Tatouage, qui lorgne avec ironie du côté du con­te moral, bal­ance entre une fasci­nante démon­stra­tion d’imag­i­naire mor­bide autour de la sen­su­al­ité et une dénon­ci­a­tion de l’in­tolérable dépen­dance de la con­di­tion fémi­nine.

Ken­ji Mizoguchi et Yasu­jiro Ozu, fig­ures tutélaires du ciné­ma japon­ais, ont forgé une tra­di­tion ciné­matographique de por­traits de femmes. Pros­ti­tuée mis­éreuse ou geisha flam­boy­ante, offi­ciant dans la grande ville ou à la cam­pagne, sont des fig­ures idéales pour dénon­cer les con­di­tions de vie, les men­aces sociales et le quo­ti­di­en des femmes japon­ais­es.

Bien qu’héri­tière d’un riche marc­hand, la jeune Otsuya est enlevée par un com­merçant de la ville et ven­due à un souteneur. Il pré­tendait la pro­téger du cour­roux de son père qu’elle avait déshon­oré en aban­don­nant la mai­son famil­iale avec l’ap­pren­ti Shisuke.

Adap­té d’une nou­velle, les héros du film sont des fig­ures et pos­sè­dent un com­porte­ment déter­miné. Dom­i­nant le film, Otsuya[1] sem­ble diriger son com­merce d’amour dans une franche indépen­dance. Image fasci­nante de la femme-cap­tive, Otsuya est maîtresse des corps et des âmes de ses pré­ten­dants et clients. Yasu­zo Masumu­ra mag­ni­fie ce per­son­nage ensor­celeur et crim­inel en approchant sa caméra et ses lumières au plus près de la peau légère­ment potelée de son actrice. Il s’at­tarde (et les yeux com­plices du spec­ta­teur avec lui) sur les plis de la peau du cou et sur ceux du bas du dos à la nais­sance des fess­es. Le gros plan en con­tre-plongée sur les bour­relets de son cou, sur­plom­bé par d’im­menses faux cils, est par­ti­c­ulière­ment éro­tique. Les cadrages, la lumière[2] du chef opéra­teur et la pel­licule Scope offrent aux spec­ta­teurs des morceaux de chair et de corps empoignables et désir­ables à souhait… dans l’écrin des nom­breux pans du kimono tra­di­tion­nel. Les car­cans du cos­tume entra­vent ses déplace­ments et engon­cent son corps plan­tureux, tan­dis que son souf­fle de vie et sa volon­té sans faille sem­blent se fau­fil­er dans le judi­cieux décol­leté du kimono. Auprès de son amant, elle se dénude davan­tage et relâche ses cheveux. Du rouge de ses habits au noir de sa chevelure et à son corps blanc et diaphane, tous écla­tent alors encore plus à l’écran.

Miroir de la vieil­lesse mau­dite pour les femmes, la mère de Shisuke est la fig­ure fémi­nine du sac­ri­fice mater­nel. Dra­ma­tique­ment pau­vre et racornie, sorte de sor­cière shake­speari­enne qui hante les marais, elle assiste impuis­sante à la fin des espoirs d’as­cen­sion sociale de son fils. Otsuya, amante rebelle et las­cive, sem­ble très loin de cet univers soli­taire et mis­érable, mais seule la mort pro­tégera Otsuya du « mau­vais » sort com­mun aux mères, aux cour­tisanes et aux femmes libres.

Sub­sti­tut du cinéaste, le tatoueur rôde lit­térale­ment dans tout le film. La pas­siv­ité du per­son­nage le pro­tège du Des­tin auquel sont promis les hommes qui veu­lent prof­iter ou abuser d’Ot­suya. Son œuvre d’en­cre noire sem­ble avoir engen­dré une meur­trière. À plusieurs repris­es, en arrière-plan ou en amorce, il est témoin de la folie assas­sine que sus­ci­tent Otsuya et son araignée tatouée. Échap­pé d’un antre mas­culin déca­dent, il se révélera être le vis­i­teur noc­turne qui lui tatoue une araignée sur le corps dans une somptueuse séquence déplacée en ouver­ture de film. Le tatoueur appa­raît dans la seule scène de « foule » du film, dans un décor âcre et enfumé de tripot où pénètre l’in­trépi­de Otsuya. Un long plan séquence détaille la pièce et s’achève en plan fixe sur le vis­age muet mais lit­térale­ment habité de cet homme. Ce long panoramique com­mence comme un plan sub­jec­tif du regard de l’héroïne. La caméra pénètre dans une pièce rem­plie d’hommes et décou­vre une table de jeu. Soudain, Otsuya, ren­trée dans le champ, s’en approche. Notre héroïne ignore le regard exor­bité du tatoueur tan­dis qu’un rac­cord-regard sug­gère qu’il n’a jamais cessé de la fix­er. Auteur et voyeur, il est à la fois l’œil créa­teur et le relais de la fas­ci­na­tion scopique du spec­ta­teur. Métaphore sor­dide de l’artiste éro­tomane et impuis­sant, il est fasciné par les mou­ve­ments de son araignée sur le corps vivant puis défunt d’Ot­suya.

