New York, 13 août 1965, les Bea­t­les descen­dent sur le tar­mac de l’aéroport JFK. Le vrom­bisse­ment de l’avion rem­place les habituels hurlements de la foule venue accueil­lir ses idol­es, et masque la voix du jeune Paul McCart­ney lorsqu’un jour­nal­iste lui demande de saluer le pub­lic améri­cain. Que ce bruit assour­dis­sant soit un enreg­istrement orig­i­nal ou qu’il ait été recréé en post­pro­duc­tion importe au fond peu : il instau­re d’emblée une cer­taine dis­tance vis-à-vis de l’euphorie sonore à laque­lle les images du groupe nous ont habitués. Cette arrivée sur le sol améri­cain n’est en effet qu’un point de départ, dont Things We Said Today n’au­ra de cesse de s’éloign­er. Car après leur con­férence de presse tumultueuse au War­wick Hotel, les qua­tre musi­ciens dis­parais­sent totale­ment des images. Le réc­it est alors pris en charge par les voix off, mais aus­si par les corps ani­més et incrustés à même l’archive de deux jeunes témoins ayant réelle­ment vécu l’attente du célèbre con­cert don­né le 15 août au Shea Sta­di­um : Geof­frey O’Brien, fils du disc-jock­ey Joe O’Brien, et Judith Kris­ten, une ado­les­cente prise dans la “Beat­le­ma­nia”. Alors que les préoc­cu­pa­tions des deux ado­les­cents tour­nent essen­tielle­ment autour du groupe, les images d’archives illus­trant leurs péré­gri­na­tions dévoilent bien d’autres aspects de la vie new-yorkaise. Comme dans ses trois films précé­dents, Andrei Ujicā tra­vaille ici à par­tir d’un grand nom­bre de matéri­aux de prove­nances divers­es, tournés dans un laps de temps resser­ré : les quelques jours scel­lant la chute du régime de Nico­las Ceaus­es­cu dans Videogramme ein­er Rev­o­lu­tion (1992, coréal­isé avec Harun Faroc­ki), ou la vie des cos­mo­nautes sovié­tiques de la sta­tion Mir entre mai 1991 et mars 1992 pour Out of the Present (1997). De la présence des Bea­t­les sur le sol améri­cain le temps d’un week-end, le cinéaste roumain extrait des images moins offi­cielles, tirées de la presse locale ou de films ama­teurs – manière de pro­pos­er une re-vision de l’Histoire, débusquée dans les inter­stices du réc­it col­lec­tif.

En con­vo­quant les écrits per­son­nels d’O’Brien, futur jour­nal­iste, le cinéaste établit un lien sub­til entre ses déam­bu­la­tions citadines et les images remon­tées au présent de sa nar­ra­tion. Les appari­tions cray­on­nées du jeune homme le font gliss­er dans les rues new-yorkaises, entre les pas­sants de Cen­tral Park, des grandes avenues ou dans un taxi en direc­tion de Harlem. Bien­tôt, les Bea­t­les sont réduits à d’incessants jin­gles pub­lic­i­taires de WMCA émanant des autora­dios. Et Geof­frey de clamer, en enten­dant la voix de son père présen­ter le pro­gramme spé­cial qui leur est con­sacré, « it’s the sound of the world as it hap­pens », don­nant le sen­ti­ment qu’à ses yeux la musique des Bea­t­les importe moins que le phénomène médi­a­tique qu’ils incar­nent. Cet enjeu est for­mal­isé dès les pre­mières séquences, où la sélec­tion d’archives radio­phoniques s’extasiant sur la venue du groupe ne com­porte jamais une seule note de leur musique. La dif­fu­sion du « Roll Over Beethoven » de Chuck Berry, et non de sa célèbre reprise par George Har­ri­son, replace en out­re l’histoire du groupe dans celle, plus vaste, de la musique pop­u­laire et de son influ­ence sur la société améri­caine. Mais au fur et à mesure de son errance new-yorkaise, le corps de Geof­frey s’inscrit aus­si dans d’autres actu­al­ités. Les groupies inter­viewées devant le War­wick Hotel lais­sent place aux Afro-Améri­cains de Harlem, révoltés par les vio­lences poli­cières qui sévis­sent dans les quartiers noirs de Los Ange­les. Les réflex­ions inno­centes de Geof­frey côtoient les images des émeutes de Watts, aperçues sur le téléviseur d’un bar du coin ; c’est comme si Ujicā, en gref­fant ce corps grif­fon­né aux images du passé, cher­chait à pren­dre le pouls d’une époque. La tra­jec­toire de ces ado­les­cents obnu­bilés par les Bea­t­les en vient ain­si, para­doxale­ment, à porter l’émer­gence d’un regard décen­tré, tourné vers les marges de « l’évène­ment ».

Néan­moins le dis­posi­tif ne fait pas mon­tre de la même finesse lorsque, dans la deux­ième par­tie, Judith Kris­ten racon­te son arrivée à New York le jour du con­cert. Son dou­ble ani­mé, caméra à la main, est affublé du rôle de réal­isatrice des films ama­teurs réem­ployés par Ujicā. La couleur du Super 8, la sonori­sa­tion des archives et l’omniprésence de la voix off sont autant d’artifices réduisant la part poé­tique des moments de nar­ra­tion par l’image. À l’échelle du film, la récur­rence de la voix off alour­dit sou­vent le sens du mon­tage. Ain­si de cette strate sup­plé­men­taire évitable : la lec­ture d’écrits poé­tiques d’Andrei Ujicā par les deux pro­tag­o­nistes, qui par­a­site la lis­i­bil­ité de l’ensemble. Le « son de l’époque » est pour­tant déjà là, dans les images d’un club où des New-Yorkais noirs et blancs dansent le twist à per­dre haleine. Ces archives mon­trent bien com­ment la musique lie les indi­vidus entrap­erçus dans le doc­u­men­taire, entre ceux qui atten­dent les Bea­t­les au pied de leur hôtel, ceux qui écoutent la radio le matin ou dansent le rock toute la nuit, et d’autres encore qui man­i­fes­tent pour les droits civiques, se rebel­lent, « twist and shout » – bougent et cri­ent.