Woo Ming Jin fait par­tie d’une généra­tion mon­tante de cinéastes malaisiens, à laque­lle appar­tient égale­ment Edmund Yeo, ici co-scé­nar­iste du film. Organ­isée en véri­ta­ble coopéra­tive ciné­matographique, cette généra­tion a appris à tourn­er vite, beau­coup, et avec très peu de moyens, témoignant ain­si d’une cer­taine urgence des images, sou­vent chargées d’enjeux doc­u­men­taires autant qu’artistiques. The Tiger Fac­to­ry est très représen­tatif de cette mou­vance : tiré d’un fait divers, tourné caméra à l’épaule et en trois semaines, le film porte en lui tout le pro­gramme d’un cer­tain world cin­e­ma, qui para­doxale­ment laisse affleur­er la ten­ta­tion d’un académisme dont Woo Ming Jin échoue ici à tran­scen­der les enjeux.

Ping Ping a 19 ans. Écœurée de la vie mis­érable à laque­lle elle sem­ble promise en Malaisie, la jeune femme ne songe qu’à émi­gr­er au Japon. Pour met­tre de côté de quoi à réalis­er ce pro­jet, elle mul­ti­plie les petits boulots : la plonge dans un restau­rant ; un tra­vail dans une ferme, à l’insémination des porcs où elle parvient même à sub­tilis­er un peu de sperme pour le ven­dre ensuite à des con­tre­bandiers ; et surtout, Ping Ping essaie de décrocher le gros lot en étant mère por­teuse pour un traf­ic de bébés, mené d’une main de fer par sa machi­avélique tante. Mono­lithique dans sa nar­ra­tion, qui s’attache à suiv­re pas à pas les déam­bu­la­tions de la pau­vre Ping Ping, The Tiger Fac­to­ry l’est aus­si dans son traite­ment, qui manque du coup à ce que sem­blent être ses oblig­a­tions annon­cées : faire, en sus d’une chronique sociale désen­chan­tée, le por­trait intimiste d’une jeune femme malaisi­enne.

Prostrée dans un mutisme navré du début à la fin du film, d’une pas­siv­ité geignarde qui con­fine à la mal­fai­sance (à court d’idées, Ping Ping fini­ra tout de même par dénon­cer ses amis sans-papiers aux autorités, con­tre une petite somme d’argent), le per­son­nage dess­iné par Woo Ming Jin reste en somme par­faite­ment opaque pour le spec­ta­teur, devenant du coup l’illustration assez sco­laire d’un pro­pos soci­ologique, exposé ici avec un didac­tisme dif­fi­cile­ment sup­port­able. Usant de rap­proche­ments à la fois grossiers et dou­teux, le réal­isa­teur sous­trait d’un côté les ébats humiliants de Ping Ping au regard du spec­ta­teur (soit les actes sex­uels, organ­isés par sa tante, avec des incon­nus, visant à provo­quer de nou­velles grossess­es), pour ensuite filmer longue­ment l’insémination des porcs, faisant œuvre d’une symétrie sur-sig­nifi­ante. Mal­hon­nête au pos­si­ble, ce dis­posi­tif est assez représen­tatif de l’ensemble du film, remar­quable en ce qu’il témoigne de ce que peut être un cer­tain ter­ror­isme des images. L’exploration de la mis­ère humaine donne ain­si lieu à une inter­pré­ta­tion esthé­tique atone et sys­té­ma­tique, érigée ici en doc­trine moral­iste… le spec­ta­teur finit navré, certes, mais sans doute pas dans le sens où Woo Ming Jin l’aurait souhaité.