Après avoir traduit et pub­lié quelques textes de Mon­teiro dans la revue La Bar­que, les édi­tions du même nom pro­posent un mag­nifique recueil de texte du cinéaste por­tu­gais João César Mon­teiro, dont l’excellente tra­duc­tion révèle, au-delà du cinéaste patient et exalté encore trop mécon­nu, un véri­ta­ble poète.

« N’ai-je pas la triv­i­al­ité recher­chée d’une écri­t­ure d’employé de bureau, un style à revers, enchevêtré ? J’hésite. Ma vie con­tient aus­si l’histoire d’une hési­ta­tion » écrit Mon­teiro dans sa Semaine dans une autre ville (p.27) (à savoir Paris), rela­tant sous forme de jour­nal son errance entre deux pro­jets : celui, avorté, de son adap­ta­tion de La Philoso­phie dans le boudoir, et l’adaptation réal­isée du Blanche Neige de Robert Walser, qui en sera la véri­ta­ble con­ti­nu­ité aveu­gle[1].

Le recueil insiste par­ti­c­ulière­ment sur cet épisode de l’adaptation sadi­enne (dont Semaine dans une autre ville sem­ble con­stituer une sorte de pro­logue), deux chapitres étant réserves à la note d’intention du film[2], quelques let­tres et un rap­port (« con­fi­den­tiel ») de pré­pa­ra­tion du tour­nage. Nulle­ment éton­nant, car ce « ratage » sadi­en aura con­sti­tué un piv­ot dans la fil­mo­gra­phie du cinéaste, bas­cule­ment styl­is­tique et ques­tion­nement abyssal sur la représen­ta­tion, et les films ultérieurs (Blanche Neige et Va et Vient, en 2000 et 2002) ren­dront compte cha­cun à leur manière d’une dis­lo­ca­tion ouvrant les films à un ensem­ble de lignes de fuites qui, pour tenir leur cap, n’en restent pas moins impétueuses.

Très fine­ment con­stru­it, le recueil pro­pose aus­si un ensem­ble de let­tres (d’amour), quelques cri­tiques de ciné­ma, un long entre­tien, deux textes hom­mages et une belle post­face de l’éditeur, Olivi­er Gal­lon. Et con­stitue une vraie décou­verte : une écri­t­ure poé­tique insoupçonnable à la vision des films. Non qu’elle n’ait pas quelques points d’accord avec le mélange de déli­catesse (si chère à Sade) et d’inconvenance pro­pre à son ciné­ma ; mais le style de Mon­teiro com­prend à la fois plus de ful­gu­rances et plus de pré­ci­sions, comme si les feux qui l’animaient étaient ramassés en bloc, sans cette latence si néces­saire à la con­tem­pla­tion du réel.

Autres temps, même mœurs : Mon­teiro aura tou­jours oscil­lé entre la pose (fausse­ment) mod­este d’un employé tatil­lon soucieux d’ordre (rap­pelons-nous son rôle dans La Comédie de Dieu) et celle, flu­ide, plus per­ni­cieuse et savante d’un esthète de l’hubris : musique de la mesure et de la démesure. Dans les textes, c’est un ensem­ble d’affirmations cour­tois­es et soucieuses, de notes à la fois pro­fondé­ment intimes et pas­sion­nelles (les Let­tres à Belisa) mais aus­si tenues au niveau du dis­cours : comme si Mon­teiro ne s’adressait jamais à lui-même, mais envis­ageait tout écrit comme dis­cours, man­i­feste.

L’écriture comme hors-champ de l’image

Mal­gré leur grande com­posante matérielle (chaque texte comme jour­nal : Mon­teiro décrit minu­tieuse­ment ses activ­ités présentes, les pièces qu’il trou­ve par hasard à Paris, par exem­ple, ou ses démêlés avec les insti­tu­tions ciné­matographiques), les écrits ne sont pas imagés, ou descrip­tifs : plutôt frag­men­taires, ils restent cisail­lés par des points de désir qu’il faut suiv­re (par­fois de manière très rapi­de) comme autant de punc­tum. L’écriture se fait le relais direct du désir (sex­uel et intel­lectuel), d’où sa vivac­ité : c’est bien la créa­tion qui est à l’œuvre, nour­rie d’une « cul­ture » (prodigieuse) et mise en bran­le (avec tous les jeux de mots pos­si­bles) par un omnipo­tent désir.

Mon­teiro a tou­jours voulu réalis­er des films, arrê­ta assez vite d’écrire de la cri­tique (mais jamais de lire), et con­sid­éra tou­jours l’écriture en deçà, inférieure à son désir de film. Ces textes, mal­gré leur valeur pro­pre et l’écart déjà noté avec son ciné­ma, on sent qu’ils sont néces­saires, qu’ils ser­vent de créa­tion tran­si­toire. D’un domaine réservé, l’écriture se fait la mise au clair de ce qui doit par la suite s’incarner (dans la vie, dans les films : dans le réel). C’est là le véri­ta­ble lien entre la créa­tion textuelle et ciné­matographique de Mon­teiro, ces deux domaines séparés : ce pas­sage entre réflex­ions et actions. Si l’art de Mon­teiro est celui de la cap­ture, l’écriture et le ciné­ma con­stituent cha­cun un monde séparé qu’il s’agit de peu­pler.

« Le ciné­ma est un monde qui est dépe­u­plé et nous, nous rêvons d’être les habi­tants de ce monde » dit Mon­teiro à José Rodigues da Sil­va (entre­tien à pro­pos du Dernier Plon­geon, 1992, p.134). La lit­téra­ture, qu’elle soit écrite par lui-même ou par d’autres, con­stitue chez Mon­teiro un lien pla­tonique vers le monde des idées. D’où les dif­fi­cultés de l’adaptation (Sade ou Walser), dont l’incarnation ne peut être décalquée directe­ment. Il y a tou­jours une sorte de dis­jonc­tion, une con­cil­i­a­tion con­trar­iée, qui prou­ve qu’on peut être à la fois poète et cinéaste en restant pleine­ment l’un et l’autre. Ce beau recueil en est la preuve, et la prochaine rétro­spec­tive du cinéaste à la Ciné­math­èque française (en décem­bre prochain) en con­stituera l’autre. Les deux per­me­t­tront d’apprécier au mieux cette vari­a­tion, cette ryth­mique du sen­si­ble et de la pen­sée à l’œuvre, dont Mon­teiro s’est fait à la fois le choré­graphe et le danseur.

Notes

Notes
↑1 Blanche Neige est presque entière­ment con­sti­tué d’images noires (gris­es selon Mon­teiro), le cinéaste ayant tourné avec sa veste posée sur l’objectif de la caméra.
↑2 Déjà pub­liée dans Traf­ic n°44, hiv­er 2002.