Cette mod­este pro­duc­tion d’espionnage hol­ly­woo­d­i­enne post-11 sep­tem­bre présente deux orig­i­nal­ités. La pre­mière, anec­do­tique, c’est qu’elle est née d’une idée du comique améri­cain Steve Mar­tin. Cela s’avère sur­prenant étant don­né son sujet : une his­toire d’infiltration dans les mou­ve­ments ter­ror­istes islamistes. La deux­ième, bien plus impor­tante : son héros est un musul­man qui joue un rôle posi­tif. Si cette inten­tion est évidem­ment louable, le film tombe pour­tant dans les tra­vers de l’occidentalo-centrisme tout en étant desservi par une mise en scène qui s’inspire laborieuse­ment du ciné­ma de Michael Mann et des séries d’actions améri­caines des années 2000. Mal­gré ces nom­breuses imper­fec­tions, l’aspect série B de cette œuvre et la bonne volon­té de ses auteurs arrivent à la ren­dre sym­pa­thique.

L’agent du FBI Roy Clay­ton (Guy Pearce) enquête sur un com­plot islamiste inter­na­tion­al, qui sem­ble accuser Samir Horn (Don Chea­dle), un Soudanais qui fut offici­er des opéra­tions spé­ciales améri­caines. Ce per­son­nage mys­térieux s’avère être en réal­ité un agent infil­tré qui a pour objec­tif de court-cir­cuiter les actions d’un réseau inté­griste.

On peut louer les inten­tions de Trahi­son lorsque l’on con­state que dans la majorité des pro­duc­tions hol­ly­woo­d­i­ennes de ces dernières années, les musul­mans – prin­ci­pale­ment des Arabes – sont sou­vent représen­tés comme des fana­tiques décérébrés allè­gre­ment mas­sacrés par les bons patri­otes de l’oncle Sam : nous citerons pour dernier exem­ple en date Le Roy­aume, film occi­den­ta­lo-cen­triste type qui nous mon­tre une masse musul­mane dan­gereuse. Si ces per­son­nages appa­rais­sent par­fois sym­pa­thiques, ils sont alors de sim­ples faire-val­oir promis à une mort cer­taine. Ce con­stat ne s’applique pas seule­ment à la péri­ode post-11-Sep­tem­bre, puisque les musul­mans du Proche ou du Moyen-Ori­ent avaient depuis longtemps rem­placé les com­mu­nistes dans le rôle des méchants de ser­vice : True Lies de McTier­nan et ses Arabes pales­tiniens ridicules et san­guinaires – sou­vent représen­tés comme de sim­ples ter­ror­istes ; l’abject L’Enfer du devoir de William Fried­kin et autres avatars du ciné­ma de sécu­rité nationale améri­cain ; un grand nom­bre de films d’actions lam­en­ta­bles des années 1980, de Delta Force à Navy Seals, les meilleurs en pas­sant par la série Aigle de Fer. Si depuis quelque temps on peut saluer l’apparition d’œuvres plus nuancées qui représen­tent des musul­mans ou des Arabes à vis­ages humains et un empire améri­cain impar­fait – tels que Redact­ed de Bri­an De Pal­ma –, avec Trahi­son nous sommes en présence d’un véri­ta­ble film de fic­tion avec un héros qui médite sur les valeurs de sa reli­gion mal­menée par les actes des ter­ror­istes islamistes. Il est pris entre deux feux, puisqu’il est obligé de com­met­tre des crimes pour per­me­t­tre de sauver à la fois l’intégrité du ter­ri­toire améri­cain et les fonde­ments de l’islam. Samir doit alors lut­ter con­tre des musul­mans pour défendre des valeurs occi­den­tales qui usent de tech­niques sem­blables aux ter­ror­istes – l’Occident étant ici représen­té par le flic et homme de foi joué par Guy Pearce : “une bonne cause” dont le héros sem­ble peu con­va­in­cu.

