Critikat
© Les Films du Losange
Affiche de Barbet Schroeder : un regard sur le monde

Barbet Schroeder : un regard sur le monde

de Barbet Schroeder

Ce cof­fret édité par Car­lot­ta, sor­ti alors que le Cen­tre Pom­pi­dou con­sacrait une rétro­spec­tive à Bar­bet Schroed­er, regroupe pêle-mêle deux doc­u­men­taires et trois films de fic­tion, présen­tés dans des ver­sions récem­ment restau­rées. Tout d’abord, Général Idi Amin Dada, auto­por­trait (1974), pre­mier volet d’une trilo­gie du Mal que vien­dra com­pléter Le Vénérable W, dont la sor­tie est prévue en juin. Sec­ond doc­u­men­taire du cof­fret, Koko, le gorille qui par­le, tourné qua­tre ans plus tard, inter­roge quant à lui le rap­port de l’homme au monde sauvage. L’on retrou­ve ensuite Maîtresse (1976) et Tricheurs (1984), deux des trois films de Schroed­er avec son épouse et muse Bulle Ogi­er. La Vierge des tueurs (2000), adap­ta­tion du roman éponyme de Fer­nan­do Valle­jo, vient clore cette vue d’ensemble de la par­tie non hol­ly­woo­d­i­enne de l’œuvre du cinéaste, entre ombres et clarté, élé­gante dis­tance et atti­rance revendiquée pour le risque et la marge. Si ces cinq films ne for­ment pas a pri­ori un ensem­ble cohérent, il sem­ble pos­si­ble de trac­er de l’un à l’autre un fil d’Ariane secret et arbores­cent : de l’Ouganda à feu et à sang d’Idi Amin Dada à la Colom­bie para­doxale de La Vierge des tueurs, Bar­bet Schroed­er embar­que sa caméra aux qua­tre coins du monde ; aux con­fins de l’humain et de la civil­i­sa­tion. Il appa­raît dès lors comme un épigone admi­ratif — mais dis­tant — de Wern­er Her­zog, autre grand aven­turi­er du ciné­ma européen : la topogra­phie résol­u­ment intime qu’esquissent ces cinq longs-métrages, réal­isés entre 1974 et 2000, placée sous le signe d’un au-delà du Bien et du Mal, est dès lors avant tout celle d’un obser­va­teur aver­ti des con­tra­dic­tions humaines. Dans la fic­tion (Maîtresse, Tricheurs, La Vierge des tueurs) comme dans le doc­u­men­taire (Général Idi Amin Dada et Koko), Schroed­er pose ain­si un regard d’anthropologue sur la réal­ité humaine qu’il filme : se gar­dant bien de juger ses per­son­nages, il fait mon­tre à chaque fois d’une insa­tiable volon­té de savoir. Mais ce désir de ren­seign­er les pra­tiques et les rites de com­mu­nautés dis­tinctes ne serait pas aus­si trans­gres­sif s’il n’était sans cesse ali­men­té par une sournois­erie ludique, source sinon d’une oppo­si­tion, du moins d’une dis­tance — par­fois cynique — entre le cinéaste et ce qu’il donne à voir : joueur et aven­tureux, tel est le ciné­ma de Bar­bet Schroed­er.

Le Mal, droit dans les yeux

“Après un siè­cle de coloni­sa­tion, n’oublions pas que c’est en par­tie une image défor­mée de nous-mêmes qu’Idi Amin Dada nous ren­voie.” La sen­tence, pronon­cée en voix off par Bar­bet Schroed­er, sur le dernier plan de Général Amin Dada, auto­por­trait, tombe comme un couperet. Soudain, la for­fan­terie grand-guig­no­lesque du dic­ta­teur se fait le miroir défor­mant d’une réal­ité qui la dépasse en tous points, soulig­nant l’impossibilité de localis­er le Mal : si Bar­bet Schroed­er ne se com­plaît jamais dans une entre­prise de rel­a­tivi­sa­tion de l’abject et du mon­strueux, il est en revanche atten­tif à min­er les cer­ti­tudes bien établies — en met­tant en avant en l’occurrence, la respon­s­abil­ité de l’Europe impéri­al­iste dans le déchire­ment social, économique et poli­tique du con­ti­nent africain.

