Tout comme House by the Riv­er édité en DVD il y a quelques semaines, Espi­ons sur la Tamise fait par­tie de ces films oubliés de Fritz Lang qu’il con­vient pour­tant de redé­cou­vrir. Agré­men­té d’un bonus où Jean Douchet com­mente la fig­ure du héros “lang­ien”, Espi­ons sur la Tamise est avant tout un témoignage de son époque, réal­isé en 1944, au plus fort de la Sec­onde Guerre mon­di­ale.

Fritz Lang est prob­a­ble­ment l’un des cinéastes qui furent le plus mar­qués par l’his­toire dra­ma­tique de son pays, l’Alle­magne. De ses pre­miers chefs-d’œu­vre réal­isés là-bas à la recon­ver­sion accom­plie avec brio au sein de l’in­dus­trie hol­ly­woo­d­i­enne, toute la fil­mo­gra­phie de Lang est tra­ver­sée par cette représen­ta­tion très som­bre de l’hu­man­ité où le cynisme, la lâcheté et l’abêtisse­ment des foules nour­ris­sent des sen­ti­ments tout aus­si som­bres de cul­pa­bil­ité et de vengeance. L’ar­rivée d’Hitler et l’é­clate­ment de la Sec­onde Guerre mon­di­ale sont autant d’événe­ments qui s’im­posent au pre­mier plan (Chas­se à l’homme en 1941, Les bour­reaux meurent aus­si en 1943) ou en sous-texte, en abor­dant par exem­ple la ques­tion déli­cate de la vengeance et de la jus­tice par soi-même qui a gan­grené le peu­ple alle­mand au point de laiss­er Hitler pren­dre le pou­voir (M le Mau­dit en 1931, Furie en 1936 ou encore Règle­ment de comptes en 1953).

Espi­ons sur la Tamise (Le Min­istère de la peur fut un temps l’autre titre du film) fait par­tie de cette pre­mière caté­gorie. Réal­isé en 1942, le film prend très claire­ment pour toile de fond le nazisme et le con­tre-espi­onnage dans un Lon­dres con­stam­ment sous la men­ace des bom­barde­ments. Cet ancrage his­torique par­ti­c­ulière­ment vivace s’or­gan­ise autour de Stephen Neale – tout juste libéré d’un hôpi­tal psy­chi­a­trique où il était interné pour meurtre – qui se retrou­ve, mal­gré lui, plongé dans une affaire d’es­pi­onnage. Alors qu’il redé­cou­vre à peine les plaisirs de la lib­erté dans le cadre d’une fête de char­ité, il rem­porte un gâteau mys­térieuse­ment con­voité par les autres par­tic­i­pants et qui se révèle être la par­faite cachette d’un doc­u­ment secret qui met le nou­veau venu dans une sit­u­a­tion autant com­pro­met­tante vis-à-vis de la police que des espi­ons nazis.

Pour ce héros pétri de cul­pa­bil­ité (le meurtre qu’il a com­mis s’est pro­duit dans des cir­con­stances par­ti­c­ulière­ment com­pliquées) qui ne cherche qu’à se racheter, le com­plot auquel il est soudaine­ment con­fron­té est pour lui l’oc­ca­sion d’ex­is­ter de nou­veau, de retrou­ver une iden­tité et une dig­nité dont on l’avait privé jusque là. Alors que les ruelles de Lon­dres, mag­nifiées par les clair-obscurs expres­sion­nistes dont Fritz Lang a le secret, se révè­lent tou­jours plus menaçantes, le scé­nario nous invite à un vrai jeu de piste où l’i­den­tité de chaque per­son­nage est sujette à de nom­breuses ques­tions. Mais surtout, c’est l’en­gage­ment idéologique de la jeune femme amoureuse de Stephen Neale qui déter­min­era l’is­sue de ce film rocam­bo­lesque. Car si Fritz Lang s’at­tache à ren­dre cette his­toire pal­pi­tante en priv­ilé­giant l’ef­fi­cac­ité du mon­tage, la résis­tance face à la mon­stru­osité nazie reste le sujet cen­tral de cette œuvre injuste­ment oubliée.