Présen­té à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs cette année à Cannes, Les Bureaux de Dieu sont le troisième film de fic­tion de Claire Simon à sor­tir en salles. Comme dans cer­tains de ses précé­dents opus, la cinéaste joue de la porosité entre doc­u­men­taire et fic­tion. Une démarche des plus intéres­santes.

Dans Les Bureaux de Dieu, vous avez filmé la parole, mais vous avez aus­si filmé l’écoute. A par­tir de quand avez-vous voulu plutôt cen­tr­er le film sur l’écoute ?

C’est une ques­tion de mise en scène. Quand on assiste à un entre­tien, c’est très dur de ne pas regarder, de ne pas être pris par la per­son­ne qui par­le ; mais j’ai cher­ché com­ment faire quelque chose ciné­matographique­ment. La télé est faite de plateaux où l’on par­le… j’avais l’impression que ça ne valait la peine de faire le film que s’il y avait du ciné­ma. Et la manière que j’ai trou­vée pour qu’il y ait du ciné­ma, c’était de désyn­chro­nis­er. Même si en réal­ité c’est syn­chrone, l’idée était de ne pas voir ce qu’on entend, de voir une his­toire sur le vis­age de celui qui écoute, d’avoir du relief : regarder quelqu’un qui par­le, c’est un peu plat. Pour­tant j’ai fait un film sur quelqu’un qui par­le, mais c’était dehors. On voy­ait deux films : il y avait d’une part le réc­it ‑ce qui était racon­té, et d’autre part ce qu’on voy­ait visuelle­ment. En fait je trou­ve que la parole est intéres­sante lorsqu’il y a une con­trainte, ou un cer­tain com­bat. D’ailleurs j’ai tou­jours filmé la parole dans la con­trainte. Il y a très longtemps, j’ai fait un film sur un médecin qui s’appelle Les Patients ; or dans les entre­tiens, dans les con­sul­ta­tions, la parole d’un médecin est tou­jours con­trainte. Par la mort, par la loi, etc. Je trou­ve que la parole est très intéres­sante à filmer quand on arrive à ren­dre compte des con­di­tions de son appari­tion ; sinon évidem­ment le sens prend le dessus, et alors autant écrire un texte.

On peut effec­tive­ment par­ler de l’histoire de telle ou telle jeune fille, mais il y a quelque chose qui échappe un peu, dont on ne pas par­ler : la réac­tion de celle qui écoute.

C’est quelque chose qui n’est que du ciné­ma.

Les dia­logues sem­blent très écrits, ils sont sou­vent très justes, ou drôles…

Ce sont les paroles des gens. J’ai enlevé les « euh », les « ah », j’ai mon­té, j’ai beau­coup rac­cour­ci. J’ai mon­té, mais je n’ai pas écrit. « Un sper­ma­to­zoïde ça nage », voilà une réplique que je ne saurais pas écrire ! (rires) Non, non ce sont effec­tive­ment les paroles des gens.

Com­ment avez vous fait vos choix, com­bi­en de temps avez vous passé à « aller voir » ?

J’y suis allée plein de fois, sans y pass­er for­cé­ment énor­mé­ment de temps à chaque fois. Une semaine, deux semaines… Je fai­sais ça entre d’autres films. Comme c’était assez dif­fi­cile à con­cevoir dans la méth­ode, je pas­sais par des phas­es d’enthousiasme puis de dépres­sion. Par­fois j’oubliais le pro­jet, puis tac je le repre­nais en me dis­ant : « oui, il faut que j’aille ailleurs, écouter, enreg­istr­er… »

Vous y alliez toute seule ?

Oui.

Vous n’avez pas eu de regard extérieur pour con­stru­ire le film ?