On apportera toute­fois quelques réserves aux bonnes inten­tions du film, car son dis­cours devient rapi­de­ment con­ven­tion­nel : il se borne à une oppo­si­tion binaire entre un bon musul­man, voire deux, et des ter­ror­istes qui se comptent par mil­liers. À part les per­son­nages inter­prétés par Don Chea­dle et Saïd Tagh­maoui – qui est devenu “l’Arabe de ser­vice” dans les séries et films améri­cains – les musul­mans du monde entier sem­blent être des inté­gristes dénués de cœur et de doutes. L’œuvre joue d’ailleurs sur la peur occi­den­tale selon laque­lle bon nom­bre de mar­tyrs infil­trés dans nos chères con­trées sont en attente de se faire explos­er au moment voulu – on se rap­pellera ain­si les dires de notre nauséeux Philippe de Vil­liers nation­al qui voit la dan­gereuse con­t­a­m­i­na­tion islamiste partout. Si une bonne par­tie du film sem­ble baign­er dans des teintes gris­es, tant le réal­isa­teur fait preuve de nuances à l’instar de son héros qui est tor­turé entre la défense de l’Occident et du monde musul­man, il devient très vite tra­di­tion­nel en faisant évidem­ment gag­n­er les valeurs occi­den­tales face à un Islam tout de même très dan­gereux. Trahi­son s’enferme alors dans une logique sim­pliste d’opposition entre le bien et le mal, entre bons musul­mans et mau­vais musul­mans. On notera surtout que notre héros a été for­mé et élevé aux États-Unis d’où son car­ac­tère angélique. Cela inscrit le film, mal­gré ses bonnes inten­tions, dans une vision occi­den­ta­lo-cen­triste qui ne peut voir l’Autre qu’au regard de ses pro­pres con­vic­tions cul­turelles et religieuses. Toute­fois, les dernières séquences du métrage gom­ment quelque peu cette idée grâce aux doutes de notre héros et l’ensemble de l’œuvre nous présente tout de même des musul­mans aux vis­ages humains, loin de tous les clichés de bar­bus excen­triques et bes­ti­aux. On attend surtout qu’un film hol­ly­woo­d­i­en nous présente un acteur d’origine arabe comme per­son­nage prin­ci­pal posi­tif et non un acteur noir occi­den­tal pour jouer un héros musul­man – mais cela s’avère risqué com­mer­ciale­ment.

Si le réc­it du film, assez clas­sique, rap­pelle évidem­ment l’excellente œuvre hongkon­gaise Infer­nals Affairs et Les Infil­trés – son remake améri­cain –, la com­para­i­son est fatale : le peu d’originalité de ce type de scé­nario doit être néces­saire­ment rehaussé par une mise en scène inven­tive ; mal­heureuse­ment le novice Jef­frey Nach­manoff – scé­nar­iste du Jour d’après – s’inspire assez molle­ment de l’esthétique d’un épisode de 24 heures chrono – les split-screens et le rythme en moins – et des nom­breuses séries améri­caines actuelles qui utilisent un style caméra à l’épaule abu­sant par­fois de zooms brusques et de décadrages pour faire plus « réal­iste ». Par ces effets, on recon­naît aus­si l’influence du ciné­ma de Michael Mann – revendiqué par le réal­isa­teur – mais cette com­para­i­son est égale­ment peu avan­tageuse pour Trahi­son qui ne fait que copi­er assez laborieuse­ment la mise en scène tal­entueuse du styl­iste améri­cain. L’aspect série B de cette œuvre s’avère tout de même plaisant : l’auteur se con­cen­tre sur l’essentiel de son réc­it – en évi­tant tout super­flu – et use d’un mon­tage dis­cret qui ne relève pas d’un ultra-découpage out­ranci­er devenu la norme dans un grand nom­bre de mau­vais­es pro­duc­tions améri­caines. Les acteurs prin­ci­paux sont égale­ment solides, voire très bons, ce qui per­met de rehauss­er un réc­it par­fois peu hale­tant et assez prévis­i­ble. Trahi­son n’est pas un mau­vais film : s’il est mal­adroit et très impar­fait dans son fond et sa forme, il s’agit d’une petite œuvre hon­nête qui vaut beau­coup plus que bon nom­bre de pro­duc­tions améri­caines d’action qui nous vendent du patri­o­tisme flam­boy­ant à tout bout de champ dans un amas d’images clip­pées glaçantes de mépris envers l’Autre.