Une fois par mois, Boys in the Band revis­ite une œuvre mar­quante de l’histoire du ciné­ma gay, les­bi­en ou queer en inter­ro­geant le car­ac­tère situé de ma posi­tion de spec­ta­teur et la part intime de mon rap­port aux images. Ce mois-ci : les con­tro­ver­s­es au sujet du pre­mier film gay de l’histoire du ciné­ma.

Il y a trois ans, l’exposition Regen­er­a­tion: Black Cin­e­ma 1898–1971 à l’Academy Muse­um de Los Ange­les s’ouvrait sur plusieurs ver­sions du court-métrage Some­thing Good-Negro Kiss réal­isé par William Selig (1898), dans lesquelles deux acteurs africains-améri­cains, Saint Sut­tle et Ger­tie Brown, se cour­tisent, dansent et s’embrassent. Ce film, redé­cou­vert en 2017, a con­nu un grand reten­tisse­ment aux États-Unis : c’était la pre­mière fois que l’on voy­ait des Noirs – plutôt que des Blancs en black­face – dans un film si ancien. Les corps noirs ont été si longtemps tenus à l’écart du ciné­ma améri­cain dom­i­nant[1] que la décou­verte de ce film des pre­miers temps mar­quait la résur­gence d’une image man­quante, d’un frag­ment d’histoire per­du.

Il n’y a pas à ma con­nais­sance d’équivalent gay à ce film, mais ce qui s’en approche le plus est sans doute le Dick­son Exper­i­men­tal Sound Film. Réal­isé avec le Kine­to­phone dévelop­pé par William Dick­son et Thomas Edi­son, il est entré dans l’histoire du ciné­ma comme le pre­mier film inclu­ant du son enreg­istré en direct. Il est aus­si iden­ti­fié par Vito Rus­so, dans le pre­mier chapitre de son célèbre essai The Cel­lu­loid Clos­et : Homo­sex­u­al­i­ty in the Movies (1981), sous le titre de The Gay Broth­ers, comme la pre­mière occur­rence au ciné­ma de la fig­ure de la sis­sy (gay efféminé), au pré­texte qu’on y voit deux hommes danser ensem­ble au son du vio­lon tenu par Dick­son lui-même. Ce n’est pas le seul film des pre­miers temps à avoir attiré a pos­te­ri­ori l’attention des com­men­ta­teurs : dans L’Éclipse de soleil en pleine lune de Georges Méliès, le soleil et la lune, joués par deux acteurs mas­culins, se lan­cent des œil­lades lubriques, toutes langues dehors, avant que l’un passe lit­térale­ment der­rière l’autre. Et dans la comédie Meet Me at the Foun­tain, le périple d’un homme à la recherche de la femme idéale s’achève par « l’horrible » révéla­tion que l’heureuse élue est en réal­ité un homme trav­es­ti qui le cou­vre de bais­ers.

Les his­to­riens du ciné­ma ont mis un point d’honneur à mon­tr­er que toute ambiguïté dans ces films était au mieux acci­den­telle, au pire malveil­lante. On n’a jamais trou­vé aucune preuve que le film de Dick­son s’intitulait The Gay Broth­er comme le pré­tendait Rus­so, et il n’était à l’époque pas néces­saire­ment équiv­oque pour deux hommes de danser ensem­ble. Les archives de Méliès mon­trent que la lune était gen­rée au féminin dans le scé­nario orig­i­nal du film. Quant à Meet Me at the Foun­tain, c’était le pre­mier d’un des nom­breux films de trav­es­tis à jouer de la panique homo­sex­uelle comme ressort comique. Mais au fond : qu’importe l’intention pourvu qu’on ait l’ivresse ? L’ambiguïté n’a pas besoin d’être dans l’œil de celui qui fait le film, tant que l’œuvre offre la pos­si­bil­ité à celui qui la regarde d’en décel­er les traces : la per­spec­tive queer sur le ciné­ma a tou­jours, comme le for­mule Adri­enne Boutang, relevé d’une « pra­tique ana­ly­tique d’opposition » déce­lant « au sein des textes filmiques, des ambiva­lences et des failles sig­ni­fica­tives[2] » C’est pré­cisé­ment ce que mon­tre le doc­u­men­taire inspiré par le livre de Vito Rus­so : faute de se voir explicite­ment représen­té à l’écran, on a appris à décoder les sous-enten­dus volon­taires ou involon­taires cachés en plein cœur d’œuvres qui pré­tendaient que l’homosexualité n’existait pas. Les représen­ta­tions explicites et les films mil­i­tants pro-gay viendraient bien plus tard (notam­ment le célèbre Dif­férent des autres de 1919), mais cela n’enlève absol­u­ment rien au trou­ble authen­tique sus­cité par cette pre­mière danse.

Notes

Notes
↑1 Jusqu’au début des années 1950, on ne les a pra­tique­ment vus que dans les race films pro­duits par des indépen­dants à l’écart de Hol­ly­wood et pour la plu­part per­dus ou détru­its depuis.
↑2 Adri­enne Boutang et al., L’Analyse des films en pra­tique : 31 exem­ples com­men­tés d’analyse filmique, Malakoff, Armand Col­in, 2018, p. 18‑19.