Une fois que j’ai eu col­lec­té tout un tas d’observations et d’entretiens, j’ai tra­vail­lé avec deux de mes anci­ennes étu­di­antes, dont une de Paris 8 où elle avait fait son Mas­ter (ou son film) sur le plan­ning de la rue Vivi­enne. Donc l’avantage était qu’elle con­nais­sait bien le sujet, quant à moi je l’avais beau­coup aidé sur son film puisque j’étais sa tutrice. L’autre étu­di­ante était une élève de la FEMIS (en scé­nario) avec qui je m’entendais bien, et que j’avais déjà fait tra­vailler, à sa sor­tie de l’école, sur mon film précé­dent. On se lisait les entre­tiens et on réfléchis­sait beau­coup sur la manière de les mon­ter. En fait c’était comme si on fai­sait le mon­tage avant le tour­nage. Donc c’est vrai que c’était des rap­ports qui ressem­blaient à des rap­ports de mon­teuse à réal­isatrice. Si j’avais filmé un entre­tien en doc­u­men­taire, j’aurais filmé 1 heure d’entretien pour en sor­tir un morceau de 7 ou 6 min­utes. Nous avons fait ce tra­vail-là sur le papi­er puis nous avons struc­turé l’ensemble du scé­nario, et j’ai écrit les scènes inter­mé­di­aires à par­tir des obser­va­tions et des enquêtes que j’avais don­nées à faire aux deux filles.

Les enquêtes ?

On a fait des grands entre­tiens avec les con­seil­lères : com­ment se pas­sait leur tra­vail, ce qu’elles fai­saient le matin avant d’arriver, com­ment elles vivaient leur tra­vail…

Juste­ment on a l’impression que ces con­seil­lères n’ont pas d’histoire en dehors de ce qui se passe pen­dant les entre­tiens, et au sein du plan­ning famil­ial…

On sait que Nathalie Baye a une fille qui va accouch­er, que Bou­je­nah est grand-père lui aus­si, on sait que Rachi­da va se mari­er, que Nicole Gar­cia est homo­sex­uelle, que Marie Laforêt chante, et on se dit qu’Isabelle car­ré fait de la danse africaine et qu’elle est très obsessionnelle…J’ai essayé de pren­dre au sérieux le principe nar­ratif que j’avais choisi, c’est à dire celui du lieu. Dans Entre les murs, on ne sait pas si Bégaudeau a une petite amie, ou des enfants ; il dit qu’il n’est pas homo­sex­uel, et c’est tout ce qu’on sait. Je pense qu’il y a un principe nar­ratif qui vient du doc­u­men­taire, principe du lieu, et que ce principe nar­ratif est très intéres­sant à utilis­er en tant que tel. C’est comme dans un lieu de tra­vail, on sait un peu qui est qui et com­ment les gens vivent mais on ne sait pas for­cé­ment com­ment vivent tous les occu­pants de ce lieu. Parce qu’un lieu de tra­vail, c’est aus­si un lieu où se con­stru­isent de nou­velles his­toires entre les gens, dans la langue du lieu de tra­vail.

C’est ce qui per­met d’être entière­ment con­cen­tré sur ce point. On ne passe pas trop de temps à se dire : « tiens, elle a une fille qui va se mari­er »…

Mais c’est plus secret.

Exacte­ment.

Par exem­ple, quand vous voyez Le Petit Lieu­tenant, vous ne savez pas qu’il vote, le com­mis­saire de police, sa grand mère, sa femme…

C’est ce que j’ai trou­vé fort, cette absence d’informations, par rap­port à tout ce qu’on apprend sur les jeunes filles, qui elles, for­cé­ment, racon­tent davan­tage. Par rap­port à cela, les actri­ces pro­fes­sion­nelles, qui sont d’habitude au cen­tre, ici met­tent en valeur quelqu’un d’autre. Com­ment ont-elles tra­vail­lé cet efface­ment par rap­port aux jeunes filles ?

