Voici un petit film, un “objet audio­vi­suel” selon les ter­mes de Raoul Ruiz lui-même dans Bal­let aqua­tique, d’un curieux acabit présen­té après le court-métrage de 12 mn de Jean Painlevé, La Pieu­vre (1927), pro­duit et édité par Les Doc­u­ments ciné­matographiques en copro­duc­tion avec le Cen­tre Pom­pi­dou[1].

Bal­let aqua­tique est aus­si placé sous l’égide de Jean Painlevé, lui ren­dant hom­mage, et s’appréhende comme un pas­tiche, soit comme une œuvre dans laque­lle l’auteur imite l’œuvre d’un artiste par exer­ci­ce, jeu ou inten­tion par­o­dique. Ici l’ouvrage d’imitation est tout ce qu’il y a de plus révéren­cieux, mais a con­servé la dimen­sion sur­réal­iste de son maître.

Surréalisme baroque

La pre­mière par­tie du dip­tyque com­posée par La Pieu­vre témoigne bien de cette ten­sion entre sci­ence et sur­réal­isme chez le réal­isa­teur nat­u­ral­iste : décrire un objet d’études et en ren­dre compte aus­si sa poésie « au cœur de la vie », pour repren­dre le titre de l’ouvrage de Rox­ane Hamery con­sacré à Painlevé[2]. L’œil ouvert et fer­mé de l’animal est filmé en gros plan, sa res­pi­ra­tion est don­née à éprou­ver puis sa mort : la pieu­vre est la fig­ure d’un dormeur dont le réal­isa­teur appréhende aus­si le pur jeu de mou­ve­ments, sa choré­gra­phie flu­ide mais aus­si menaçante.

La Pieu­vre donne aus­si à voir la pêche des pieu­vres par les hommes, et le sec­ond volet du dip­tyque com­posé par Bal­let aqua­tique met en avant cette dimen­sion de guerre des espèces, notam­ment avec des extraits du film Les Assas­sins d’eau douce (1947) de Painlevé, dans un ren­verse­ment général­isé. Il est en effet for­mulé que “les pois­sons dor­maient dans des couch­es molles, tan­dis que les hommes dor­maient sub­mergés dans les aquar­i­ums”. Et ce sont ici les hommes qui sont pêchés par les pois­sons, ce que nous voyons représen­té par un dessin. Par la fig­ure du ren­verse­ment, Bal­let aqua­tique est une sorte de bal­let baroque, élé­ment que l’on retrou­ve dans la musique d’inspiration baroque com­posée par Jorge Arria­ga­da.

Les vues s’intercalent avec les dis­cours de trois per­son­nages respec­tive­ment inter­prétés par Raoul Ruiz lui-même, Melvil Poupaud et François Mar­golin par­o­di­ant des dis­cours sci­en­tifiques, philosophiques et religieux : le pre­mier s’attache à démon­tr­er que les pois­sons de com­pag­nie dans les aquar­i­ums à domi­cile sont dif­fi­ciles voire impos­si­bles à dénom­br­er, car les pois­sons sont super­numéraires, appa­rais­sant et dis­parais­sant dans le monde. Il s’agit ain­si de “prou­ver que ces pois­sons ne sont pas vivants. Qu’ils sont, pour ain­si dire, les fan­tômes, les fan­tômes des pois­sons que, peut-être, nous avons nous-mêmes mangés”, et qui revi­en­nent dans l’aquarium le plus proche… Le sec­ond s’attache à faire l’éloge de la société liq­uide, de l’élément liq­uide en par­o­di­ant des dis­cours philosophiques matério-spir­i­tu­al­istes (“tout nous vient de l’esprit” ; “nous sommes com­posés d’eau encap­sulée”). Et le troisième, enfin, par­o­die la Genèse dans une veine rabelaisi­enne en faisant de l’ivresse le maître mot : Dieu créa la soif avant que l’esprit ne se man­i­feste… Dans ce monde à l’envers où les pois­sons sont les ancêtres des hommes, c’est l’élément liq­uide, amni­o­tique, monde à l’envers est-il dit, qui con­stitue notre orig­ine. Sur­réal­isme, poésie et baroque ont donc bien ici comme une sorte de visée moral­iste, elle-même para­doxale car se dérobant.

“Taisons-nous et regardons”

Si ces par­o­dies de dis­cours font la saveur de ce curieux objet audio­vi­suel fan­tai­siste et ludique, ils sont mon­tés avec des extraits de Painlevé, mêlés à des dessins, des plans d’aquariums, et de façon beau­coup plus intéres­sante des super­po­si­tions d’images : ain­si, quand des pois­sons col­orés arpen­tent un aquar­i­um à l’avant-plan et que le fond du plan est com­posé d’extraits de La Pieu­vre.

En dépit des dis­cours, c’est une invi­ta­tion à se laiss­er saisir par le bal­let aqua­tique et ses poten­tial­ités car au-delà de la fable des pois­sons appa­rais­sant et dis­parais­sant des aquar­i­ums, fan­tômes de pois­sons revenants, c’est bien une sorte de cri­tique de la con­som­ma­tion, tout autant qu’un éloge des fan­tômes du ciné­ma avec l’illustration ici lit­térale du palimpses­te à l’écran par la surim­pres­sion de deux écrans (celui de l’aquarium, et celui où défile l’extrait de Painlevé).

En recourant au décalage général­isé, Raoul Ruiz approche maints élé­ments intéres­sants comme encore la ques­tion de l’hybridation val­able ici aus­si autant pour l’espèce (ain­si un pois­son-chat) que pour le ciné­ma comme mélange d’im­ages anci­ennes et con­tem­po­raines, et donne à voir autant qu’à penser et méditer, poé­tique­ment et poli­tique­ment : “nous sommes du solide rêvé par du liq­uide rêvant, nous ne faisons rien d’autre que danser ; nous pra­tiquons une danse amnésique, amnésique dans le sens de col­lec­tive”. Bal­let aqua­tique invite donc autant à se sou­venir de Painlevé qu’à se souci­er de notre monde.

Notes

Notes
↑1 Le film avait été réal­isé dans le cadre des événe­ments au Cen­tre Pom­pi­dou, entre le 4 et 14 novem­bre 2010, où Serge Bozon a revis­ité 100 ans de ciné­ma français avec la com­plic­ité d’ac­teurs du 7ème art, d’artistes et créa­teurs con­tem­po­rains. Raoul Ruiz avait fait une sélec­tion de films de Jean Painlevé qui sont, comme La Pieu­vre, au croise­ment du film sci­en­tifique et du sur­réal­isme, et est inter­venu du point de vue de son pro­pre rap­port au ciné­ma sci­en­tifique mêlé à une dimen­sion fic­tion­nelle et loufoque comme dans Col­loque de chiens en 1977.
↑2 Rox­ane Hamery, Jean Painlevé, Le Ciné­ma au cœur de la vie, Press­es Uni­ver­si­taires de Rennes, coll. “Le Spec­tac­u­laire Ciné­ma”, 2009.