Dans le trav­el­ing inau­gur­al de Vingt dieux, la caméra de Louise Cour­voisi­er suit, de dos, un homme por­tant un fût de bière à tra­vers une fête de vil­lage, avant d’aller à la ren­con­tre du per­son­nage prin­ci­pal ; clope au bec et le verbe haut, il est illu­miné par la lumière de l’été, don­nant au plan son car­ac­tère écla­tant. Accent jurassien, acteur.rices non professionnel.les et foire agri­cole : la cinéaste plante le décor de son pre­mier long-métrage sur ses ter­res natales de l’Est. Elle y met en scène le pas­sage à l’âge adulte d’Anthony, dit Totone (Clé­ment Faveau), jeune homme dont la vie bas­cule du jour au lende­main lorsqu’il doit s’occuper de sa petite sœur de 7 ans. Sans argent, il décide de par­ticiper au con­cours du meilleur comté de la région, afin de rem­porter un chèque de 30 000 euros. Si le scé­nario de ces rites de pas­sage s’avère légère­ment bal­isé, Louise Cour­voisi­er parvient à sor­tir des sen­tiers bat­tus, en épou­sant le rythme du monde agri­cole et du réel qu’elle cherche à capter, de la fab­ri­ca­tion du fro­mage à un vêlage noc­turne, en pas­sant par la décou­verte de la sex­u­al­ité. À mi-chemin entre drame et comédie, la cinéaste livre un réc­it d’apprentissage dont la morale pour­rait se résumer ain­si : appren­dre à faire du comté et des cun­nilin­gus fait grandir les jeunes hommes.

Un an après Chien de la casse de Jean-Bap­tiste Durand, la réal­isatrice pro­pose une nou­velle explo­ration sub­tile de la socia­bil­ité mas­cu­line dans les ter­ri­toires dits « périphériques ». Ancré dans une géo­gra­phie vil­la­geoise entre vio­lence et ennui, le film relève presque d’une forme de west­ern con­tem­po­rain. Ici, les affron­te­ments entre clans enne­mis sont filmés dans les couloirs de la fro­magerie, tan­dis que les éten­dues du Jura, qui font l’objet de larges panora­mas, rem­pla­cent le désert améri­cain. Mais en dépit de l’immensité de ces paysages, Totone et ses amis parais­sent piégés par l’absence de per­spec­tives, les tours en moto ou en camion pour récupér­er le lait fig­u­rant leur enfer­me­ment. Si Faveau y campe, avec pré­ci­sion dans ses gestes et ses silences, un héros taiseux, l’écriture de cer­tains per­son­nages sec­ondaires les con­finent ain­si à des rôles sym­bol­iques man­quant de pro­fondeur (l’innocente, les adver­saires, la men­tor…), et accentue le sen­ti­ment d’un scé­nario par­fois trop prévis­i­ble.

Vingt dieux intéresse davan­tage dans sa manière d’articuler une cer­taine retenue avec une approche plus directe de la mise en scène, aux accents doc­u­men­taires – ain­si du recours aux lumières naturelles qui accentuent les con­trastes entre jour et nuit, pour dépos­er sur les per­son­nages un regard. C’est là que le film trou­ve sa sin­gu­lar­ité : la cinéaste observe ses pro­tag­o­nistes avec une dis­tance qui per­met tout à la fois l’intimité et la pudeur. Cette fric­tion est par­ti­c­ulière­ment frap­pante lors des scènes intimes entre Totone et Marie-Lise, jeune agricul­trice qui par­ticipe à son édu­ca­tion sen­ti­men­tale et sex­uelle : plus intéressée par l’authenticité de ces rites de pas­sage que par leur sym­bol­ique, la cinéaste fait le choix de plans fix­es ou de mou­ve­ments lents pour fig­ur­er la mal­adresse des pre­miers émois ado­les­cents, plutôt que leur per­for­mance fan­tas­mée. Le mon­tage, qui suit le rythme imprévis­i­ble du per­son­nage, évite toute sen­si­b­lerie en choi­sis­sant l’ellipse et la sug­ges­tion, tout en restant fidèle au réel que la réal­isatrice s’attache à mon­tr­er. Présen­té dans la sélec­tion « Un cer­tain regard » au dernier Fes­ti­val de Cannes, Vingt dieux y a rem­porté le Prix de la Jeunesse. Si le film a cer­tains défauts de ce bel âge, il en a aus­si le panache.