Qu’un film iranien abor­de la ques­tion de l’in­ter­sex­u­al­ité alors que les médias occi­den­taux relaient assez régulière­ment la per­sé­cu­tion dont les minorités sex­uelles font l’ob­jet dans le pays, il y aurait presque de quoi s’é­ton­ner. Mais ce serait faire fi de la grande dis­tinc­tion effec­tuée par les autorités irani­ennes entre les homo­sex­uels (dont le com­porte­ment jugé déviant est pas­si­ble de peine de mort) et les trans­sex­uels qui, sous le prisme d’une théorie qui réduit cette prob­lé­ma­tique à une stricte inver­sion des gen­res, ne vis­eraient qu’à revenir dans le droit chemin (après avoir changé de sexe, ils deviendraient logique­ment hétéro­sex­uels). Si quelques reportages dif­fusés dans nos con­trées ont ren­du compte de cet éton­nant para­doxe, démon­trant que l’ad­min­is­tra­tion pou­vait même soutenir les inter­sex­uels dans leur proces­sus de change­ment de sexe, la ques­tion n’en reste pas moins extrême­ment taboue dans la société et la réin­té­gra­tion dans les familles par­ti­c­ulière­ment com­plexe. Avec une sincérité dif­fi­cile­ment con­testable, Une femme irani­enne entend donc met­tre les pieds dans le plat : en suiv­ant le touchant par­cours de la jeune Adineh, for­cée par son père d’épouser son cousin alors qu’elle souhait­erait devenir un garçon, la réal­isatrice espère sûre­ment provo­quer un débat de société en amenant les familles à faire preuve de davan­tage de com­pas­sion et de tolérance.

Le compromis

Si l’ob­jec­tif est on ne peut plus louable, force est de con­stater que le film est rapi­de­ment plom­bé par sa dimen­sion péd­a­gogique au point d’être réduit à son seul mes­sage. Pas vrai­ment intéressée par les ques­tions de mise en scène au point de ne même pas manier l’el­lipse et le hors-champ, Negar Azarbay­jani met tous ses efforts au ser­vice d’un réc­it qui expose méthodique­ment tous les obsta­cles que doit franchir un indi­vidu qui souhaite chang­er de sexe dans une société aus­si con­ser­va­trice. En con­tre­point de cet enjeu, le film oppose deux regards qui pour­raient être ceux des spec­ta­teurs : celui du père, fatale­ment révul­sé par la nature de sa fille, et celui de Rana, une jeune con­duc­trice de taxi dont le mari est en prison, qui va pro­gres­sive­ment bas­culer du rejet à la com­pas­sion. Bien que dépouil­lée d’en­jeux sec­ondaires (l’en­det­te­ment du marie de Rana n’est que pré­texte à sa ren­con­tre avec Adineh), le film évite les pièges d’un manichéisme qui serait nuis­i­ble à la générosité du pro­pos. Mais prob­a­ble­ment parce que le tour­nage n’au­rait pas pu s’ef­fectuer sans l’aval des autorités et de la cen­sure, la réal­isatrice s’est en revanche bien gardée de sor­tir des sen­tiers bat­tus pour ques­tion­ner l’in­vis­i­ble vio­lence qui par­court l’I­ran. À la dif­férence d’un Jafar Panahi qui, avec Ceci n’est pas un film ou Taxi Téhéran, n’a même plus besoin d’ar­pen­ter les rues de Téhéran pour fig­ur­er le lourd poids des inter­dits, le bien mal nom­mé Une femme irani­enne ne donne mal­heureuse­ment rien d’autre à voir qu’un scé­nario et ses inten­tions. C’est un peu juste pour en faire un bon film.