The Fin, dont le titre joue sur l’am­biguïté entre fin (aileron en anglais, pour désign­er l’appendice des per­son­nages mutants au cœur de l’intrigue) et la fin d’un monde, nous trans­porte dans un futur post apoc­a­lyp­tique où les deux Corées ont été réu­nifiées. Loin de con­stituer une réc­on­cil­i­a­tion, cette réu­ni­fi­ca­tion a engen­dré un régime qui sem­ble avoir hérité des aspects les plus oppres­sifs de chaque sys­tème : au con­trôle autori­taire et à la sur­veil­lance général­isée du Nord se super­pose le cap­i­tal­isme implaca­ble du Sud. Cette dystopie poli­tique trou­ve son pro­longe­ment dans la matière même du film, dont l’im­age, forte­ment styl­isée avec des fil­tres chro­ma­tiques, pos­sède une tex­ture rugueuse qui paraît elle-même cor­rodée, comme si la cat­a­stro­phe écologique frap­pant le monde avait con­t­a­m­iné égale­ment les plans. Dans ce pays en crise, une par­tie de la pop­u­la­tion a subi des muta­tions provo­quées par la pol­lu­tion : ces indi­vidus, appelés « Omegas », por­tent un aileron à la place d’un pied. Trans­for­més en main-d’œu­vre corvéable, ils occu­pent les emplois les plus pénibles tout en faisant l’ob­jet d’une intense cam­pagne de stig­ma­ti­sa­tion orchestrée par l’É­tat. Les immenses pan­neaux de pro­pa­gande qui domi­nent l’e­space pub­lic, tan­tôt inspirés de l’im­agerie nord-coréenne, tan­tôt de l’esthé­tique social­iste chi­noise des années 1950, présen­tent les Omegas comme une men­ace pour la société. Le film décrit ain­si un mécan­isme fam­i­li­er : un pou­voir qui désigne comme par­a­site une pop­u­la­tion qu’il exploite pour­tant de manière sys­té­ma­tique. Le réc­it se struc­ture autour d’un ouvri­er Omega qui, lors d’une opéra­tion de net­toy­age en mer, récupère l’aileron de l’un de ses com­pagnons de tra­vail, mort au cours de la mis­sion. Apprenant que celui-ci souhaitait être enter­ré par sa fille, il entre­prend de retrou­ver la jeune femme afin de lui remet­tre ce qu’il reste de son corps et d’ac­com­plir le dernier vœu du défunt.

Ce point de départ ouvre sur un pro­gramme iné­gale­ment mené. Park pro­pose d’explorer de manière con­tem­pla­tive ce monde en ruine, dans une démarche qui rap­pelle par­fois Chris Mark­er ou Shinya Tsukamo­to par sa façon de sub­stituer au spec­tac­u­laire une sci­ence-fic­tion économe reposant sur des lieux réels envahis de déchets et filmés en plans ser­rés. Mais ce principe demeure une fin en soi : le cinéaste sem­ble moins intéressé par ce que cet univers peut révéler que par la con­tem­pla­tion de ses pro­pres tex­tures. Si quelques trou­vailles visuelles se déga­gent (un plan où le vis­age de l’or­phe­line se fond dans un flare en forme d’au­réole, ou encore la longue séquence de surim­pres­sions hal­lu­ci­na­toires mêlant pois­sons et vis­ages humains), elles sont noyées dans un dis­posi­tif dont l’austérité finit par tourn­er à vide : comme sou­vent dans ce type de dystopie, la dégra­da­tion paraît con­t­a­min­er le film jusqu’à le vider de toute vital­ité. À force de n’of­frir que des vis­ages épuisés, des espaces délabrés et des rap­ports humains con­t­a­m­inés par la vio­lence, le film ne pro­duit ni effroi ni véri­ta­ble dés­espoir, seule­ment un état de décrépi­tude qui verse dans la monot­o­nie. The Fin ressem­ble finale­ment à ses pro­pres per­son­nages : c’est un corps mourant et assoif­fé, avançant pénible­ment au milieu de ses visions apoc­a­lyp­tiques sans jamais savoir où elles le con­duisent. Fasciné par sa noirceur, le film paraît se sat­is­faire de l’é­taler à l’écran, dans une suc­ces­sion d’im­ages pris­on­nières de leur pro­pre déso­la­tion.