Eh bien elles met­tent en scène l’entretien. Elles écoutent. Je suis pas sûre que ce soit un efface­ment. Elles sont comme ces actri­ces qui n’ont plus besoin d’avoir une his­toire telle­ment elles sont assurées de leur place. C’est ça les pro­fes­sion­nelles. Je veux dire que dans notre société, « pro­fes­sion­nel » c’est ce qu’il y a de mieux. C’est une idée très val­orisée ; on dit « tu n’es pas pro­fes­sion­nel », ça veut dire que tu tra­vailles mal, que tu fais mal les choses. Dans le culte peo­ple, on assiste à ça, de sorte que c’est un peu la fin des per­son­nages, et des his­toires ; les acteurs, les vedettes, exis­tent par elles-mêmes. Ils n’ont plus besoin de rôle. Il y a quelque chose du doc­u­men­taire qui les rat­trape. Une des choses qui m’intéresse le plus, dans le film, c’est la ques­tion de l’authenticité. On veut tou­jours savoir avec qui couchent les actri­ces con­nues, et quelle est leur vie privée. Elles se don­nent tou­jours à moitié au rôle, et elles ont tou­jours une part secrète, qui est leur vraie vie, et que les mag­a­zines peo­ple essaient absol­u­ment de dévoil­er pour fab­ri­quer des per­son­nages qui seraient finale­ment comme si elles reve­naient au doc­u­men­taire. Ce qui m’intéresse dans le film, c’est juste­ment le léger déplace­ment que je per­me­ts, pour les incon­nues comme pour les con­nues : le jeu est très libéra­teur, par rap­port juste­ment à la ques­tion de l’authenticité, et je l’ai beau­coup pra­tiqué dans les films doc­u­men­taires où la per­son­ne est la vraie per­son­ne. Dans des doc­u­men­taires où l’on mon­tre pen­dant 1h30 plusieurs facettes d’une per­son­ne, on ne peut pas mon­tr­er la total­ité de cette per­son­ne. Mais les gens s’en ren­dent pas compte.

Du coup, ces actri­ces-là ne sont pas plus dans le jeu que les autres.

Non. Et en même temps, j’ai joué une fois dans un film de Marie-Claude Treil­hou, et je me suis aperçue, en jouant (c’était en 2003), que ce qu’il y avait de plus dif­fi­cile, c’était d’écouter. J’adorais jouer, ça me fai­sait rire, mais alors écouter, j’avais l’impression que je fai­sais ça très mal. J’ai pen­sé que les grandes actri­ces, c’é­tait celles qui savaient écouter. Et qu’on ne le leur demandait jamais. On ne sait jamais com­ment filmer ça. Et ça devient sou­vent des plans qui sont fait à part, avec des espèces de clichés : on va faire trois ou qua­tre gri­maces qui veu­lent dire « je n’en en pense pas moins », « ah bon », etc… Ces actri­ces sont réelle­ment dans la scène. Et du coup je ne pou­vais pas dire : « non, finale­ment ce n’est pas bon, on va met­tre l’Italienne qui pleure plutôt qu’Isabelle Car­ré qui l’écoute ! »

Vous ne les aviez pas fait répéter… ?

Ensem­ble, non.

Et vous avez fait beau­coup de pris­es ?

Ça dépend des entre­tiens.

En revanche vous avez choisi les comé­di­ennes non pro­fes­sion­nelles en fonc­tion des per­son­nes qui avaient inspiré leur per­son­nages.

Bien sûr, mais c’est val­able des deux côtés. Pour les comé­di­ennes pro­fes­sion­nelles, le choix se fai­sait tou­jours pas rap­port à une vraie con­seil­lère. Ce sont des rôles comme dans un film de fic­tion, alors on peut croire qu’ils sont inter­change­ables, mais ce n’est pas vrai du tout. Parce que cha­cune a une langue, une manière de tir­er les fils de l’entretien ; et de la même manière, les incon­nues sont des per­son­nages, chez qui j’ai essayé de retrou­ver quelque chose des per­son­nes que j’avais vues.

Pen­dant les pris­es, est-ce que vous deviez réa­juster pour que ce soit le plus proche pos­si­ble de ce que vous aviez vu, vous, ou étiez-vous plutôt à l’écoute des nou­velles choses qui se pas­saient ?

Il est arrivé, dans les scènes de pures fic­tions, qu’il y ait eu un peu d’improvisation ; par­fois à l’accueil, quand il y a beau­coup de monde, il y a une espèce de speed, et je devais recadr­er Loli­ta ou Romain, ou celui qui a le bébé car il par­lait des con­seil­lères comme si s’il s’agis­sait de garag­istes… Mais sinon je m’intéressais à ce qui se pas­sait réelle­ment entre les actri­ces. L’entretien que j’ai vu est devenu un texte auquel il a ensuite fal­lu redonner vie, tout en le gar­dant comme point de départ. Donc il y a eu comme une mort, qui est passée par le texte. J’ai plutôt énor­mé­ment cher­ché, dans le cast­ing, dans les cos­tumes, pour retrou­ver quelque chose de la femme que j’avais vue. Mais une fois qu’elles étaient choisies et habil­lées, je cher­chais juste la vérité de l’interprétation.