De fait, ce qui rend le Mal si pas­sion­nant à tra­quer, pour Bar­bet Schroed­er, c’est bien le fait qu’il échappe à toute évi­dence : “Ce qui m’intéresse : voir com­ment dans la vie, des actions qui parais­sent bonnes ont des con­séquences mau­vais­es. C’est là qu’est la tragédie. C’est tout le prob­lème du Mal en quelque sorte. Au départ du Mal, il y a tou­jours quelque chose de bon.”[1]. Cette affir­ma­tion par­court bien enten­du cha­cun des cinq films, d’Idi Amin Dada per­suadé qu’il œuvre pour le bien de son peu­ple et de son pays (comme il le con­fesse au cours d’une virée en bateau), alors qu’il les mène à leur perte, jusqu’à Fer­nan­do, le héros de La Vierge des tueurs, qui d’une cer­taine façon péchera par amour (en flat­tant, bien mal­gré lui, les instincts meur­tri­ers de deux jeunes garçons des rues), en pas­sant par Pen­ny Pat­ter­son, l’étudiante de l’université de Stan­ford qui s’occupe de Koko, et dont la con­science sci­en­tifique est perçue par le directeur du zoo comme délétère vis-à-vis du gorille. Mais c’est sans aucun doute dans Maîtresse, le pre­mier film qu’il réal­isa avec Bulle Ogi­er, que cette ten­sion est la plus per­cep­ti­ble : au milieu d’un dia­logue entre Olivi­er et Ari­ane, celle-ci explique à son inter­locu­teur que son méti­er la pas­sionne, dans la mesure où il lui per­met d’ “entr­er dans la folie des gens”. Elle pré­cise que, chez elle, le plaisir tient à la dis­tance cérébrale de ses mis­es en scènes sado­masochistes (“Moi, je suis là pour met­tre en scène.”) tan­dis que, chez ses clients, il s’éveille dans l’épreuve de la douleur. Toute­fois, ce par­ti pris de la dis­tance sera bien vite sapé par la rela­tion de plus en plus intime qui se noue entre Olivi­er et Ari­ane, jusqu’au point où, sa souf­france étant dev­enue insouten­able, il décide de l’humilier sous les yeux de ses clients, pas­sant à l’acte après l’avoir men­acée de la “pren­dre devant eux”. Sous le regard du réal­isa­teur, l’amour devient un jeu per­vers, où la cul­pa­bil­ité se dis­sout dans le con­flit de valeurs qui déchire les pro­tag­o­nistes.

L’ivresse du joueur

Chez Schroed­er, le jeu est partout. À l’ap­pé­tence enfan­tine de ses per­son­nages pour le jeu, y com­pris dans leurs pul­sions les plus crim­inelles, répond l’en­t­hou­si­asme ludique du cinéaste, avide d’ex­péri­men­ta­tions : dans La Vierge des tueurs, les scènes de fusil­lades filmées en caméra trem­blante, qui revê­tent l’aspect de séquences vidéoludiques, la net­teté écla­tante du tour­nage en haute déf­i­ni­tion et à deux caméras — nova­teur pour l’époque –, ressort remar­quable­ment : “Je me suis intéressé très tôt à la tech­nolo­gie numérique […] Avec La Vierge des tueurs, (…) j’ai tout de suite décidé de tourn­er à plusieurs caméras (en veil­lant à ce que les pris­es ne se croisent pas, bien enten­du).”[2]

Dans Tricheurs, le film qui cristallise le plus cet intérêt pour le jeu, c’est égale­ment une espiè­g­lerie tout enfan­tine qui ani­me le vis­age et le corps d’Elric (Jacques Dutronc) lorsqu’il est plongé dans sa par­tie, val­sant d’une table à l’autre, per­dant coup sur coup. L’important n’est pas de gag­n­er ; il faut sim­ple­ment que le jeu con­tin­ue, fût-ce au prix d’un nihilisme sans borne : lorsqu’à la fin du film, Suzie (Bulle Ogi­er) demande à Elric com­bi­en de temps il faut pour per­dre la valeur d’un château comme celui dont ils rêvaient, après qu’il a eu tout per­du en une soirée, il lui répond, d’une voix atone, qu’ “un château, ça n’existe pas, sauf devant une table de jeu”.

