Paru en juin chez Yel­low Now, l’abécé­daire du ciné­ma expéri­men­tal de Raphaël Bas­san offre une vision éru­dite et per­son­nelle de cet art de l’im­age qui, comme la musique, « veut touch­er l’intellect et les sens sans pass­er par la nar­ra­tion, la fic­tion ou la fig­u­ra­tion »[1].

Une autre idée de l’encyclopédie

Pre­mière orig­i­nal­ité de cette entre­prise : plutôt que d’établir une série d’entrées unifiées, l’ouvrage rassem­ble dif­férents types d’écrits. Il donne à la fois une per­spec­tive générale sur le sujet à tra­vers des panora­mas his­toriques (les arti­cles « ABC des fon­da­men­taux », « Ency­clopédie du ciné­ma d’avant-garde et expéri­men­tal français »…), donne la parole à des acteurs de cette scène, qu’ils soient cinéastes, théoriciens, ou qu’ils œuvrent à la dif­fu­sion du ciné­ma expéri­men­tal (de Patrick Bokanows­ki à Boris Lehman, de Ray­mond Bel­lour à Nicole Brenez), et revient sur les fig­ures fon­da­tri­ces du genre, dont il présente le par­cours et les œuvres majeures. À quelques rares excep­tions près, ces dif­férents textes avaient d’abord été pub­liés dans des revues (Zeux­is, Écran, ou encore Bref), des ouvrages col­lec­tifs, ou encore dans l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­salis.

La sec­onde orig­i­nal­ité du livre se fonde sur cette diver­sité des sources : l’ancrage géo­graphique, his­torique et sub­jec­tif de ces textes est mis en avant. Au début de chaque entrée, le con­texte à l’occasion duquel l’article a été écrit est pré­cisé ; il s’agit sou­vent d’un événe­ment : une expo­si­tion, une rétro­spec­tive… Ain­si, en même temps qu’il revient sur l’histoire du ciné­ma expéri­men­tal et sur son actu­al­ité, cet Abécé­daire se présente comme un témoignage de la façon dont ces œuvres ont pu être vues en France entre la fin des années 1970 et aujourd’hui, et de l’intérêt que l’on a pu leur porter au fil du temps.

Vécus cinéphiles

Par ses arti­cles qui pro­posent des visions panoramiques du ciné­ma expéri­men­tal et son insis­tance sur les fon­da­men­taux de son his­toire (l’ouvrage accorde notam­ment une place impor­tante aux avant-gardes des années 1920), cet Abécé­daire con­stitue une par­faite intro­duc­tion à une branche du ciné­ma tou­jours mar­ginale. Il ne pré­tend cepen­dant pas à l’exhaustivité. Comme le pré­cise l’auteur dans se pré­face, le choix des cinéastes mis en avant est en par­tie liés aux exi­gences édi­to­ri­ales des revues aux­quelles il a par­ticipé : « Il est évi­dent qu’il est plus facile de décrocher une com­mande sur Mekas et Warhol que sur Pao­lo Gioli (et là je prends l’exemple d’un cinéaste ital­ien recon­nu). » [2] C’est prob­a­ble­ment la rai­son pour laque­lle de nom­breux grands noms du ciné­ma expéri­men­tal ne béné­fi­cient pas d’une entrée spé­ci­fique, même s’ils sont évo­qués dans les arti­cles généraux – on remar­que notam­ment les absences de Paul Shar­its, George Kuchar, Hol­lis Framp­ton, Ken Jacobs, ou encore Peter Tscherkassky. S’il ne peut donc rem­plir la fonc­tion d’ouvrage de référence absolu pour les pas­sion­nés du ciné­ma expéri­men­tal, il pro­pose à ce pub­lic des ressources intéres­santes, notam­ment des entrées por­tant sur quelques auteurs mécon­nus (Frans Zwart­jes, Hans Hel­mut, Klaus Schoen­herr…). Les entre­tiens s’avèrent aus­si par­ti­c­ulière­ment impor­tants pour la com­préhen­sion d’une ciné­matogra­phie qui est sou­vent affaire de démarch­es per­son­nelles et de posi­tion­nements par­ti­c­uliers, con­tribuant à la faire au moins exis­ter face à l’hégémonie du ciné­ma de fic­tion tra­di­tion­nel, tout en se dis­tin­guant générale­ment de ce que l’on appelle l’« art con­tem­po­rain ».

Autres apports intéres­sants de ce livre : des sélec­tions d’images qui met­tent en évi­dence la par­en­té visuelle entre cer­taines œuvres ; deux bib­li­ogra­phies très rich­es, l’une con­sacrée au ciné­ma en général (dans les cas où il admet l’existence du ciné­ma expéri­men­tal) et l’autre don­nant les ressources essen­tielles sur cha­cun des cinéastes faisant l’objet d’une entrée indépen­dante. Un index des noms pro­pres, titres et thèmes, per­me­t­tant un approche plus ciblée de l’ou­vrage, achève d’en faire une ressource impor­tante.

Notes

Notes
↑1 « Présen­ta­tion », p. 25.
↑2 « Présen­ta­tion », p. 20.