Par rap­port au choix des his­toires, vous avez retenu celles qui vous ont le plus émue, ou vous vouliez qu’il y ait un échan­til­lon de plusieurs femmes ?

Ce qui pour moi était impor­tant, c’était de dire que ça con­cer­nait toutes les femmes, donc qu’il y ait plusieurs âges. Mon choix de départ, c’était l’ordinaire : la pilule, la pilule du lende­main… ; je n’allais pas du tout vers des choses plus spec­tac­u­laires. Au début, lorsque je suis allée au plan­ning (fin 1999), il m’a sem­blé que par moments, les con­seil­lères se sen­taient en perte de vitesse par rap­port à l’actualité, sur des sujets comme le sida, les vio­lences, l’homophobie… Dit comme ça, ça a l’air méprisant… ce n’est pas méprisant, seule­ment je sen­tais qu’elles se dis­aient : « bon, ben tout ça c’est réglé ». Et chaque fois qu’on regar­dait la salle d’attente, elles étaient zen, peut-être par las­si­tude, ou plus sim­ple­ment parce qu’elles avaient envie d’aller men­er d’autres com­bats car les com­bats se renou­vel­lent. Aujourd’hui, ça fait quar­ante ans que ces sujets sont dis­cutés, jusque dans le cer­cle famil­ial. Je me suis intéressée à ce qu’il y avait de plus banal, parce que je pen­sais que c’était là qu’on pour­rait touch­er à ce qui s’est passé depuis quar­ante ans. Qu’on pour­rait voir com­ment les gens vivent. Il y a eu des doc­u­men­taires, sur les vio­lences faites aux femmes, sur les vio­ls, sur le sida, etc., mais du coup, per­son­ne ne se demande pré­cisé­ment où on en est.

Et puis en ramenant tout aux mêmes prob­lèmes, à des prob­lèmes sim­ples, vous amenez le spec­ta­teur à être vrai­ment atten­tif au per­son­nage qui est con­cerné.

À ce qui est dit, aux mots.

À ce qui est dit, aux mots, aux vis­age… Alors que lorsqu’il s’agit d’une his­toire hors du com­mun, ces détails essen­tiels passent effec­tive­ment plus inaperçus.

Je ne voulais pas d’histoires très spec­tac­u­laires, pour lesquelles on allait dire : « Oulala, la pau­vre, quel cauchemar. » Je ne voulais surtout qu’on la plaigne à aucun moment.

La dernière his­toire, celle de cette pros­ti­tuée qui est enceinte trois fois du même homme, c’est quand même très émou­vant.

Quelle belle his­toire d’amour!

Oui. Mais c’est moins com­mun.

Oui, mais je peux vous dire que si l’entretien en ques­tion était extra­or­di­naire, il était surtout extra­or­di­naire de banal­ité. La con­seil­lère a mis cinq min­utes à com­pren­dre ce qui se pas­sait, et tout avait l’air si nor­mal… j’étais estom­aquée.

Et le rôle des tiers ? Il y a quelques con­sul­ta­tions où la copine vient, ou même les par­ents. Dans l’échange, qui est quand même un échange à deux, qu’est-ce que la présence de ces tiers a changé? Com­ment avez-vous abor­dé les scènes où il y avait trois per­son­nes ?

Je trou­ve ça assez joli, surtout les deux copines. Laque­lle est la plus affranchie des deux ? Par­fois, on se dit qu’il y en a une qui vient deman­der quelque chose mais que c’est l’autre en prof­ite égale­ment. Elles se tien­nent les coudes pour venir. Il y en a une qui par­le d’elle, c’est son his­toire, et l’autre grap­pille ce qu’elle peut. Celle qui est à côté apprend aus­si quelque chose, comme celle qui est la copine ne qui dit pas un mot, et qu’on décou­vre tout d’un coup avec la jeune fille qui dit que sa mère la traite de pute. Ça me touchait ce côté « on y va ensem­ble ». Même la pros­ti­tuée est venue aus­si avec une copine. Et puis évidem­ment, dans l’histoire de la famille, c’était extra­or­di­naire la mère qui restait toute seule. Qui ne regar­dait même pas… c’était dingue. Et le père et la fille qui sor­tent… L’intelligence du père était mag­nifique.

Com­ment les gens ont-ils réa­gi à votre présence pen­dant les vrais entre­tiens ?