Le jeu dan­gereux auquel se livre Elric est donc aus­si un jeu avec la réal­ité et avec la matéri­al­ité des choses : dans un bar, Jorg (Kurt Raab), l’escroc avec lequel il va con­clure un pacte, tourne en déri­sion la réti­cence du joueur à trich­er en déclarant, dans une for­mule qui pas­tiche la célèbre cita­tion de Clause­witz[3] : “La triche est la con­tin­u­a­tion du jeu par d’autres moyens.” Aus­si l’espace-temps de Tricheurs, mal­léable et fuyant (l’on y suit comme dans un film d’aventures, les péripéties d’Elric, de Jorg et de Suzie entre le Por­tu­gal, la Chine et l’Italie, con­den­sées en une heure et demie) est-il celui d’un trav­es­tisse­ment per­pétuel : de même que le jeu se trans­forme en triche, moyen­nant quelques arrange­ments avec le réel, de même la réal­ité devient un vaste échiquier sur lequel Elric et Suzie avan­cent par à‑coups, jusqu’à ce que, par une ruse trag­ique, elle déjoue leurs machi­na­tions. En témoigne cette scène d’une grande ten­sion, au cours de laque­lle Suzie cherche dés­espéré­ment la bille truquée qu’Elric a fait fab­ri­quer. Après l’avoir finale­ment trou­vée, elle rem­porte une pre­mière mise en trichant, puis, lors d’un sec­ond tour, con­state avec stu­peur que la bille télé­com­mandée ne fonc­tionne plus : elle se brise en plein milieu de la roulette ; la supercherie se trou­ve brusque­ment dévoilée, sig­nant la défaite des amants. Si Bar­bet Schroed­er n’est peut-être pas un moral­iste aus­si accom­pli qu’Éric Rohmer, dont il fut un temps pro­duc­teur, il aime du moins con­fron­ter ses per­son­nages et ses spec­ta­teurs au choc de la réal­ité; aux con­séquences de leurs actes : de façon aus­si trag­ique que con­tin­gente, le ver­tige des pos­si­bles se mue, pour Elric et Suzie, en impasse morale — comme l’il­lus­tre leur ultime fuite en avant, alors qu’ils appren­nent que le casi­no d’Annecy a rou­vert.

Maîtres et esclaves

Jeux de dupes, jeux de pou­voir : les per­son­nages de Schroed­er, réels (Idi Amin Dada et ses sub­or­don­nés — Bar­bet Schroed­er com­pris, Pen­ny et Koko) comme fic­tifs (Ari­ane et Olivi­er, Elric et Suzie, Fer­nan­do et ses amants) entrent tou­jours en rela­tion les uns avec les autres selon la modal­ité d’un rap­port de force; d’une lutte pour la recon­nais­sance. Idi Amin Dada occupe la qua­si-total­ité des plans, ses mots coulent dans un flux log­or­rhéique inin­ter­rompu, mais lui-même ne se doute pas que l’apparente absence de recul pour laque­lle a opté Bar­bet Schroed­er, souligne en réal­ité la folie meur­trière du tyran. Pen­ny sem­ble avoir apprivoisé Koko jusqu’à la domes­ti­quer com­plète­ment, et pour­tant, ses caprices pas­sagers prou­vent qu’elle n’est jamais tout à fait à la mer­ci de la jeune femme. Quant aux cou­ples de fic­tion imag­inés par Schroed­er, ils ont inté­gré cette façon d’être jusque dans leur intim­ité la plus étroite : dans Maîtresse, Olivi­er tente en vain de détourn­er à son prof­it le pou­voir de fas­ci­na­tion qu’ex­erce Ari­ane sur ses clients, là où Elric se plaît à manip­uler Suzie au début de Tricheurs. Fer­nan­do, enfin, noue dans La Vierge des tueurs des rela­tions trou­bles avec les jeunes pros­ti­tués de Medel­lín, entre inten­sité de la fas­ci­na­tion mutuelle et froideur des presta­tions tar­ifées, pris en étau entre le pou­voir de l’amour et celui de l’argent.

