À La Nou­velle-Orléans, avant même la reli­gion ou le sport, la musique noire est le principe organ­isa­teur de toutes choses. Plus exacte­ment, elle y est une exten­sion du domaine religieux, dont elle canalise et exalte la tran­scen­dance dans un geste à la fois libéra­teur et struc­turant – aux con­fins du sacré et du pro­fane. Cette fonc­tion, égale­ment esthé­tique et poli­tique, a pris une dimen­sion nou­velle au lende­main du pas­sage de l’ouragan Kat­ri­na. Enjeu que Treme, l’excellente série de David Simon, avait déjà par­faite­ment cerné en se met­tant à l’écoute d’une ville émergeant du désas­tre au son des march­ing bands qui ryth­ment céré­monies et rit­uels : mariages et funérailles, parades et car­navals, avec, en point d’orgue, la folle pro­ces­sion de Mar­di-Gras. C’est pré­cisé­ment par des obsèques que débute The Whole Grit­ty City, un doc­u­men­taire qui recoupe en plusieurs points la fic­tion de Simon, notam­ment lors d’un inci­dent trag­ique qui endeuille leurs com­mu­nautés respec­tives. Elles sont les mêmes, à ceci près que les Blancs sont aimable­ment tenus hors-champ de cette his­toire stricte­ment afro-améri­caine, un peu à l’image de ces badauds que la police, les jours de fes­tiv­ités, retient der­rière les bar­rières de sécu­rité.

Cécité lacustre

La réus­site de The Whole Grit­ty City tient à la sou­p­lesse de son hypothèse de départ. S’il s’était ini­tiale­ment don­né pour objec­tif de suiv­re les pré­parat­ifs de trois fan­fares sco­laires en vue de Mar­di-Gras, le film de Richard Bar­ber et d’Andre Lam­bert­son s’autorise très vite à bifur­quer au gré des sin­gu­lar­ités ren­con­trées sur le tour­nage (qui s’est déroulé entre 2007 et 2010). Alter­nant focales longues et cour­tes, pho­to de classe et por­traits indi­vidu­els, le mon­tage révèle assez rapi­de­ment la trame à l’œuvre sous l’accumulation des rush­es : met­tre à l’unisson des voix dis­so­nantes, égarées dans la cacoph­o­nie post-Kat­ri­na. L’héroïsme des édu­ca­teurs con­siste ici autant à faire le tra­vail des pou­voirs publics démis­sion­naires que celui des pères absents, en gal­vanisant leurs troupes à grand ren­fort de ser­mons vibrant aus­si d’échos mil­i­taires. Sou­vent issus de foy­ers mono­parentaux, les col­légiens aux­quels ils s’adressent remet­tent alors en mémoire les lycéens d’une autre série égale­ment ancrée dans le Sud pro­fond, Fri­day Night Lights, venus chercher auprès d’un coach charis­ma­tique – et sur un ter­rain de foot – estime de soi et sens du col­lec­tif.

Street Cred

Ce n’est pas seule­ment le temps des répéti­tions que l’attrait de la rue se fait soudain plus loin­tain ; la musique elle-même est un sanc­tu­aire qu’il est pos­si­ble de réac­tiv­er une fois à son domi­cile. Dans un quarti­er où la pra­tique instru­men­tale s’apparente à la lev­ée sym­bol­ique d’un boucli­er, la survie sem­ble ne tenir qu’à une note. Celle qu’on joue dans l’espoir de con­jur­er un des­tin fatal, celui par exem­ple du fon­da­teur de l’un des orchestres, tombé au champ de bataille de l’Amérique des minorités de la plus absurde des façons (il a été con­fon­du avec son beau-fils). À mesure que les deux cinéastes s’efforcent d’y coller, le réel s’efface donc au prof­it d’un ter­ri­toire puis­sam­ment fic­tion­nel. Si l’on est recon­nais­sant à ce sto­ry­telling de ne jamais omet­tre la prodigieuse abné­ga­tion des uns et des autres (com­bi­en de films sur la musique à sur­v­ol­er la notion d’apprentissage ?), on regrette des mal­adress­es styl­is­tiques trahissant un par­cours de reporters télé, comme ce léger ralen­ti qui engour­dit la caméra à chaque fois qu’elle s’aventure en ter­rain hos­tile (ou, pour le dire autrement, à l’angle de la rue). La même caméra qui, à vouloir rester cen­trée sur le vis­age de ses inter­locu­teurs le temps des entre­tiens, renonce à s’approprier l’imaginaire néo-orléanais, man­i­feste­ment soucieuse d’authenticité. Peu avare en belles tranch­es d’humanité poignantes, la chair des images aurait sans doute gag­né à être davan­tage dégrossie. Cette matière un peu top brute n’empêche nulle­ment The Whole Grit­ty City de mon­tr­er com­ment la cohé­sion sociale devient le Graal d’un nou­v­el idéal chevaleresque, où le plomb des balles se serait trans­for­mé en cuiv­res. Tant qu’il se per­pétuera, la brass music, assuré­ment, aura de belles nuits devant elle.