Au plan­ning, comme on le voit, il y a sou­vent de la dou­ble écoute. Donc je dis­ais ce que je fai­sais. J’avais écrit des papiers dis­ant que je pré­parais un film, que j’es­sayais d’accumuler des infor­ma­tions, des textes d’entretien, je don­nais mon adresse, mon numéro de télé­phone.

Avez-vous dû deman­der des autori­sa­tions pour les textes de ce qu’ils avaient dit ?

Mais je ne sais plus qui étaient les gens! Per­son­ne ne le sait.

Du coup, vous n’avez pas de retour de leur part sur le film ?

Non.

Puisque vous avez beau­coup écrit avant, soigné le rythme, ça n’a pas dû être très dif­fi­cile à mon­ter ?

Non. J’ai un super mon­teur, un jeune mon­teur, qui est aus­si sor­ti de la FEMIS. Mais tout était fait d’avance, on a mon­té très vite en effet.

Le film traite des prob­lèmes qui se posent dans un plan­ning famil­ial : la pilule, l’avortement, mais il touche aus­si des prob­lèmes plus généraux comme la Lib­erté, le Choix…

Oui, c’est surtout ça qui m’intéressait. Le plan­ning famil­ial je le sou­tiens, mais je n’irais pas jusqu’à faire un film pour le soutenir. J’ai eu l’impression que c’était vrai­ment la face cachée de la lune, de quelque chose de très impor­tant, c’est pour ça que je lui ai don­né ce titre-là. C’est telle­ment impor­tant et telle­ment secret. En tour­nant le film j’ai eu l’impression que c’était vrai­ment comme soulever le voile de quelque chose qui con­cer­nait l’humanité, pas unique­ment les femmes.

Pas unique­ment les femmes, ni cette péri­ode-là, cette société-là.

Exacte­ment.

Avez-vous eu des retours de spec­ta­tri­ces et de spec­ta­teurs ? Quelle dif­férence de récep­tion y a‑t-il entre eux ? Que dis­ent les hommes ?

Les hommes, ça dépend beau­coup de leur âge, s’ils ont plus ou moins de 50 ans. Les jeunes hommes sont sou­vent très touchés et très heureux de voir ça. Ils ont appris plein de trucs. Surtout, ils sont très touchés par cette intim­ité dont ils n’avaient pas idée et par ce que les femmes pensent, com­ment elles réfléchissent, com­ment elles se pro­jet­tent. Pour autant, ils ne se met­tent pas à penser comme les femmes, ils dis­ent « ah oui, on ne pense pas pareil ». Ce qui est déjà pas mal. Il y a des hommes de plus de 50 ans qui aiment beau­coup aus­si, mais d’autres que ça répugne, que ça ennuie. J’ai invité Luc Boltan­s­ki, un grand soci­o­logue qui a écrit plusieurs livres impor­tants, dont La Con­di­tion fœtale que j’ai beau­coup lu avant de tourn­er. Il traite de l’idée du fétus, de l’IVG, se demande si les fétus sont des humains ou pas, com­ment les femmes vivent, quand est-ce qu’elles déci­dent d’avoir des enfants… Il par­le du choix, toutes ces idées là dont par­le aus­si mon film. Et Boltan­s­ki m’a dit que ce livre qui lui avait demandé tant de temps et de tra­vail, les hommes ne l’avaient pas lu, surtout ceux de plus de 50 ans qui sont pro­fondé­ment dégoûtés, pas tant par l’IVG que par l’engendrement. On a l’impression que la ques­tion des orig­ines est une ques­tion qui ter­ri­fie les hommes, bien plus que la ques­tion de la mort.

Les hommes de plus de 50 ans ?

Oui, et c’est exacte­ment une réflex­ion que je me suis faite depuis six mois. Glob­ale­ment, le film est très bien reçu. Les gens sont très émus. Mais évidem­ment que les hommes ne voient pas le film comme les femmes. Enfin, il y a des femmes que ça ennuie aus­si. Mais les jeunes filles ou les femmes mûres, glob­ale­ment ça les intéresse. Il y en a plein qui pleurent en sor­tant.

Vous, com­ment avez vous vécu l’ex­péri­ence de ce film ?