Loin de n’être qu’un moyen com­mode de dynamiser et de polaris­er un réc­it, cette obses­sion de Schroed­er pour les motifs de la dom­i­na­tion et de l’asservisse­ment, trou­ve son point d’ac­com­plisse­ment dans le regard du spec­ta­teur : c’est bien à lui qu’il revient en dernier lieu de démêler les fils de ces rela­tions ambiguës, de les recom­pos­er selon sa sen­si­bil­ité pro­pre — ce dont témoigne en pre­mier lieu la posi­tion de Bar­bet Schroed­er lui-même, face à ses films les plus prob­lé­ma­tiques. À pro­pos de Général Idi Amin Dada, il déclare ain­si : “Je ne me lasse pas de regarder le film. Est-ce qu’il n’y a pas une part de lui [du Général] qui n’est pas en train de nous faire marcher, lorsqu’il fait des blagues anti­colo­nial­istes ? En revanche, dans la scène où il s’arrête au bord de la piscine, et qu’il a l’air pro­fondé­ment embêté par toute cette nour­ri­t­ure qui pour­rit dans des hangars, là je le crois ; je crois qu’il est vrai­ment embêté.”[4]. Sa lib­erté vis-à-vis des rap­ports de pou­voir qu’il filme, Bar­bet Schroed­er la trou­ve finale­ment dans cette appar­ente neu­tral­ité du regard, dans une inquié­tude qui boule­verse con­stam­ment l’état des choses. La man­i­fes­ta­tion la plus probante de cette mise en retrait para­doxale se trou­ve cer­taine­ment dans Koko, à tra­vers l’usage par­ti­c­uli­er que Schroed­er fait de la voix off, comme l’exprime l’auteur Michel Cyprien : “Elle ne com­mente pas tou­jours, cepen­dant elle n’est pas for­cé­ment liée aux images, elle peut installer une dis­tance, aller plus loin, comme si soudain elle se plaçait au-dessus du film. Pour que Koko soit à notre dis­po­si­tion, il a fal­lu que ces gorilles soient arrachés à leur mère et à la forêt… C’est bien le cinéaste ici qui déduit cet enchaîne­ment et en for­mule la vio­lence, le mot arrachés n’étant pas inno­cent.”[5]. La voix off rend alors tan­gi­ble un sen­ti­ment de malaise qui par­court le film du début à la fin : enfer­mée dans sa cage — certes amé­nagée à la manière d’une “cham­bre” –, Koko s’apparente davan­tage à une pris­on­nière qu’à l’objet d’une expéri­ence sci­en­tifique. En creux, c’est l’emprise con­sid­érable exer­cée par la sci­en­tifique Pen­ny Pat­ter­son, sorte de mère de sub­sti­tu­tion pour le gorille, qui ressort avec une vio­lence d’autant plus grande : Koko peut en fin de compte être vu comme le réc­it d’une accul­tur­a­tion sin­istre : “les gorilles sont en général végé­tariens. Koko, elle, mange des ham­burg­ers et absorbe des vit­a­mines comme les enfants améri­cains”, com­mente Bar­bet Schroed­er au début du film. Avant d’ajouter, plus loin : “ain­si Koko sera peut-être le pre­mier gorille blanc, améri­cain et protes­tant”, soulig­nant la rela­tion par­faite­ment dis­symétrique, car uni­vo­que­ment anthro­po­mor­phiste, que Pen­ny Pat­ter­son a instau­rée entre Koko et elle-même.

Pas de pitié pour la chair

Si Koko déroule donc les étapes d’un devenir humain de l’animal, en bien des aspects dérangeant, il n’en demeure pas moins que Bar­bet Schroed­er aime à penser une abo­li­tion plus retorse et moins manichéenne des fron­tières entre humains et ani­maux, fis­sur­ant le socle human­iste de l’idée même de civil­i­sa­tion — une remise en cause qui tra­verse toute l’œuvre du cinéaste, de More à Amne­sia en pas­sant par La Val­lée. Les cinq films présen­tés ici por­tent cette inter­ro­ga­tion avec une lim­pid­ité admirable. À com­mencer par Général Idi Amin Dada : chef des Ougandais tout autant que des ani­maux sauvages, Amin Dada sem­ble plus intéressé et préoc­cupé par le sort de ceux-ci que par celui de son peu­ple. Le dernier regard, face caméra, du dic­ta­teur ren­voie à celui de Koko, saisi au moment du générique de fin : entre la civil­ité trop humaine de l’animal sauvage domes­tiqué, et la bar­barie raf­finée du tyran, Bar­bet Schroed­er tisse un lien secret, au-delà des fron­tières vis­i­bles.

