Curieux film que ce Week-end à Paris. Du réal­isa­teur Roger Michell, on con­naît surtout la comédie roman­tique Coup de foudre à Not­ting Hill, déli­cieuse sucrerie de 1999 qui mar­qua l’apogée de l’équipe bri­tan­nique de Work­ing Title (Qua­tre mariages et un enter­re­ment, Love Actu­al­ly). Du pitch et de la bande-annonce, qui nous mon­tre un cou­ple de sex­agé­naires anglais venus dans la cap­i­tale française pour fêter leur anniver­saire de mariage et régler quelques non-dits, on peut devin­er une comédie so british pleine de bons mots et de sit­u­a­tions rocam­bo­lesques sur fond de jolies images de cartes postales. Le film, en réal­ité, est un tout petit peu de tout cela (du moins dans son pre­mier tiers) et surtout beau­coup plus.

La belle équipe

Le spec­ta­teur aver­ti ne se sera pas laiss­er duper et quelques indices lui auront mis la puce à l’oreille. Roger Michell s’est dis­tin­gué avec quelques cat­a­strophiques nanars cal­i­brés pour des vedettes en goguette (Déra­pages incon­trôlés en 2002 avec Ben Affleck et Samuel L. Jack­son, Morn­ing Glo­ry en 2010 avec Har­ri­son Ford et Rachel McAdams, Week-end roy­al en 2013 avec Bill Mur­ray), mais le pub­lic con­naît moins ses col­lab­o­ra­tions avec les écrivains Ian McE­wan (pour le sur­prenant Endur­ing Love, avec Daniel Craig, en 2004) et surtout Hanif Kureishi, qui a signé les scé­nar­ios du beau et mécon­nu The Moth­er en 2003 (dans lequel Daniel Craig couchait avec la mère de sa com­pagne) et du plus académique Venus (2007). Kureishi, auteur de beaux romans comme Le Boud­dha de ban­lieue, Intim­ité (qui servit d’inspiration à Patrice Chéreau pour son film homonyme) ou Le Don de Gabriel, est égale­ment le scé­nar­iste de ce Week-end à Paris mélan­col­ique et ten­dre, et la col­lab­o­ra­tion entre la douceur cares­sante du cinéaste et la plume acerbe et désen­chan­tée de l’écrivain trou­ve ici une forme d’apogée, dont on se délecte à chaque scène.

L’histoire est sim­ple comme bon­jour : Nick et Meg Bur­rows (Jim Broad­bent et Lind­say Dun­can, tous deux for­mi­da­bles) débar­quent à Paris pour quelques jours d’escapade en tête à tête. La petite soix­an­taine, ils sont là pour célébr­er leur anniver­saire de mariage et s’échapper d’un quo­ti­di­en un peu morne. Leur fils est un los­er, leur sex­u­al­ité est en berne et Nick, prof à l’Université, a de sérieux prob­lèmes au boulot. Meg, elle, a envie de s’amuser un peu : pas ques­tion de croupir dans le vieil hôtel dénué de charme que Nick a réservé, direc­tion la suite d’un palace avec vue sur la Tour Eif­fel. Passé une escapade en taxi qui per­met au réal­isa­teur d’évacuer en une poignée de plans les prin­ci­paux mon­u­ments de la cap­i­tale, le film délaisse très rapi­de­ment les aléas du dépli­ant touris­tique de pres­tige ten­dance Minu­it à Paris pour se recen­tr­er sur les tour­ments exis­ten­tiels d’un cou­ple en pleine crise, façon Maris et Femmes (his­toire de fil­er la métaphore alléni­enne jusqu’au bout).

Le temps de l’innocence

Si le film est sou­vent drôle, c’est d’un humour âpre et cinglant ; mais la prouesse des beaux dia­logues de Kureishi est de ne jamais vers­er dans le règle­ment de comptes spec­tac­u­laire à base de jeux de mots vachards et autres mesquiner­ies sor­dides. Il y en a bien quelques-uns, mais le scé­nar­iste, le réal­isa­teur et les deux comé­di­ens parvi­en­nent à ren­dre pal­pa­ble l’immense amour qui lie ces deux per­son­nages et, surtout, la com­plex­ité d’une rela­tion de plus de trente ans. Le film s’amuse à per­dre le spec­ta­teur dans les méan­dres d’un affron­te­ment qui n’en est pas vrai­ment un : il ne s’agit pas ici de s’amuser à compter les points, mais plutôt de com­pren­dre ce qui unit et désunit ce cou­ple, de remon­ter le fil de leur his­toire com­mune et d’en regarder cha­cune des facettes sans arti­fice. Les deux acteurs excel­lent à jouer le superbe mépris dont font preuve ces sex­agé­naires en défi­ant les affres de la vieil­lesse mal­gré les rap­pels du corps et du temps : ici, un genou qui faib­lit ; là, une sex­u­al­ité désirée crû­ment et refusée encore plus mécham­ment… pour être provo­quée plus sadique­ment encore. Un jeu du chat et de la souris, mélange improb­a­ble de manip­u­la­tion et d’innocence qui n’exclue pas une boulever­sante ten­dresse et une folle envie de défi­er la bien­séance (voir cette scène hila­rante dans laque­lle nos deux tourtereaux bien sous tous rap­ports s’amusent à jouer à “resto bas­ket” dans un restau­rant très haut de gamme).

Les retrou­vailles du cou­ple avec un ami de longue date à la soix­an­taine flam­boy­ante (Jeff Gold­blum, assez génial en écrivain pom­peux) entraî­nent le film sur une voie encore plus éton­nante, cul­mi­nant lors d’une longue scène de dîn­er étrange et fan­tasque dont le cli­max ne manque pas de panache. On pense alors à Fran­tic ou La Femme du Ve, ces films où Paris cesse d’être un cliché per­ma­nent pour devenir un réser­voir d’angoisses et de frus­tra­tions, prop­ice aux ren­con­tres inopinées et aux sit­u­a­tions étranges. Michell ne lâche jamais le fil de son cou­ple, ni trop près ni trop loin d’eux, tou­jours juste dans son regard, déroulant cette grande balade parisi­enne comme un morceau de jazz tour à tour mélan­col­ique et joyeux. Fidèle à cette image, la dernière scène s’amuse du désir du cou­ple de ne plus quit­ter la ville et de notre envie de ne pas les voir remon­ter dans le train. Quelques pas de danse, un tro­quet parisien tout ce qu’il y a plus de com­mun, deux ver­res de blanc, et le charme infi­ni d’un amour tou­jours léger mal­gré le temps qui a passé : ce Week-end à Paris est une divine sur­prise.