Un monde s’ouvre et se referme sur la même étreinte fébrile de deux enfants. Entre ces deux temps du réc­it, les rôles se sont inver­sés et c’est la petite Nora, d’abord ter­ror­isée par ses pre­miers pas à l’école pri­maire, qui devra finale­ment con­sol­er son grand frère Abel en le prenant dans ses bras. Pour filmer ce court tra­jet (1h13) vers la fin de l’innocence, Lau­ra Wan­del établit d’emblée un cadre esthé­tique dont elle ne débor­dera jamais : il s’agit, selon une con­cep­tion très lit­térale de l’immersion, de filmer « à hau­teur d’enfant », caméra au poing, en faisant du vis­age de la jeune Maya Van­der­beque l’horizon indé­pass­able de la mise en scène. Cet hori­zon, pré­cisé­ment, est volon­taire­ment rétré­ci par l’utilisation d’une longue focale qui plonge l’école dans un flou per­pétuel, où s’agitent des fig­ures indif­féren­ciées et bruyantes, réduites à un défilé de sil­hou­ettes menaçantes. Pour peu qu’on accepte cette plongée au pre­mier degré dans le monde de l’enfance, le résul­tat ne manque pas d’émouvoir par endroits, porté par l’impressionnante justesse des jeunes acteurs et par une cer­taine finesse de trait, notam­ment dans les scènes en apparence les plus banales. Lau­ra Wan­del réus­sit par exem­ple à repro­duire de manière très con­va­in­cante le trou­ble d’un âge où toutes les fron­tières sem­blent se brouiller. La can­deur du jeu (des sand­wichs qui pren­nent la forme d’animaux) cède le pas à la vio­lence de l’imagination (un bac à sable « plus pro­fond que la mer », où seraient enter­rés des cadavres d’enfants). Le corps que l’on malmène avec bien­veil­lance pour l’aider à croître (Nora, mal à l’aise en cours de gym­nas­tique) côtoie celui que l’on mal­traite pour l’empêcher de s’épanouir (Abel, vic­time de har­cèle­ment). Enfin, la honte des uns (Abel, ostracisé par ses pairs) con­t­a­mine et entache la répu­ta­tion des autres (Nora, privée d’invitation à l’anniversaire d’une cama­rade). Un état de ver­tige per­ma­nent qui se réper­cute jusque sur le mon­tage, mar­qué par des rac­cords sou­vent bru­taux, qui inter­rompent des chutes ou des pleurs et don­nent le sen­ti­ment d’un milieu sans cesse tra­ver­sé par une inten­sité douloureuse.

En abor­dant son sujet de manière oblique, la réal­isatrice s’affranchit du dis­cours socié­tal pour radi­ogra­phi­er un boule­verse­ment d’ordre plus intime. Le har­cèle­ment, véri­ta­ble point de mire du scé­nario, reste un point volon­taire­ment aveu­gle de la mise en scène et les vio­lences répétées que subit Abel sont tou­jours à la lisière du hors-champ : le cadrage à hau­teur d’enfant réduit les adultes à des sen­tinelles impuis­santes, la mise au point sur le vis­age de Nora relègue le cal­vaire de son frère au flou de l’arrière-plan et le bruit hyper­trophié des jeux cou­vre celui des coups reçus. Pour autant, ce dis­posi­tif reste finale­ment assez monot­o­ne et lim­ité dans ses effets : s’il a le bon goût de ne pas tomber dans les tra­vers du « film coup de poing », Un monde ne fait mal­heureuse­ment pas grand-chose de sa pro­pre réserve et affiche une sub­til­ité – quelque peu démen­tie par les dernières min­utes et le retourne­ment mal­adroit d’Abel en Caïn – qui sem­ble lui servir davan­tage à con­tourn­er les pièges d’une représen­ta­tion trop appuyée qu’à impos­er une vision sin­gulière.