Dans Maîtresse, la hiérar­chie entre l’animal et l’humain se trou­ve d’ailleurs tout à fait mise à mal : Texas, le dober­man d’Ariane, vit dans l’appartement du haut, en totale lib­erté tan­dis que les esclaves sex­uels (con­sen­tants) de sa maîtresse atten­dent, dans leur cage souter­raine, qu’elle daigne s’occuper d’eux. À mesure que le film pro­gresse, la con­fu­sion des rôles frôle même l’iconographie chris­tique : lorsqu’Olivier, au cours d’une errance diurne, se rend dans un abat­toir, il assiste au spec­ta­cle trag­ique de la vio­lente mise à mort d’un cheval. Immé­di­ate­ment après, il pousse la porte d’une boucherie cheva­line et se com­mande deux filets, dont la découpe est cadrée en gros plan, avant de retourn­er les manger chez Ari­ane : ingér­er la chair mutilée de l’animal revient pour Olivi­er à entériner sa con­di­tion de per­dant dans le jeu des rap­ports de force qui sous-ten­dent ces scènes de la vie parisi­enne. La ville perd ici peu à peu ses con­tours fam­i­liers et ras­sur­ants pour devenir le ter­ri­toire d’une lutte acharnée pour la survie, où les bêtes n’ont rien à envi­er aux hommes. C’est ce que reprend La Vierge des tueurs, de façon plus man­i­feste encore : c’est la ren­con­tre avec un chien errant blessé et embour­bé dans un ter­rain vague de Medel­lín, qui pré­fig­ure — de manière à peine métaphorique — la fin trag­ique d’Alexis.

Domaine de la lutte, reliefs de la mémoire

Cette con­cep­tion du social comme écosys­tème com­plexe, où cha­cun lutte pour sa place — par tous les moyens, — dans la logique tortueuse d’une Comédie humaine est peu éton­nante de la part de Bar­bet Schroed­er, con­tem­po­rain de la bande des Cahiers, pro­duc­teur d’Éric Rohmer et, à l’occasion, acteur chez Jacques Riv­ette (Céline et Julie vont en bateau). Des Con­tes moraux de Rohmer à l’adaptation — à la fois très libre et d’une grande fidél­ité — que fait Riv­ette de l’Histoire des treize dans son ten­tac­u­laire Out 1, sans oubli­er l’admiration qu’Antoine Doinel voue à l’écrivain (dès Les 400 Coups), la Nou­velle Vague française est résol­u­ment placée sous le signe de Balzac. Chez Schroed­er, l’on retrou­ve cet héritage tout par­ti­c­ulière­ment dans le tra­vail de géo­graphe opéré par le réal­isa­teur sur le micro­cosme parisien, atten­tif qu’il est à met­tre en scène, à tra­vers l’espace urbain, la con­fronta­tion entre les dif­férentes sphères sociales et pro­fes­sion­nelles qui en for­ment la struc­ture. Dans Maîtresse, Paris est filmé comme une vaste scène de théâtre dont les couliss­es demeurent obscures, et comme le lieu de toutes les machi­na­tions : à la théâ­tral­ité out­rée des séances de bondage répond celle, plus dis­crète mais non moins prég­nante, des rap­ports quo­ti­di­ens — sig­nant la préséance du paraître sur l’être, le provin­cial qu’est encore Olivi­er au début du film, se présente à Ari­ane sous un cos­tume d’escroc. Dans cette per­spec­tive, le souter­rain dans lequel tra­vaille Ari­ane n’est pas mon­tré comme une enclave située hors de la réal­ité de la ville, mais comme un pro­longe­ment direct de celle-ci : au détour d’une scène, Olivi­er aperçoit Ari­ane en train de diriger un jeu de rôles dont les inter­prètes sont deux clients trav­es­tis en pros­ti­tuées, et que leur maîtresse pro­jette en imag­i­na­tion sur le trot­toir parisien, par une froide journée d’hiver. En quelques plans, l’activité a pri­ori mar­ginale d’Ariane se trou­ve investie d’une fonc­tion révéla­trice tout en rejoignant un topos balza­cien majeur : la pros­ti­tu­tion — non seule­ment physique mais aus­si et surtout morale — comme mode d’être priv­ilégié du Parisien est alors matéri­al­isée sans équiv­oque[6]. Les excur­sions ultérieures d’Olivier dans les beaux quartiers comme dans les rues plus sor­dides vien­dront com­pléter ce tableau dan­tesque de l’enfer parisien, dans une forme de trans­po­si­tion con­tem­po­raine de l’incipit de La Fille aux yeux d’or[7].

