou­vent que lit­térale­ment mis à nu, allongés dans des baig­noires en bois. Mais l’une des cru­autés du film est que ces retrou­vailles ne durent qu’un week-end ; sa fini­tude prochaine pèse sur toute l’excursion. Les deux amis ne se rever­ront plus, du moins avant longtemps. Dri­ving Home et Old Joy: End Cred­its sont les deux seuls morceaux de la bande orig­i­nale où l’on entend un piano, dis­cret, comme une men­ace loin­taine ou un élé­ment dis­cor­dant dans l’amitié de Kurt et Mark, et sym­bole prob­a­ble du foy­er que celui-ci va retrou­ver (le piano est un instru­ment séden­taire, plus sage que la gui­tare). Passé la pre­mière minute de Dri­ving Home, qui cite le riff de Leav­ing Home comme pour rap­pel­er avec amer­tume la promesse du voy­age, la répéti­tion de la phrase musi­cale fig­ure une résig­na­tion, une accep­ta­tion de la sépa­ra­tion à venir : entre Kurt et Mark, il n’y a plus que des sou­venirs. S’ils essayent de s’en façon­ner de nou­veaux, ils ne parvi­en­nent qu’à la prise de con­science que cette rela­tion ne peut plus exis­ter au présent. Ce qui explique que même les moments joyeux du film sem­blent pavés de nos­tal­gie, voire de regrets, tout comme la musique se pare par­fois d’atours plus opti­mistes (dans de rares pas­sages de per­cus­sions puis­santes), sans cou­vrir tout à fait les gui­tares, qui con­vo­quent les larmes.

Avec Old Joy, Kel­ly Reichardt et Yo la Ten­go dessi­nent ensem­ble un exem­ple par­fait du spleen qui habite tout un pan du ciné­ma indépen­dant et du rock indépen­dant améri­cains. Trois ans plus tard, Yo la Ten­go com­posera le thème prin­ci­pal d’Adven­ture­land de Greg Mot­to­la, une sub­lime ritour­nelle qui se répète à tra­vers tout le film. C’est une autre his­toire, un autre État (la Penn­syl­vanie), mais la mélan­col­ie y règne d’une manière sim­i­laire.

Marin Gérard