Les essais aus­cul­tant la péri­ode 1967/1981, surnom­mée le Nou­v­el Hol­ly­wood, ne man­quent guère. Toute­fois, l’ouvrage de Sébastien Miguel parvient à sur­pren­dre par l’axe d’analyse choisi : la fig­ure du héros. Com­ment le ciné­ma améri­cain s’est-il détourné de sa mytholo­gie cam­pée par le cow-boy (John Wayne en étant le plus par­fait représen­tant) pour met­tre en scène des mar­gin­aux et des névrosés (le Taxi Dri­ver de Scors­ese, le duo crim­inel Bon­nie & Clyde de Penn) ? Tel est l’enjeu de cet éru­dit et non moins pas­sion­nant essai qui revient sur une décen­nie ciné­matographique con­tes­tataire, reje­ton d’une société désen­chan­tée, entre fin des utopies hip­pies et rea­gan­isme.

Le cinéma comme reflet du monde, Hollywood comme reflet de l’Amérique

Le héros, « idéal moral, poli­tique, physique, et par­fois religieux » hante les réc­its lit­téraires depuis les romans de cheva­lerie. Le ciné­ma out­re-Atlan­tique s’est naturelle­ment inspiré de cette veine nar­ra­tive pour con­stituer sa pro­pre mytholo­gie, par­ti­c­ulière­ment en usant du west­ern. Mais le tour­nant des années 1960, avec sa vague hip­pie pleine de rêves, décon­stru­it ces idéaux d’un autre âge pour offrir un vis­age nou­veau, celui d’une généra­tion ivre de lib­erté, con­tes­tant les normes de ses prédécesseurs. Ain­si appa­rais­sent sur les écrans des héros pour le moins déto­nants. Du Lau­réat (1967) à Easy Rid­er (1969), les non con­formistes autre­fois invis­i­bles pren­nent le pou­voir et devi­en­nent les sym­bol­es d’un monde en tran­si­tion, nav­i­gant entre sex­u­al­ité débar­rassée des tabous et quête intro­spec­tive, loin, très loin du cow-boy silen­cieux dont seuls les actes, et non les angoiss­es ou désirs, façon­naient l’existence. Mais les mul­ti­ples retours vio­lents à la réal­ité (meurtres de JFK, de Mar­tin Luther King, enlise­ment de la guerre du Viêt-Nam…) grip­pent l’euphorie ambiante, l’avenir appa­raît de plus en plus som­bre et dès 1972, les films se font l’écho de cette fin de l’innocence.

Mas­sacre à la tronçon­neuse de Tobe Hoop­er (1974), Taxi Dri­ver (1976) de Mar­tin Scors­ese ou encore Hal­loween de John Car­pen­ter (1978) mar­quent ain­si le désen­chante­ment, la para­noïa et les névros­es col­lec­tives d’une société en proie au doute et à la peur de l’avenir. Les héros ne sont plus guère des mar­gin­aux con­tes­tataires mais bien des névropathes vio­lents, des croque-mitaines d’une nou­velle trempe, sans aucun espoir de salut. D’antihéros, les per­son­nages sont devenus des non-êtres, déshu­man­isés, presque dés­in­car­nés.

L’arrivée de Georges Lucas (La Guerre des étoiles) et de Steven Spiel­berg (Indi­ana Jones) (ces deux réal­isa­teurs n’appartenant pas réelle­ment au Nou­v­el Hol­ly­wood selon Miguel) sonne le glas d’une décen­nie sociale­ment mor­tifère mais d’une incroy­able créa­tiv­ité ciné­matographique. Tour­nant le dos au pub­lic adulte et à ses ques­tion­nements intimes, le ciné­ma s’entiche des ado­les­cents, ouvrant la brèche aux “pro­duc­tions infan­tiles tels Risky Busi­ness ou Retour vers le futur » qui con­duiront quelques années plus tard à l’hégémonie des mul­ti­plex­es et la dom­i­na­tion des block­busters.

Si Sébastien Miguel est par­faite­ment con­va­in­cant dans son analyse des liens entre société, ciné­ma et représen­ta­tion héroïque, sa dent devient dure (et un peu éli­tiste) quand il évoque les années 1980. Certes cette décen­nie est loin d’être aus­si féconde en tal­ents que la précé­dente. Toute­fois, la mod­i­fi­ca­tion des con­tours du héros (les exem­ples des stars des années 1980 Stal­lone ou Schwarzeneg­ger), si elle ne révo­lu­tionne pas les arché­types (ce qu’ont réus­si De Niro ou Paci­no dix ans avant) racon­te aus­si beau­coup sur cette époque. Quant aux réal­isa­teurs apparus dans les années 1970 mais dont la car­rière a explosé au cours de la décen­nie suiv­ante, de Cro­nen­berg à Lynch (totale­ment absents des exem­ples cités par l’auteur), ils n’ont pas à rou­gir de leur ciné­ma. Moins nom­breux que les cinéastes du Nou­v­el Hol­ly­wood, ils n’en sont pas moins révo­lu­tion­naires, et leurs héros fasci­nants.

Mal­gré un juge­ment un peu défini­tif sur le ciné­ma des années 1980 (même si cette péri­ode se démar­que effec­tive­ment de la précé­dente par sa désaf­fec­tion poli­tique patente, elle a su tout de même offrir quelques grands héros), Fig­ures du Nou­v­el Hol­ly­wood explose de per­ti­nence sur son sujet d’étude, la par­en­thèse 1967/1981. Une lec­ture éclairante à ne pas louper.