Si les cap­ta­tions de con­cert sont dev­enues mon­naie courante et sor­tent même régulière­ment en salle, elles sont très rarement con­sid­érées comme des films à part entière. C’est que le ciné­ma y paraît moins envis­agé comme une forme artis­tique, que réduit à un moyen tech­nique au ser­vice de l’enregistrement d’une per­for­mance scénique. De la même façon que pour le théâtre filmé, deux mis­es en scène s’entrecroisent : celle du ciné­ma, sou­vent anonyme avec son alter­nance cal­i­brée entre plans d’ensemble et gros plans, s’y trou­ve sub­or­don­née à celle de l’art vivant. La fonc­tion de ces images pour le spec­ta­teur con­siste soit à com­penser la frus­tra­tion de ne pas avoir été là, soit à raviv­er ou com­pléter le sou­venir d’un con­cert : dans les deux cas, la valeur de la cap­ta­tion dépend de la qual­ité et la rareté de la per­for­mance elle-même ou, sim­ple­ment, de l’affection du spec­ta­teur pour les musi­ciens à l’écran.

Dès son plan d’ouverture, Stop Mak­ing Sense se dis­tingue de ce type de pro­duc­tion stan­dard­is­ée : un trav­el­ling suit en gros plan les pieds de David Byrne avançant seul sur scène, avant qu’il n’enclenche une boîte à rythmes sur un poste de radio. Le pied se met à bat­tre la mesure, bien­tôt suivi par la main du chanteur grat­tant sa gui­tare en hochant la tête de manière heurtée. Le mou­ve­ment flu­ide de la caméra joue sur le hors-champ pour dévoil­er pro­gres­sive­ment le vis­age de la star, tout en fig­u­rant la façon dont une pul­sa­tion sonore tra­verse un corps pour s’en empar­er physique­ment. Le live de Psy­cho Killer dans Stop Mak­ing Sense s’autonomise ain­si à par­tir des ressources pro­pres du ciné­ma, offrant un spec­ta­cle dis­tinct de celui observé par les spec­ta­teurs dans la salle de con­cert. L’image pro­longe l’élan impul­sé sur scène dans un geste qui n’est pas sans précé­dent : Andy Warhol, par exem­ple, fil­mait dans Sym­pho­ny of Sounds une jam ses­sion du Vel­vet Under­ground à tra­vers une série de zooms et de dézooms com­pul­sifs qui redou­blaient le bat­te­ment réguli­er d’un tam­bourin par Nico, trans­for­mant le live en expéri­ence optique et sonore hal­lu­ci­na­toire. C’est le point com­mun des grands films de con­cert : ils réus­sis­sent à con­ver­tir l’intensité scénique et musi­cale en énergie visuelle.

Folie contagieuse

De fait, le con­cert relève ici d’une pure con­struc­tion de mon­tage, qui mêle des images filmées lors de qua­tre représen­ta­tions des Talk­ing Heads don­nées du 13 au 16 décem­bre 1983 au Pan­tages The­ater de Los Ange­les pen­dant la tournée accom­pa­g­nant la sor­tie de Speak­ing in Tongues. Le doc­u­men­taire de Jonathan Demme doit sa sin­gu­lar­ité à l’étroite col­lab­o­ra­tion du réal­isa­teur avec les mem­bres du groupe, qui ont conçu ensem­ble le spec­ta­cle comme une per­for­mance scénique et ciné­matographique (ils sont d’ailleurs crédités dans le générique de fin comme coréal­isa­teurs). David Byrne adresse régulière­ment ses regards ou dans­es directe­ment à l’objectif : il est à la fois chanteur face à son pub­lic et acteur pleine­ment con­scient de jouer devant une caméra. La dra­maturgie du spec­ta­cle repose quant à elle sur un mou­ve­ment d’ouverture accueil­lant les mem­bres du groupe un à un : d’abord seul pour Psy­cho Killer, Byrne est rejoint par un musi­cien sup­plé­men­taire pour chaque nou­velle chan­son, si bien que la scène ini­tiale­ment vide se rem­plit peu à peu des instru­ments mon­tés sur des plate­formes à roulettes. En même temps que les couch­es sonores enrichissent la tex­ture musi­cale, elles infléchissent la logique de mise en scène : pour Psy­cho Killer, les plans met­tent l’accent sur le décor vide et l’obscurité de la salle dont émerge la sil­hou­ette blanche de Byrne ; Tina Wey­mouth le rejoint ensuite pour Heav­en et de lents fon­dus enchaînés épousent la douceur de la chan­son, entremêlant le vis­age de Byrne et l’image de la bassiste.

Si David Byrne est le sujet priv­ilégié des plans, il s’agit moins de l’iconiser que de le filmer comme un corps con­duc­teur, qui trans­met son énergie à celles et ceux qui l’entourent. Le chanteur a presque quelque chose de Jim Car­rey dans sa manière de ne jamais tenir sur place et de tor­dre son corps dans des posi­tions saugrenues, comme s’il était pris de con­vul­sions. La folie évo­quée par le titre du film doit s’entendre comme une transe physique, à la lim­ite de l’épilepsie, qui trans­forme peu à peu le con­cert en une véri­ta­ble per­for­mance sportive – à un moment, Byrne entame même un jog­ging fréné­tique autour de la scène. Le titre de Burn­ing Down the House devient alors élo­quent : la scène s’embrase, puis la salle de con­cert et, enfin, la salle de ciné­ma. La struc­ture du film épouse cette idée, notam­ment dans les quelques plans de la séquence finale qui mon­trent pour la pre­mière fois la fièvre du pub­lic. L’émulation crois­sante ouvre un hori­zon utopiste célébrant l’énergie d’une com­mu­nauté et du métis­sage, ce dont témoigne l’affirmation pro­gres­sive sur scène de rythmes afrobeat, d’influences funk et de chœurs de gospel, jusqu’à ce beau pas­sage où Tina Wey­mouth prend la place de Byrne pour chanter un titre de Tom Tom Club[1], accom­pa­g­née par Chris Frantz à la bat­terie. Ce grand mou­ve­ment fes­tif inclut la régie tech­nique, habituelle­ment invis­i­ble, qui installe ici la scène en direct, et même l’équipe de tour­nage que l’on voit régulière­ment à l’écran. Le sourire euphorique qui se des­sine sur le vis­age de Byrne, défini­tive­ment con­tagieux, ne clame pas autre chose : la joie naît du col­lec­tif.

Notes

Notes
↑1 Tom Tom Club est un pro­jet par­al­lèle à Talk­ing Heads, mené par deux mem­bres du groupe : Tina Wey­mouth et Chris Frantz.