Tom est écrivain. Enfin, il a écrit un seul roman, qui lui a rap­porté un prix Pulitzer pré­coce ; le suiv­ant se fait atten­dre, mais l’homme a d’autres soucis. Il a quit­té les États-Unis pour venir voir sa fille à Paris, mais l’hos­til­ité de son épouse et une injonc­tion d’éloigne­ment l’en empêchent. Comme si cela ne suff­i­sait pas, il perd tous ses bagages, et se retrou­ve coincé dans un hôtel miteux dont il règle le loy­er en tra­vail­lant comme gar­di­en de nuit pour des employeurs louch­es, tout en séchant sur ses pages blanch­es. Mais ces mésaven­tures attirent moins sur lui la com­pas­sion atten­due qu’une inquié­tude tétanisante. Car jouant des sous-enten­dus ver­baux, des hors-champs, de la sug­ges­tion d’un univers men­tal bien éloigné de l’en­vi­ron­nement physique urbain (gros plans sur des insectes en pleine nature), Paweł Paw­likows­ki (My Sum­mer of Love) s’in­téresse moins à une vic­time des cir­con­stances qu’à un per­son­nage troué de zones d’om­bre, sans doute respon­s­able de sa sit­u­a­tion et d’autres choses moins reluisantes, peut-être capa­ble du pire. Dès lors, son errance dans une “Ville-Lumière” inter­lope et résol­u­ment dépouil­lée de son glam­our s’ap­par­ente à une con­fronta­tion entre cet envi­ron­nement — ses occu­pants sus­pects, ses inci­dents inquié­tants — et la per­cep­tion qu’il en tire et qu’on devine biaisée, dis­tor­due. De même, sa ren­con­tre et sa liai­son avec la “femme du Vème” éponyme — une muse d’o­rig­ine hon­groise, rési­dant donc dans le cinquième arrondisse­ment, con­forme en tous points à l’arché­type du fan­tasme d’artiste — crée aus­sitôt une dou­ble attente, faite de mys­tère et de sus­pense, de savoir non seule­ment qui est cette créa­ture d’ap­parence idéale et par quel hasard elle a déboulé dans la vie de l’écrivain tour­men­té, mais aus­si com­ment celui-ci va gér­er cette nou­velle sit­u­a­tion.

Adap­tant le réc­it de dérive urbaine et men­tale imag­iné par le romanci­er Dou­glas Kennedy, Paw­likows­ki le resserre en un thriller psy­chologique innervé par un doute per­ma­nent sur une men­ace insai­siss­able et des refuges illu­soires. Il for­mule une fic­tion empreinte d’un réel bor­der­line, à la fois désen­chan­té et rece­lant inopiné­ment des oppor­tu­nités séduisantes, où on finit par ne plus savoir à coup sûr si les dan­gers et les répits sont réels ou fan­tas­més, si on a envie d’ac­com­pa­g­n­er ce per­son­nage si insta­ble jusqu’au bout de l’er­rance. Le thriller ten­du et prenant, fondé sur l’in­time, qui se forme alors s’avère effi­cace… jusqu’à ren­con­tr­er une lim­ite qu’il se refuse à franchir, com­pro­met­tant ce qui a été entre­pris aupar­a­vant. En sor­tant de son cha­peau, vers la fin, un coup de théâtre tout droit tiré du roman d’o­rig­ine, Paw­likows­ki troque son étrangeté indé­cid­able et désta­bil­isante, con­stru­ite par l’im­age, pour une étrangeté lit­térale à l’ef­fet inverse, explic­i­tant par la force la sit­u­a­tion et ravalant sa Femme du Vème au rang de pré­pa­ra­tion d’une pirou­ette scé­nar­is­tique dis­pens­able. Le fon­du au blanc qui con­clut le film ressem­ble alors à une échap­pa­toire, au signe d’un renon­ce­ment à l’évo­ca­tion entamée plus tôt d’une dérive géo­graphique et men­tale. Dom­mage.