Plan d’ouverture : une cita­tion de Voltaire[1] s’in­scrit au-dessus d’eaux noires qui ond­u­lent douce­ment. Atten­tion, c’est du sérieux ; The Act of Killing s’aventure sur le ter­rain du Mal, en nous voulant sans doute beau­coup de bien. Réal­isé par Joshua Oppen­heimer, Chris­tine Cynn et un(e) anonyme[2].

En Indonésie comme dans d’autres con­trées, la chas­se au com­mu­nisme a été une activ­ité d’État directe, ou bien cou­verte par les insti­tu­tions sous la forme de pra­tiques d’exception ; la bien utile appel­la­tion « com­mu­niste » per­me­t­tant d’inclure tous ceux pou­vant faire de l’ombre au régime. Il ne faut pas aller chercher bien loin le pre­mier écueil de The Act of Killing : les agisse­ments des pro­tag­o­nistes dépeceurs de rouges ne sont absol­u­ment pas mis en per­spec­tive avec l’histoire d’un pays né d’une guerre d’indépendance, con­sti­tué d’une large minorité chi­noise et, en con­tre­point d’un pays sem­blable à une mosaïque, tra­vail­lé par un puis­sant nation­al­isme, trou­blé plus récem­ment par des formes rad­i­cales de l’is­lam. Ces élé­ments seront dis­til­lés de façon éparse, non­cha­lante, tou­jours lacu­naire et hasardeuse, sans doute parce qu’il s’ag­it de ne pas trou­bler la belle mécanique spec­tac­u­laire. Quelques car­tons expliquent donc que des jeunes gens liés à des mil­ices œuvraient au milieu des années 1960 con­tre les enne­mis du régime ; et The Act of Killing de nous pro­pos­er une presque dou­ble heure de bague­naude en com­pag­nie de ces per­son­nages tou­jours pro­tégés, et même chéris, par le pou­voir actuel.

Le film est cen­tré sur Anwar Con­go, sémil­lant vieil­lard, exé­cu­teur des bass­es œuvres du temps de sa jeunesse, époque d’une dolce vita con­sti­tuée de fêtes débridées, de con­som­ma­tion d’alcools et de drogues mul­ti­ples et var­iés. Et ce qui bot­tait cette jeunesse, c’était le ciné­ma améri­cain dont la vio­lence nour­ris­sait les agisse­ments, à la manière d’un débor­de­ment de la fic­tion sur le réel. C’est pré­cisé­ment ce que leur offre The Act of Killing : entr­er dans une image de ciné­ma pour rejouer cette vio­lence – avec le masque d’une per­spec­tive cathar­tique. On ne man­quera évidem­ment pas de citer S21, la machine de mort khmère rouge de Rithy Panh. Immé­di­ate­ment pour infirmer la com­para­i­son ; le Cam­bodgien met en scène les tor­tion­naires du camp dans ce qui s’apparente à un geste où ciné­ma, his­toire et mémoire sont inex­tri­ca­ble­ment noués dans une triple mise en per­spec­tive. Pas la moin­dre trace de cela ici, évidem­ment. Par­mi les cinéastes qui ont su réalis­er des œuvres fer­tiles au ser­vice de la com­plex­ité des mécan­ismes de la vio­lence dans un pays proche de l’In­donésie, on peut aus­si men­tion­ner le per­cu­tant et facétieux Malais Amir Muham­mad (The Last Com­mu­nist : A Semi-Musi­cal Doc­u­men­tary, 18 MP, Vil­lage Peo­ple Radio Show), que l’on avait pu décou­vrir lors de l’édi­tion 2008 de Ciné­ma du Réel à Paris.

La com­plex­ité surtout pas : il s’agit ici de laiss­er parad­er ces anciens tor­tion­naires comme des paons dans une bag­nole décapotable jaune ridicule et dans une mul­ti­tude de gen­res ciné­matographiques : tableaux choré­graphiés, west­erns ou bien polars (où l’on appose aux pro­tag­o­nistes des sortes de tranch­es de carpac­cio sur le vis­age en guise de maquil­lage). Si l’étau finit par se resser­rer sur Anwar Con­go, c’est bien lui qui com­mande la mise en scène – il n’est jamais représen­té par une instance énon­ci­atrice, il se représente tou­jours, menant la danse, même dans les plus fâcheuses pos­tures. Le seul malaise procuré par le film provient de cette pas­siv­ité coupable du “poste-réal­i­sa­tion” qui n’or­gan­ise ici qu’un sen­sa­tion­nal­isme grotesque, hys­térique et sat­is­fait. Dans de telles cir­con­stances et par­ti­c­ulière­ment lorsqu’on souhaite inter­roger les mécan­ismes de la vio­lence, le film se doit d’être au moins un bras de fer entre filmeur(s) et filmé(s), comme le fait notam­ment Gian­fran­co Rosi dans El Sicario, cham­bre 164 (2010) : met­tre en scène ou être mis en scène ; une belle, bonne et néces­saire ques­tion, mais qui néces­site un engage­ment physique de la part de qui s’y frotte, appelons ça du courage, cette ver­tu dont The Act of Killing est totale­ment dépourvu.

Anwar Con­go, placé dans le rôle de la vic­time, finit par être pris de puis­sants haut-le-cœur. Ce retourne­ment ne change pas pour autant la donne ; on a depuis bien longtemps eu envie de vom­ir The Act of Killing, objet qui s’apparente à une sorte d’expérience – sus­pecte – où le spec­ta­teur fait par­tie inté­grante du pro­to­cole. Dans un pre­mier temps, il lui est imposé d’être sidéré par l’absence de remords du sbire et de sa clique. Il lui sera dans un sec­ond temps demandé de remet­tre ses cer­ti­tudes au plac­ard en rai­son de l’humanité dont fait preuve le mon­stre – tenez-vous bien, il aime ses petits-enfants. Car oui, ce sont bien des salauds, mais aus­si des hommes. Bref, un par­fait coup d’épée dans l’eau, ou plutôt un film qui veut faire un coup. Ce qu’il a réus­si en fes­ti­vals – comme à Copen­h­ague où il a été primé, pas par notre Agent Coop­er (Had­jian) –, se faisant même adou­ber par Saint Wern­er Her­zog, doc­teur ès descente au plus pro­fond de l’âme humaine[3]. Pour­tant, ce film sur des salauds est sim­ple­ment à ranger sur une étagère avec l’étiquette suiv­ante : « films salauds ».

Notes

Notes
↑1 « Il est défendu de tuer ; tout meur­tri­er est puni, à moins qu’il n’ait tué en grande com­pag­nie, et au son des trompettes. » Cita­tion issue du Dic­tio­n­naire philosophique (1765).
↑2 Je laisse à des­sein ces trois noms tels qu’ils étaient crédités au début de la car­rière fes­ti­val­ière du film, alors que la dis­tri­b­u­tion française a don­né lieu à l’évic­tion de Chris­tine Cynn et cet(te) anonyme – qui ne risque pas de sor­tir ain­si de son anony­mat… Voilà de quoi pos­er ques­tion con­cer­nant le principe d’énon­ci­a­tion d’un film pour lequel deux réal­isa­teurs se sont donc mys­térieuse­ment éva­porés en cours de route. Avec l’e­sprit mal placé, on pour­rait penser que The Act of Killing recèle bien des secrets de fab­ri­ca­tion, et des «straté­gies» peu avouables.
↑3 On rap­pelle que le dernier film de Wern­er Her­zog, Into the Abyss, nous avait large­ment partagés lors de sa sor­tie.