Cadré en plan améri­cain, un homme d’une cinquan­taine d’années effectue des trac­tions sur des bar­res par­al­lèles dans le couloir d’un hôpi­tal ukrainien. Un plan large nous con­fronte ensuite à l’ampleur de son drame : il a les deux jambes amputées. C’est par ce rac­cord bru­tal, des­tiné à sus­citer d’entrée de jeu notre empathie, que Svit­lana Smirno­va ouvre son por­trait croisé de trois sol­dats ukrainiens grave­ment blessés lors d’affrontements avec les séparatistes russ­es. Héroïsés par les caméras de télévi­sion, hon­orés par la vis­ite d’une pop star locale et muséi­fiés en temps réel (cf. cette belle séquence de la vis­ite d’un musée à la gloire de l’armée ukraini­enne et son stupé­fi­ant mur des mémoires en con­stante exten­sion), les trois hommes ren­voient à une cul­ture de guerre sidérante par sa con­tem­po­ranéité et sa prox­im­ité géo­graphique avec nos ter­ri­toires paci­fiés. Partageant leurs sou­venirs du front et ne remet­tant jamais en cause les raisons de leur engage­ment, ils dessi­nent au fond le même por­trait d’un sol­dat ukrainien au dévoue­ment sans lim­ite, prêt à accepter sans (trop de) regret les vio­lences qu’il a subies ou infligées de sa main.

Du recul

L’ennui, les douleurs, les soins, la cama­raderie : Svit­lana Smirno­va s’attache à retran­scrire le quo­ti­di­en de ces hommes blessés dans un réc­it qu’elle voudrait uni­versel sur la con­di­tion du sol­dat au repos, à l’instar du tra­vail de Lydie Wis­shaupt-Claudel sur le quo­ti­di­en des Marines en per­mis­sion (Killing Times, entre deux fronts). La guerre reste donc glob­ale­ment hors champ (elle n’est mon­trée que briève­ment, au tra­vers de pho­tos et vidéos sur télé­phone portable) et ses raisons sont à peine esquis­sées : elle s’impose à ces hommes, ici comme ailleurs. En Ukraine, il ne s’agit pas de ques­tion­ner son éthique ou sa morale, mais de se bat­tre pour défendre la patrie face à l’envahisseur – c’est du moins ce que la cinéaste laisse enten­dre, sans que l’on ne puisse déter­min­er si elle adhère ou non à un tel dis­cours. Né d’un tour­nage d’un mois con­den­sé en une heure à peine, le film offre par ailleurs un éton­nant mélange des formes doc­u­men­taires, entre des entre­tiens en plan fixe, une approche par­fois immer­sive issue du ciné­ma-vérité et des séquences beau­coup plus poé­tiques sur fond de musique dra­ma­tique. Par sa con­ci­sion (le for­mat se révèle trop court pour dress­er un por­trait com­plet des trois sol­dats), et son pen­chant pour les procédés empha­tiques, force est de con­stater que le film n’est pas tout à fait à la mesure de ses sujets. Si bien que quand le sol­dat sur lequel s’est ouvert le doc­u­men­taire affirme ressen­tir une grande honte face à la réti­cence de son fils à par­tir mourir à la guerre, on ne peut que ressen­tir une pointe de frus­tra­tion à voir le film se clore là où il aurait dû com­mencer.