Dernier-né d’une généalo­gie de réal­isa­teurs per­sans tournés vers ce que l’on pour­rait appel­er un « ciné­ma réflexif »[1] (Kiarosta­mi, Makhmal­baf et Panahi), Mas­soud Bakhshi s’engage avec Yal­da, la nuit du par­don (Grand Prix au dernier fes­ti­val de Sun­dance) sur la pente glis­sante d’une fable sociale dou­blée d’une inves­ti­ga­tion « méta » sur la fab­rique des images médi­a­tiques. On y suit pen­dant 1h30 l’en­reg­istrement du « Plaisir du par­don », une émis­sion de télé-réal­ité où Maryam, con­damnée à mort pour le meurtre de Nass­er (son époux trois fois plus âgé), tente d’obtenir le par­don de Mona Zia, la fille de la vic­time, suiv­ant les lois de la charia. Le pre­mier plan du film révèle l’ambition du réal­isa­teur : en fil­mant de nuit à Téhéran une tour immense et scin­til­lante en forme d’antenne-relais au milieu de la four­mil­ière phos­pho­res­cente des auto­mo­biles, Bakhshi invite à voir dans son tri­bunal cathodique le cœur bat­tant de la Perse con­tem­po­raine, révéla­teur des ten­sions qui la par­courent. Un pro­jet louable, mais auquel il manque la rad­i­cal­ité des œuvres de ses maîtres : par un souci de stricte effi­cac­ité nar­ra­tive, la mise à nue de la société du spec­ta­cle est en effet ici enrobée d’une his­toire à sus­pense dont la vraisem­blance sem­ble unique­ment motivée par l’existence, rap­pelée au générique, d’une émis­sion irani­enne bien réelle, où les con­damnés à mort jouent leur vie face à « 30 mil­lions de per­son­nes ». En lieu et place d’une analyse patiente de la con­struc­tion du dis­cours télévi­suel ou d’une dénon­ci­a­tion frontale (encore fût-elle pos­si­ble) de la misog­y­nie sys­témique de l’État per­san, Yal­da fait donc le choix d’un réc­it trag­ique dont la cat­a­stro­phe est con­stam­ment repoussée (Mona Zia appli­quera-t-elle ou non la loi du tal­ion ?), quitte à meubler assez osten­si­ble­ment l’intrigue.

Divisé en deux par­ties, le film repose d’abord sur une logique stricte­ment cumu­la­tive, avant de se resser­rer autour deux espaces (une loge et le plateau) et d’une péripétie inat­ten­due. Tout entier dévolu à un crescen­do de l’in­ten­sité, le mon­tage par­al­lèle ne fait ain­si qu’articuler les dif­férents points de vue sans pro­duire le moin­dre rac­cord, ali­men­tant le sen­ti­ment d’une con­fon­dante pau­vreté sur le plan formel (cf. l’omniprésence de la longue focale et de la caméra épaule dans les couliss­es). C’est que, comme le mon­trent les longs échanges mus­clés entre Mari­am et Mona Zia aux côtés d’un présen­ta­teur com­plaisant, la pré­ci­sion de la mise en scène compte moins que la cap­ta­tion, à même le vis­age des inter­prètes, d’une émo­tion sincère grip­pant de l’intérieur la machine fal­si­fi­ca­trice des images. Au sein du déroule­ment bal­isé de l’émis­sion où cha­cun endosse un rôle bien défi­ni, quelque chose fait résis­tance, qu’on pour­rait désign­er comme une forme de sincérité dans les affects. Yal­da repose en ce sens sur la lutte entre l’indig­na­tion de son héroïne et le pou­voir trompeur des médias, ce dont attes­tent les admon­es­ta­tions du per­son­nel de la chaîne con­tre le com­porte­ment de Maryam – excep­tion faite du pro­duc­teur, seul à com­pren­dre que cette « anom­alie » fait juste­ment flam­ber l’audimat. De là jail­lit une bonne idée de scé­nario que le film, hélas, n’ex­ploite jamais tout à fait : l’acte rad­i­cal du par­don perd sa sig­ni­fi­ca­tion à mesure qu’il est absorbé dans un sim­ple sto­ry­telling met­tant en avant les valeurs de Yal­da (fête nationale prop­ice, comme Noël en Occi­dent, à la man­sué­tude et au partage). Intéres­sante en soi, la propo­si­tion de Bakhshi pâtit de ne jamais s’imprimer à l’écran de manière con­va­in­cante. Par exem­ple, la scène de révéla­tion du pot-aux-ros­es qui réor­gan­ise le réc­it en son milieu pour­rait se résumer à un pau­vre embrouil­lami­ni de cris et de pleurs, assom­mant et pass­able­ment ris­i­ble. À trop diluer la réflex­ion dans le sen­sa­tion­nel, Bakhshi perd à la fois ce qui fai­sait l’horizon moral et la per­ti­nence cri­tique de son sujet.

Notes

Notes
↑1 On songe aux mis­es en abyme de Close-up, la « Trilo­gie de Kok­er », Un Instant d’in­no­cence ou Le Miroir, qui n’ont d’ailleurs de cesse d’entremêler doc­u­men­taire et fic­tion.