Film mécon­nu, voire oublié de l’abon­dante fil­mo­gra­phie de Fritz Lang, House by the Riv­er, réal­isé en 1950, est de ces films dits “mineurs” qui méri­tent pour­tant qu’on les redé­cou­vre aujour­d’hui. En bonus de cette belle édi­tion, on retrou­ve en plus un entre­tien exclusif et pas­sion­nant entre Fritz Lang et William Fried­kin.

Réal­isé en 1950, House by the Riv­er n’a jamais fait l’ob­jet d’une dis­tri­b­u­tion en France. Ain­si le film, trop mécon­nu et longtemps mis de côté parce que syn­onyme d’échec com­mer­cial, est-il con­sid­éré à tort comme un film mineur de Fritz Lang. Pour­tant, au-delà d’une mise en scène où l’on peut admir­er tout le brio du réal­isa­teur alle­mand exilé, House by the Riv­er rassem­ble des thèmes que l’on retrou­ve dans ses plus grands chefs d’œu­vre.

Un écrivain, Stephen Byrne, vit avec sa femme Mar­jorie dans une belle demeure au bord d’une riv­ière. Dès la pre­mière scène, le cadre idyllique est pour­tant entaché par la présence d’un cadavre d’an­i­mal déri­vant à la sur­face de l’eau. Au dégoût de la vieille gou­ver­nante, l’écrivain répond que la riv­ière n’y est pour rien, seul l’homme est respon­s­able de ces immondices. Fritz Lang donne la couleur : en grat­tant le ver­nis, la véri­ta­ble nature de l’homme saute aux yeux et l’au­teur de ces paroles, Stephen Byrne, en fera rapi­de­ment les frais. Lassé par l’écri­t­ure d’un livre qu’il ne parvient pas à ter­min­er, enivré par l’al­cool et la chaleur, il perd pied et com­met l’ir­ré­para­ble : ten­tant de séduire puis d’embrasser la jeune et séduisante ser­vante, il l’é­tran­gle acci­den­telle­ment. Son frère, arrivé sur les lieux quelques min­utes plus tard, envis­age d’abord de le dénon­cer avant de se ravis­er devant le chan­tage que lui fait le meur­tri­er. Ensem­ble, ils déci­dent de se débar­rass­er du corps et de dis­simuler toutes les preuves afin de préserv­er la jeune épouse de l’écrivain, qui ne sup­port­erait pas un tel scan­dale.

Ces pre­mières scènes sont l’oc­ca­sion pour Fritz Lang de prou­ver, si besoin était, qu’il reste l’un des maîtres du film noir. Priv­ilé­giant les jeux d’om­bre et de lumière, jouant sur la moi­teur trop sen­suelle des lieux, il donne à ce meurtre une réso­nance sex­uelle sur­prenante, jouant, comme il le fera dans d’autres films tels que Le Secret der­rière la porte ou Le démon s’éveille la nuit, sur la ques­tion de la pul­sion et du refoulé. Si l’in­con­scient tient une place pré­dom­i­nante dans la thé­ma­tique du maître, la ques­tion de la cul­pa­bil­ité n’en est pas moins prég­nante. Ain­si, tout le reste du film sera con­sacré au jeu entre les deux frères, entre l’un, meur­tri­er, qui ne sem­ble en aucun cas se cul­pa­bilis­er de son acte, et l’autre, sim­ple com­plice, rumi­nant sans cesse l’hor­reur de cer­taines scènes et com­prenant pro­gres­sive­ment la voie sans issue dans laque­lle il s’est engouf­fré.

Out­re l’in­térêt qu’of­fre la (re)découverte de ce film, Wild Side Vidéo com­plète cette édi­tion par des bonus d’un très grand intérêt. Les entre­tiens avec Patrick Brion et Pierre Rissient nous per­me­t­tent de mieux com­pren­dre les raisons pour lesquelles ce film est resté trop longtemps invis­i­ble mais c’est surtout la con­ver­sa­tion entre Fritz Lang et le réal­isa­teur William Fried­kin qui retient notre atten­tion. Sur plus de 45 min­utes, le réal­isa­teur du récent Bug engage son inter­locu­teur à revenir sur sa décou­verte du ciné­ma et ses pre­miers pas dans le méti­er. Le réal­isa­teur abor­de ses films alle­mands majeurs (Metrop­o­lis, Le Tes­ta­ment du Dr Mabuse, M le Mau­dit) tout en les rap­prochant d’un con­texte his­torique : la mon­tée du nazisme. À ce pro­pos, Fritz Lang relate d’une manière extrême­ment pré­cise sa ren­con­tre avec Goebbels en 1933 qui lui pro­posa de devenir le cinéaste offi­ciel du IIIe Reich, puis sa fuite dans la soirée pour Paris. Cet entre­tien con­stitue l’une des plus belles raisons de se pro­cur­er cette belle édi­tion de House by the Riv­er.