Qui per­siste et signe… Après son pre­mier long métrage, Le Nain rouge, d’après une nou­velle de Michel Tournier, Yvan Le Moine signe une deux­ième adap­ta­tion de celui qui se nomme plaisam­ment le “con­tre­bandi­er de la philoso­phie”. Une dimen­sion inso­lite est ain­si offerte au per­son­nage Robin­son pour cette, finale­ment, énième adap­ta­tion, libre, de l’his­toire vraie d’Alexan­dre Selkirk.

Le suc­cès du roman (1719) de Daniel Defoe a engen­dré une nom­breuse lit­téra­ture qui, de Jules Verne (L’Île mys­térieuse) à Jean Girau­doux (Suzanne et le paci­fique), n’a cessé de hanter notre his­toire et notre philoso­phie. Homme per­du au creux d’une île, le Robin­son de toutes ces nar­ra­tions a tou­jours réus­si à déjouer l’avène­ment de la bes­tial­ité pour puis­er en son sein, sa cul­ture et en la cul­ture d’un autre, Ven­dre­di, une puis­sance humaine hors du com­mun. En 1967, lorsque la terre n’est plus à décou­vrir et que les sci­en­tifiques n’ont qu’une hâte, fouler le sol de la lune, Michel Tournier pub­lie un pre­mier roman, Ven­dre­di ou les limbes du paci­fique. Un suc­cès pour cette his­toire recon­nue, et une gageure pour un écrivain éper­du­ment amoureux de la philoso­phie et qui a lais­sé plonger son per­son­nage au fond des trois stades de la con­nais­sance de Spin­oza. L’œu­vre de Tournier est alors une orig­i­nal­ité dans la lit­téra­ture de l’époque, française qui plus est et, du Roi des aulnes aux Météores, ces écrits auront tou­jours le goût de l’indépen­dance intel­lectuelle et met­tront sou­vent en avant l’his­toire d’un homme seul sur une île, dans une ville, seul parce que, dif­férent.

Fort de sa pre­mière expéri­ence “tourni­enne”, Le Nain rouge, film en noir et blanc avec dans le rôle-titre l’é­ton­nant Jean-Yves Thual (qui appa­raît ici à la toute fin), Yvan Le Moine s’at­taque dans Ven­dre­di ou un autre jour au ciné­mas­cope couleur pour filmer les ater­moiements de Philippe de Nohan (Philippe Nahon), comé­di­en de la Comédie Française, naufragé de la Vir­ginie et échoué sur une île nom­mée Espérance. Le procédé, ciné­mas­cope, per­met ain­si de don­ner une ampleur de par­adis per­du à ce lieu (au demeu­rant La Réu­nion). La com­po­si­tion du cadre et sa largeur assurent la par­faite maîtrise du cinéaste sur son sujet alors que Philippe de Nahon ou Nohan – qui le sait ? – ne tient plus par­faite­ment en main sa pro­pre des­tinée. Le ciel et la mer en vien­nent à se con­fon­dre car l’u­til­i­sa­tion de dom­i­nances sépias et blanch­es ne laisse transparaître qu’un fil ténu, celui de l’hori­zon. L’u­til­i­sa­tion de très gros plans sur notre Robin­son redonne un aspect géo­graphique au vis­age, et l’af­fiche du film joue avec bon­heur sur cette com­bi­nai­son vis­age-paysage. Le plan le plus belle­ment fou est celui de cette tête enfon­cée dans un marais et qui ressur­git, filmée de pro­fil, monts, crevass­es, étangs, mais vis­age.

Les grandes lignes du roman de Tournier (la fange aux san­gliers, la con­struc­tion d’une embar­ca­tion, la venue des Sauvages, l’ar­rivée de Ven­dre­di, l’ap­pren­tis­sage des rudi­ments d’une civil­i­sa­tion, l’ense­mence­ment de la terre,…) sont respec­tées; l’ac­tion est là qui per­met ain­si de suiv­re les pleurs et les hési­ta­tions du naufragé. Chez Le Moine, celui-ci est devenu comé­di­en – rêve du XXe siè­cle – et l’in­térêt du film aurait pu résider en cette inno­va­tion. Philippe de Nohan doit se retrou­ver seul, face à lui-même et à la mer, au silence (le silence ciné­matographique ayant tou­jours bien du mal à exis­ter, il y a donc musique quand le per­son­nage est-fait-agit) alors que lui, le grand du théâtre français était fêté, applau­di, idol­âtré à Paris, c’est-à-dire au cen­tre du monde.

Mais cette per­cée orig­i­nale frise par moments le ridicule, car elle ne suit pas son pro­pre par­cours, sa vie intes­tine, et reste col­lée au roman de Michel Tournier. Voix off et flash-back jus­ti­fient le passé du comé­di­en et peut-être est-ce enfin en ces instants que le spec­ta­teur, entre le trop d’in­for­ma­tions et le pas assez, n’ar­rive plus à se situer. Le mono­logue intérieur reste sans con­teste la forme styl­is­tique la plus ardue car les mots ne peu­vent assez définir ce que ressent ici le naufragé de la Vir­ginie. Yvan Le Moine a choisi de dis­tiller les phras­es à l’en­con­tre d’un car­net de bord où écrit aisé­ment notre Robin­son. Petit écart qu’avait su saisir Michel Tournier. Et finale­ment, n’est-ce pas en cette référence que provient la frus­tra­tion ? Volk­er Schlön­dorff (Le Roi des aulnes), Yvan Le Moine ont désiré don­ner leur ver­sion des mythes de l’écrivain. Or l’œu­vre de Tournier ne se réduit pas à des actions, à une trame, elle est philoso­phie. Et le ciné­ma doit ré-inven­ter pour don­ner souf­fle à cette expéri­ence intel­lectuelle. La beauté des images et la prestance d’un comé­di­en pou­vaient seul suf­fire pour décrire l’u­nivers de Robin­son, mais guère celui de Tournier, Tournier qui a juste­ment inti­t­ulé son œuvre Ven­dre­di. Voilà où la réflex­ion ciné­matographique n’a pu aboutir… à Ven­dre­di. Oublions donc le grand écrivain, revoyons une énième adap­ta­tion de l’his­toire vécue par Alexan­dre Selkirk, et l’en­nui qui pointe rapi­de­ment ne doit nulle­ment faire oubli­er que l’homme est resté bien des années sur son Espérance.