Un jeune homme, tout juste nom­mé sous-chef de gare dans un petit patelin tché­coslo­vaque des années 1940, tombe dans le dés­espoir de ne pou­voir dépass­er sa timid­ité et pos­er ses lèvres (et plus encore) sur celles de Máša, con­trôleuse de son état sur la ligne de Miloš. Alors que les appa­ratchiks du pays occupé van­tent les prouess­es mil­i­taires des armées du Reich, le vil­lage est aus­si l’e­space d’é­clo­sion de la pire soumis­sion aux événe­ments comme d’un cer­tain esprit de résis­tance.

La soumission est de ne rien faire

Sor­ti sur les écrans tchèques en 1966 et lau­réat de l’Oscar du meilleur film étranger l’an­née suiv­ante, Trains étroite­ment sur­veil­lés est le pre­mier long-métrage de l’un des cinéastes les plus représen­tat­ifs de la Nou­velle Vague tchèque. Aus­si pluriel que l’hexag­o­nal, ce renou­veau ciné­matographique de résis­tance à la cul­ture com­mu­niste offi­cielle était déjà amor­cé la même année par une chronique ado­les­cente libre et explosée, Les Petites Mar­guerites. Moins expéri­men­tal que celui de Věra Chytilová, le ciné­ma de Jiří Men­zel est tout autant mar­qué par les creux oniriques, la cru­auté des explo­sions dra­ma­tiques au détour d’im­ages quo­ti­di­ennes et la métaphore poli­tique. Il entra ain­si sur la scène mon­di­ale avec l’adap­ta­tion d’une nou­velle de Bohu­mil Hra­bal (auteur dont il pour­suiv­ra l’é­tude par la suite, notam­ment en 2006 avec Moi qui ai servi le roi d’An­gleterre) dont le principe d’ironie, gon­flé par le grotesque et la ten­dresse des hum­bles, seyait par­faite­ment à l’im­age crue, décom­posée et dis­crète de Men­zel.

L’in­tro­duc­tion de Trains étroite­ment sur­veil­lés est à cette image : si le bur­lesque de la présen­ta­tion famil­iale prend à con­tre­pied le syn­thé­tique clas­sique, c’est le sen­ti­ment d’a­ban­don qui pré­domine immé­di­ate­ment. Pays occupé pen­dant cette Sec­onde Guerre mon­di­ale dont on ne ver­ra que les con­séquences sociales sur le vil­lage, la Tché­coslo­vaquie filmée par Men­zel est immo­bile, inca­pable du moin­dre mou­ve­ment, de la moin­dre réac­tion, obsédée par des canons nor­mat­ifs qui per­turbent les trains comme les amours. Per­son­ne ne sem­ble tra­vailler, per­son­ne ne sem­ble aimer, per­son­ne ne sem­ble se souci­er de l’é­tat du monde ou même de celui du vil­lage voisin. Ne rien faire, ne pas bouger reste la voca­tion suprême. Dans cet espace d’at­tente ryth­mé par les arrivées et les départs de loco­mo­tives, Miloš n’a qu’un seul but : embrass­er Máša, la con­trôleuse qu’il voit chaque jour, et con­naître les délices de l’amour physique. Mais dans un monde étroite­ment sur­veil­lé ne sub­siste du sen­ti­ment et du désir qu’une obses­sion de la viril­ité et de la force sym­bol­ique que chaque homme, poten­tielle­ment sol­dat, doit prou­ver à son entourage.

Théâtre direct d’un monde en perdition

La métonymie ne s’ar­rête pas au per­son­nage de Miloš : il est, certes, le représen­tant d’une jeunesse per­due entre les aspi­ra­tions sociales d’une famille curieuse­ment absente à l’écran et d’une soumis­sion au silence. Si le film prend le milieu de la guerre comme théâtre, le brouil­lage du temps et de l’e­space par­ticipe de sa force : rien n’a changé en vingt ans et le vil­lage de 1943 pour­rait bien être celui de 1966 (les censeurs de Men­zel ne s’y tromper­ont pas), hors du temps, sans hori­zon, enfer­mé dans les petites ambi­tions statu­taires des uns et les rêver­ies vaines des autres. Et, rapi­de­ment, le bur­lesque devient trag­ique : la timid­ité de Miloš se meut en dés­espoir de vivre et en résis­tance poli­tique hasardeuse. L’in­ver­sion sym­bol­ique des lieux (la gare devient un endroit totale­ment clos), des lumières (la neige éblouis­sante qui abaisse les paupières) et des rit­uels humains (toute sen­su­al­ité devient pornogra­phie, toute éva­sion de l’e­sprit devient dévi­a­tion­nisme) est au cen­tre d’un mise en scène de la frus­tra­tion.

Si l’im­age libère par­fois Miloš et son col­lègue par l’ex­pres­sion, le lan­gage ren­dus pos­si­bles par la soli­tude des chefs de gare et en cap­tant l’en­vie de dépass­er le sim­ple fait d’ex­is­ter physique­ment, elle reste directe, crue, ne masquant jamais la tragédie qui se joue à chaque instant dans la vie affec­tive et sociale de Miloš. Car le ciné­ma de Men­zel va l’op­posé de l’idée de per­for­mance : il est ryth­mé par des corps et des esprits en sus­pens, des journées interchangeables.Le bur­lesque ne méta­mor­phose pas, il souligne. L’at­tente comique s’é­ti­ole, se bru­talise jusqu’à la redéf­i­ni­tion impos­si­ble du cadre social : trou­ver enfin une forme d’in­tim­ité naturelle et d’in­soumis­sion poli­tique sonne le glas de la quête de Miloš. Ne rien faire, voilà la soumis­sion ; faire dans un tel monde, voilà votre arrêt de mort. Comme Věra Chytilová, c’est une société blo­quée con­damnée au bras­sage d’air ou à l’ac­cep­ta­tion que mon­trait Jiří Men­zel en 1966.