Avec son canas­son à langue pen­dante et son gros titre doré, on voit bien à quel pro­gramme l’af­fiche de Turf cherche à nous con­vi­er. Un pro­gramme gen­til­let : sur le crin ten­du de la toile de ciné­ma, il s’a­gi­rait de ranimer le spec­tre bien­veil­lant du « film du dimanche soir », celui qu’On­te­niente regar­dait en famille avant de se couch­er et qui aigu­il­lait ses rêves de gloire pour l’é­cole. Rêves de gloire et de tube cathodique dont le roi de la comédie pour 7 à 77 ans a déjà fait son fonds de com­merce, et qui con­stituent encore aujour­d’hui le point de départ de ce bull­doz­er pour plateaux télé. Seule­ment, il ne faudrait pas trop se mépren­dre sur ladite affiche. En effet, au revers du sourire affa­ble d’É­douard Baer gronde une machine, la « comédie-française ». Et celle-ci n’a rien de bien­veil­lante, au con­traire : elle est là pour tout saper.

Chez le chef de chantier Onte­niente, le plan­ning nar­ratif est con­nu : dans quelques lieux emblé­ma­tiques d’un univers u, réu­nir un max­i­mum de bras cassés autour d’une com­bine foireuse ; puis, empil­er les décon­v­enues, mix­er le tout, pour four­rer de force un tri­om­phe des losers. Con­clu­sion impéra­tive de cet abrégé de réus­site sociale : ramen­er toute sa bande au bistrot du coin. Rien d’é­ton­nant, à ce titre, de voir le réal­isa­teur de 3 zéros s’in­téress­er à l’u­nivers du tur­fisme : le bar PMU est la matrice orig­inelle de son ciné­ma. Il réu­nit en tout cas deux préoc­cu­pa­tions tenaces chez lui : celle, frontale, plutôt noble, de la cul­ture de l’es­t­a­minet, du rire popu et bien­veil­lant ; mais aus­si, en coulisse, celle, plus oppor­tuniste, du place­ment de pro­duit, de la comédie aux ser­vices du grand cap­i­tal. Le ciné­ma d’On­te­niente par­le sou­vent d’un monde pour­ri par l’ar­gent. Il par­le moins sou­vent de sa place à lui, dans ce monde. Une place pour­tant sans con­teste en étroite col­lab­o­ra­tion avec lui, l’ar­gent : PMU, Équidia, l’hip­po­drome d’Au­teuil, s’af­fichent ain­si très con­fort­able­ment dans Turf, sièges réservés à leur nom, imp­ri­mant logo et slo­gan dans le film comme dans son dossier de presse (à ceux qui ne sont pas au courant : sur présen­ta­tion de votre tick­et de ciné­ma, entrée gra­tu­ite à l’hip­po­drome d’Au­teuil). « Jouer avec vos émo­tions », elle aime ça la « comédie-française », du moment, bien évidem­ment, que ça lui rap­porte un peu. Dès lors, une ques­tion se pose : de quel côté est-il, ce ron­douil­lard affa­ble souri­ant mod­este d’On­te­niente ?

Car Turf a deux cre­dos, deux morales. L’une est pos­i­tive, coopéra­tive, inat­taquable, éloge de la débrouil­lardise et des math­é­ma­tiques sim­ples. Énon­cée par Baer à ses futurs col­lab­o­ra­teurs, ça donne : « On est qua­tre potes. Un cheval ça a qua­tre pattes. Cha­cun achète une pat­te. » CQFD. Cet aveu, il faut l’en­ten­dre comme une promesse pure­ment dra­ma­tique : qua­tre acteurs, qua­tre styles, pour cha­cun desquels le film dis­posera, par égal­i­tarisme démoc­ra­tique, ses saynètes pro­pres et indépen­dantes. Autant le dire tout de suite, Onte­niente foire com­plète­ment cette par­tie du cahi­er des charges. Loin du peps décon­trac­té de 3 zéros, Turf se traîne dans une incroy­able morosité nar­ra­tive, fait tourn­er une machine à punch­lines com­plète­ment rouil­lée. Ça voudrait aller vite, or ça cale à chaque réplique. Occupé au mas­sacre per­pétré con­tre Boule et Bill, Franck Dubosc manque ici cru­elle­ment à l’ap­pel. Sans son brave Pier­rot à mar­cel, dont les crétiner­ies habitées sauvaient chaque fois du désas­tre Camp­ing et Dis­co, Onte­niente n’y arrive plus, galère à organ­is­er le relais entre ses coureurs. C’est bien sim­ple : tout le monde se marche dessus.

Même Edouard Baer, pour­tant assur­ance tout risque du rire hexag­o­nal, sem­ble ici car­bu­r­er au Tranxène : engour­di par une amourette super­flue, corseté par le souci arti­sanal et les ressorts stricte­ment per­for­mat­ifs du film, il débite son solip­sisme dépres­sif habituel, avec dans les yeux la résig­na­tion triste de celui qui exé­cute plate­ment ce qu’on attend de lui. C’est la lim­ite de la méth­ode Onte­niente : à croire trop vite en l’har­monie de sa recette, il ne prend même plus le temps de la pré­par­er, d’en réfléchir la cuis­son ou l’as­saison­nement. Sa dra­maturgie d’émis­sion télé est trop soumise à la con­tin­gence de ses ingré­di­ents (ici, tous fades – voir Cha­bat, vis­i­ble­ment peu con­cerné, chercher durant cha­cune de ses scènes à se faire oubli­er), de sorte que lorsque « la sauce ne prend pas », ne reste plus que vide et scories, plans moches et blagues molles. Juste de quoi calfeu­tr­er un long sketch audio-visuel à con­som­ma­tion immé­di­ate, dont l’aboutisse­ment formel ne saurait résider que dans sa bande-annonce, de même que son idéal nar­ratif dans son pitch.

