Pour son pre­mier film, l’écrivain Jonathan Lit­tell (Les Bien­veil­lantes) est allé à la ren­con­tre d’ex-enfants sol­dats enrôlés de force dans les années 1990 par la LRA (“Lord’s Resis­tance Army”), une fac­tion mil­i­taire et mys­tique opposée au gou­verne­ment ougandais. L’entrée dans le doc­u­men­taire se fait par un dou­ble sas : d’abord, par une déam­bu­la­tion dans une forêt où des sil­hou­ettes, cachées der­rière les arbres, se bais­sent à l’approche de la caméra, puis par une scène de recon­sti­tu­tion d’un rapt de deux ado­les­cents qui affiche pleine­ment son arti­fi­cial­ité (les mil­i­taires tien­nent des bouts de bois en guise de fusils). Cette hybri­da­tion, brouil­lant les cartes et cher­chant à fig­ur­er d’emblée les fan­tômes des enfances volées dont la LRA a puisé sa force (près de 60 000 ado­les­cents kid­nap­pés en 25 ans, dont la moitié a péri sous la ban­nière du mou­ve­ment rebelle), mon­tre aus­si la volon­té du cinéaste de tiss­er de cette matière un ensem­ble pro­téi­forme. Pour­tant la con­struc­tion du film, loin de se dis­tinguer du tout-venant du doc­u­men­taire, sem­ble plutôt com­pil­er nom­bre de ses procédés les plus éculés : abon­dance de car­tons expli­cat­ifs qui saucis­son­nent l’avancée du film, brouil­lage arti­fi­ciel entre la fic­tion et le réel, musique empha­tique sur des plans de coupes qui font office de “res­pi­ra­tions”, mon­tage d’images analogiques de l’époque qui vien­nent appuy­er, avec beau­coup de redon­dance, les pro­pos des inter­venants, etc.

La balour­dise de l’armature est d’autant plus regret­table que le pro­jet s’appuyait sur une ambiguïté morale tout à fait pas­sion­nante : ces anciens sol­dats, amnis­tiés (“ils ont été con­sid­érés comme des vic­times plutôt que comme des bour­reaux”, pré­cise un car­ton), n’en sont pas moins pour cer­tains les auteurs de crimes atro­ces qu’ils se remé­morent tan­tôt avec une légèreté décon­cer­tante, tan­tôt avec une grav­ité qui affleure dis­crète­ment dans les échanges qu’ils ont entre eux. C’est là que le film se révèle par­ti­c­ulière­ment raté, lorsqu’à la faveur d’un regard, d’une pose un peu con­trite, d’une phrase mélan­col­ique jetée dans une con­ver­sa­tion anodine, la nais­sance d’un trou­ble est étouf­fée par le déroulé de ce dis­posi­tif sys­té­ma­tique et fausse­ment sophis­tiqué.