Quant à son autre grand film urbain, La Vierge des tueurs, Bar­bet Schroed­er y file de bout en bout la métaphore de la pros­ti­tu­tion comme con­di­tion sine qua non de la survie. L’histoire est clas­sique et sem­ble a pri­ori prop­ice à la mélan­col­ie con­tem­pla­tive, à l’introspection nos­tal­gique : Valle­jo, écrivain vieil­lis­sant, revient en Colom­bie dans la ville de son enfance, Medel­lín, “pour y mourir”, comme il le pré­tend au début du film ; en réal­ité surtout pour ten­ter d’y trou­ver l’amour auprès de jeunes pros­ti­tués. Dans les pre­mières min­utes du film, l’univers urbain sem­ble s’accorder aux désirs de Valle­jo : voy­ager dans le temps, retourn­er à l’enfance et retrou­ver sa jeunesse per­due au con­tact de corps ado­les­cents. Le rythme lan­goureux du mon­tage, le calme feu­tré du bor­del, la douceur d’une mélodie enten­due jadis dessi­nent ain­si les con­tours d’un monde hors du temps, imper­méable à toute forme de cor­rup­tion. Mais le désor­dre vibrant de la ville rat­trape bien vite cette fausse quié­tude : de nuit comme de jour, sur les hau­teurs de Medel­lín comme dans les rues ani­mées, et jusque dans l’enceinte d’une église, partout règ­nent le crime, la peur et l’amertume. Valle­jo lui-même a bien du mal à préserv­er quelques frag­ments de passé pur, emporté qu’il est par ce flux inces­sant qui innerve la ville, comme le fig­ure cette belle scène où la pluie se transsub­stantie en sang ; un sang dilu­vien qui finit par gag­n­er tout Medel­lín. Les films de Bar­bet Schroed­er sont, à un moment ou à un autre, au bord de l’abîme : leur actu­al­ité foudroy­ante char­rie une matière insai­siss­able qui, en se dis­per­sant au cœur de l’image, dit la frac­ture entre l’homme et le monde.

Notes

Notes
↑1 Entre­tien accordé aux Cahiers du Ciné­ma en 1998.
↑2 Entre­tien accordé à Allociné en 2015.
↑3 “La guerre n’est que la sim­ple con­tin­u­a­tion de la poli­tique par d’autres moyens.”, dans De la Guerre (1832), Carl von Clause­witz (trad. Lau­rent Muraw­iec), éd. Librairie Académique Per­rin, 1999.
↑4 Dans un long entre­tien accordé en 2016 à France Cul­ture, dans l’émis­sion À voix nue.
↑5 Dossier réal­isé pour « col­lège au ciné­ma ».
↑6 Au début de La Fille aux yeux d’or, Balzac écrit ain­si : “En com­prenant tous ceux qui ten­dent la main pour une aumône, pour de légitimes salaires ou pour les cinq francs accordés à tous les gen­res de pros­ti­tu­tion parisi­enne, enfin pour tout argent bien ou mal gag­né, ce peu­ple compte trois cent mille indi­vidus.” — l’ex­pres­sion “tous les gen­res de pros­ti­tu­tion” induit de fait l’idée que la pros­ti­tu­tion est aus­si bien physique que morale. À ce titre, dans Illu­sions per­dues, le jour­nal­isme est décrit comme un “lupa­nar de la pen­sée”.
↑7 « Peu de mots suf­firont pour jus­ti­fi­er phys­i­ologique­ment la teinte presque infer­nale des fig­ures parisi­ennes, car ce n’est pas seule­ment par plaisan­terie que Paris a été nom­mé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouil­lonne, tout flambe, s’é­va­pore, s’éteint, se ral­lume, étin­celle, pétille et se con­sume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale tou­jours en fusion sem­ble se dire après chaque œuvre finie : — À une autre ! comme se le dit la nature elle-même.»
Réagir

Ressources

Le coauteur Jérôme d'Estais est également l'auteur d'Ombres et Clarté, un essai sur Barbet Schroeder paru aux éditions LettMotif, et correspondant berlinois pour la revue La Septième Obsession.