Deux cre­dos, deux morales, nous disions. La sec­onde est plus cor­po­ra­tive, spécu­la­tive, rou­blarde, apolo­gie de l’en­fu­mage et des équa­tions à plusieurs incon­nus. Douce ironie, c’est un Depar­dieu fatigué mais tou­jours car­nassier qui, dans un petit numéro anticipé de réflex­iv­ité (se fen­dant même d’un exquis « La France me man­quait ») est choisi pour en être le déposi­taire : « Un cheval, il faut pas voir ce que ça coûte, il faut voir ce que ça rap­porte. » Der­rière le catéchisme du rire gaulois, c’est en réal­ité à cette vérité économique toute fonc­tion­nelle à laque­lle des films comme Turf s’in­tè­gre, avec aujour­d’hui un naturel qui vire à l’al­légeance. Ce qu’on pou­vait envis­ager comme mod­estie, comme qual­ité dans le ciné­ma d’On­te­niente (faire de la comédie arti­sanale, bien embal­lée, « sans pré­ten­tion ») des­sine finale­ment un ter­ri­toire sûr de ses forces, soucieux de son assise, et en même temps très lim­ité, borné, indus­tri­al­isé, quelque part mis­érable dans sa façon de recon­duire à l’i­den­tique les mêmes for­mules, de pari­er encore et tou­jours sur les mêmes com­bi­naisons de chevaux. Camp­ing 2 était une copie con­forme du pre­mier ; Turf est un paresseux décalque de 3 zéros en dessous duquel on aurait sim­ple­ment appliqué un nou­veau décor. Ce à quoi Onte­niente invite son pub­lic, c’est à bouf­fer un plat déjà fait qu’il aurait tout juste réchauf­fé : humour à rayons cathodiques, c’est-à-dire comédie pour micro-ondes.

Un film, même nul, il ne faut donc pas voir ce que ça coûte, il faut voir ce que ça rap­porte. De ce point de vue, Turf ne risque pas d’a­pais­er la colère de Mar­aval : l’ensem­ble, mal torché, pue pour­tant le fric à chaque plan. On ne sait pas s’il rem­pli­ra ses caiss­es, à vrai dire on s’en fout ; de même que le prochain, qui sera peut-être mieux, qui sera peut-être pire. Gageons sim­ple­ment qu’il aura la décence de met­tre un peu moins le paquet sur ses acteurs et un peu plus sur son écri­t­ure. Car niveau rentabil­ité humoris­tique, c’est peu dire qu’i­ci le ratio est lam­en­ta­ble. Certes, l’ob­jec­tion se devine aisé­ment : on n’y com­prendrait rien, la vie est dure, les gens ont besoin de se déten­dre, de sor­tir, de voir des films comme ça. Pop­ulisme bien­fai­teur du rire spon­sorisé. Armé de ce fer de lance, nul doute qu’On­te­niente et ses sup­pléants gag­neront à tous les coups : ciné­ma qui fait d’une réus­site fic­tion­nelle sa matière, de la mis­ère réelle son gagne pain. Aus­si, que la France se ras­sure : tant qu’il y aura des gens tristes le dimanche soir, il y aura des films pour les sat­is­faire. Tel est le ruban de Möbius à la logique duquel la “comédie-française” organ­ise sa petite économie. Et qui arrange bien ses affaires.

Gross­es affaires sou­vent, et qui se cachent pour­tant chaque fois der­rière le même petit masque human­iste, la même petite valeur vertueuse et inat­taquable : l’a-mi-ti‑é. Or der­rière le petit film de potes, il y a tou­jours le gros film de pro­prié­taires. Dans cette per­spec­tive, Turf ne nie pas son époque. Au con­traire, il repose sur un con­stat implaca­ble : péri­ode de crise oblige, il est temps de pass­er de parieur à pro­prié­taire, de spécu­la­teur à patron. L’âge de la matu­rité étant advenu, on cesse de jouer : on fait fruc­ti­fi­er sur la durée. Onte­niente qui, enfant, a cer­taine­ment rêvé d’être Georges Laut­ner ou Gérard Oury, ne dort ain­si plus depuis longtemps. La « comédie-française » a tout misé sur lui, trafi­quant les cours­es pour qu’il gagne à tous les coups. Qui l’eût cru : Fabi­en Onte­niente, lui, la bour­rique au trot con­stant, est aujour­d’hui le meneur par défaut du feel-good-movie fran­chouil­lard. Pas trop vul­gaire, juste ce qu’il faut pour ne déplaire à per­son­ne ; pas trop ambitieux, juste ce qu’il faut pour faire taire tout le monde. Dès lors, on voit bien que l’hu­mour chez ce grand fan du PSG ne sert qu’à une chose : met­tre le réel sur la touche, l’empêcher de craque­l­er les murs de sa petite soci­olo­gie décrépie. Avec ses réc­its san­glés et ses per­son­nages sous camisole, la nul­lité du ciné­ma d’On­te­niente réside en fait dans un entre-deux où le déficit d’in­ven­tion ne cède en rien à l’omis­sion du réel. Entre-deux aus­si con­fort­able que rentable. Duquel il n’a aucune rai­son de s’ex­traire. Et dans le gouf­fre duquel on lui souhaite de s’en­fon­cer.

Car soyons hon­nête : étoiles filantes mis­es à part (la série des OSS 117, Camille redou­ble), on ne regarde plus le ciel des comédies français­es que pour cette seule rai­son : voir jusqu’à quelle pro­fondeur elles sont capa­bles de som­br­er.