La ville du film, sans rue ni espace dis­tinct vis­i­ble, n’a de nom que celle que la fic­tion lui donne. Les décors de stu­dio ren­for­cent l’op­po­si­tion entre l’in­tim­ité des intérieurs tra­di­tion­nels, chauds et dépouil­lés, et l’e­space des paysages extérieurs dont on ne dis­tingue pas les lim­ites. Marécageux ou boisés, ces lieux sont isolés et hos­tiles. La raré­fac­tion des décors donne une impres­sion de con­fine­ment et per­met à ces deux univers, intérieur et extérieur, de détein­dre l’un sur l’autre. Le film crée ain­si une métaphore du trou­ble et de la fas­ci­na­tion pour la moi­teur et l’ob­scu­rité du sexe féminin. Tatouage est le film éro­tique par excel­lence, il sug­gère par les moyens du ciné­ma et une anec­dote exem­plaire ce qu’il ne souhaite pas mon­tr­er, l’in­filmable : le sexe meur­tri­er d’Ot­suya.

Le dan­ger du sexe féminin est un topos misog­y­ne de la psy­ch­analyse freu­di­enne et de l’éro­tisme clas­sique. Plus le film pro­gresse, plus les cadavres s’a­mon­cel­lent. Le cinéaste est-il fidèle à la vio­lence du Japon féo­dal ? En fait, ni le con­texte his­torique de guerre civile dans le Japon du XVI­I­Ie siè­cle, ni l’amour ne sont les caus­es de ce car­nage. On tue par pul­sion grâce à un hasard bien atten­tion­né qui pro­tège le veule amant. Si la macabre séquence finale pro­longe l’hé­catombe ciné­matographique, la mort ne va pas de soi. La résis­tance des corps et les cris des vic­times en témoignent. La chair est aus­si dure que le désir qu’elle sus­cite. Cette liai­son sug­ges­tive du coït et de la mort, présente dans la lit­téra­ture éro­tique japon­aise tra­di­tion­nelle, évoque en France les œuvres noires de Lautréa­mont et de Georges Bataille.

Fasciné par la beauté et le pou­voir de son héroïne, le film n’est pas ten­dre avec les per­son­nages mas­culins. Tous les hommes, sans excep­tion, sont lâch­es, impuis­sants, cupi­des ou ter­ri­ble­ment stu­pides. Le seul samouraï du film, guide moral de la société, inflige avec un plaisir, un mépris et une gaîté non dis­simulés, une pro­fonde cica­trice au souteneur, vic­time sociale et hiérar­chique.

Chef d’œu­vre d’éro­tisme noir, ce film célèbre les étoffes, la chair et le sang à tra­vers la splen­deur de leur matière et de leur lumière. Pièce d’une cul­ture éro­tique qu’on souhaite datée (j’ap­pelle ici de mes vœux la prop­a­ga­tion d’un éro­tisme human­iste et jouis­seur !), Tatouage entre­tient la fas­ci­na­tion con­tem­po­raine de l’Oc­ci­dent pour la cul­ture et les couleurs de l’Asie. La vio­lence et la déter­mi­na­tion de l’héroïne épargne aux spec­ta­teurs la tra­di­tion­nelle fig­ure manichéenne des femmes soumis­es et sac­ri­fiées. Finale­ment, il n’y aurait que la cen­sure (et l’au­teur de la nou­velle ?) pour souhaiter la mort d’Ot­suya.

Le seul « regret » viendrait de ce que le scé­nario n’ap­puie pas davan­tage le pro­pos du souteneur qui nous sug­gère que l’araignée révèle, plus qu’elle n’in­spire, la volon­té ven­ger­esse et san­guinaire d’Ot­suya…

Notes

Notes
↑1 Inter­prétée par l’ac­trice fétiche de Yasu­zo Masumu­ra, Ayako Wakao, égale­ment l’héroïne de Le mari était là (1964), de La Femme de Seisaku (1965) et de L’Ange rouge (1966).
↑2 Dans le ciné­ma con­tem­po­rain, Cather­ine Breil­lat, spec­ta­trice cri­tique de L’Em­pire des sens, dev­enue prêtresse ciné­matographique de ses pro­pres fan­tasmes d’im­ages, tourne le dos à la moder­nité en s’in­spi­rant de ce tra­vail sur la lumière pour faire des films de plus en plus sym­bol­iques et léchés.