J’ai mis très longtemps à me décider, trou­ver com­ment le faire. Mais après ça a été très facile. On n’a pas eu des tonnes d’argent, mais j’ai tra­vail­lé avec quelqu’un que j’aime beau­coup, le pro­duc­teur Richard Copans. Il a été mer­veilleux, présent tous les jours, com­plète­ment con­cerné par le ciné­ma, le tra­vail à faire. Le tour­nage a été très heureux.

Com­bi­en de temps a‑t-il duré ?

Cinq semaines. On s’est beau­coup amusés, on a eu du plaisir à tourn­er ça. Avec nos deux loges, nos deux escaliers pour qu’elles ne se ren­con­trent jamais.

Cette ambiance-là se ressent. Il y a d’un côté une grande grav­ité, de l’autre une res­pi­ra­tion.

Oui, le cast­ing a été pas­sion­nant. À chaque fois, on refab­ri­quait les plan­nings famil­i­aux. On avait un petit apparte­ment pour faire le cast­ing des non-pro­fes­sion­nels et où on a fait aus­si des essais avec des actri­ces, etc. Et au fond, on jouait au plan­ning famil­ial, on rece­vait des tas de filles et de femmes pour les dif­férents rôles. Il y avait deux garçons qui tra­vail­laient avec le directeur de cast­ing. On était dans cette écoute des filles qui venaient. C’était super pas­sion­nant. Y com­pris quand on a tourné, on a aus­si refab­riqué un plan­ning famil­ial. Dans la façon dont on tra­vail­lait. Toutes les méth­odes de tra­vail fai­saient que c’était joyeux. For­cé­ment, ça se sent.

Où avez vous trou­vé les comé­di­ennes non pro­fes­sion­nelles ?

Pour chaque per­son­nage on est allé dans les lycées : en ban­lieue pour la jeune fille maghrébine, dans les écoles de com­merce pour celle qui a le col­lier de per­les, dans tous les lieux ital­iens pour l’Italienne… A chaque fois c’était selon le per­son­nage.

Le cast­ing vous per­me­t­tait de vous met­tre dans la posi­tion de cette écoute, de cette atten­tion…

Voilà, c’est ça, on a expéri­men­té le tra­vail de con­seil­lères.

Et ça vous a aidée ensuite à met­tre en scène ?

Oui. Et puis ensuite, j’ai joué toutes les con­seil­lères, en répéti­tion. Ce qui m’a beau­coup appris. Ce qui m’a énor­mé­ment appris. J’ai com­pris que la con­seil­lère était le met­teur en scène. Ça a été ça mon impli­ca­tion.

Les ques­tions des con­seil­lères sont sou­vent telle­ment justes, pré­cis­es, qu’on a vrai­ment l’im­pres­sion qu’elles sont réécrites.

Celles que jouent Nathalie Baye et Nicole Gar­cia et celui que joue Michel Bou­je­nah sont venus à Cannes. J’ai une admi­ra­tion totale pour les trois mais avec peut-être, je ne devrais pas le dire, un petit faible pour celle qu’interprète Nicole, que j’ai trou­vée extra­or­di­naire dans la vie et comme con­seil­lère. J’ai jamais vu quelqu’un faire ça. Et je dis­ais tou­jours en en par­lant à mon pro­duc­teur et à des amis « mais c’est extra­or­di­naire, elle tire les fils comme ça, l’air de rien, elle tire un fil et tout arrive, c’est incroy­able ».

Ça se rap­proche un peu d’une psy­chothérapie…

Oui, mais en même temps il n’y a pas l’idée « il faut que vous alliez mieux », etc. C’est plutôt le pas­sage d’un idéal de règles sociales ou d’un idéal qu’on s’est don­né à sa pro­pre his­toire. Elles sor­tent avec leur his­toire. Enfin, quand elles ont le sen­ti­ment que c’est leur his­toire, c’est un pre­mier pas, je crois, vers la lib­erté. Le fait de se dire « ben c’est ça mon his­toire », en tout cas « c’est un bout de mon his­toire ». Plutôt que de se dire « j’ai eu tort, j’aurais dû, j’ai pas bien fait, qu’est-ce que je suis con »…

C’est là où il y a une sérénité aus­si, dans l’acceptation, mal­gré l’angoisse du choix à faire.

Parce qu’il faut accepter de per­dre. Dans un choix, il y a deux routes, il y en a une qu’on ne prend pas.