Vous aimez Neil Young ? Qu’il passe du folk au rock furieuse­ment élec­trique, des ban­des sons pour des films comme Dead Man de Jar­musch à la coun­try la plus tra­di­tion­nelle ? Vous êtes prêt à fer­mer les yeux devant un mau­vais doc­u­men­taire, du moment que vous enten­dez votre idole grat­ter sa gui­tare ? Ce con­cert filmé est fait pour vous. Pour les autres, il va fal­loir être sacré­ment indul­gent pour sup­port­er près de deux heures qui, mal­gré l’indé­ni­able tal­ent du musi­cien, en parais­sent le dou­ble, tant l’homme der­rière la caméra — qui avait pour­tant un tré­sor à portée de main — ne fait preuve que de paresse.

Jonathan Demme, bien sûr, c’est celui du Silence des agneaux et de Philadel­phia. Mais c’est aus­si un réal­isa­teur pour qui la musique joue un rôle prépondérant, et qui l’a déjà démon­tré, notam­ment, à tra­vers Stop Mak­ing Sense, le con­cert filmé des per­cu­tants Talk­ing Heads. Le voilà donc, en bon fan de Neil Young, qui se prend à filmer la per­for­mance de la star au fameux Ryman Audi­to­ri­um de Nashville. Une ville qui ne vit que par et pour la musique, une salle de spec­ta­cles à l’a­cous­tique excep­tion­nelle, un génie du folk et son nou­v­el album, Prairie Wind, présen­té comme le dernier pan d’une trilo­gie for­mée par les mythiques Har­vest et Har­vest Moon, et un cinéaste de tal­ent : quand on prend place sur son siège, on regrette presque de ne pas avoir sor­ti le smok­ing pour l’oc­ca­sion. Les pre­mières min­utes du film ren­dent d’ailleurs compte d’une sorte de ten­sion, de flux élec­trique tout à fait pal­pa­ble et vrai­ment dignes d’un moment d’ex­cep­tion. Et les quelques mots sans grand intérêt lâchés par Neil Young ou ses musi­ciens, dans les voitures qui les con­duisent sur les lieux du con­cert, ne font para­doxale­ment qu’ac­centuer l’im­pa­tience du spec­ta­teur…

D’emblée, on se sent donc au cen­tre d’un événe­ment pres­tigieux. Les ors de la salle et la classe du chanteur impres­sion­nent les pupilles. La solen­nité de l’in­stant saisit les tripes. Et puis… et puis, dès le deux­ième morceau, on com­mence à s’en­dormir. On avait presque oublié à quel point les con­certs filmés sont un con­cept vide de sens. De l’am­biance de la salle (qui ne devait pas être fameuse, puisqu’il s’ag­it de toutes manières d’un théâtre aux places assis­es), on ne saura rien, d’au­tant que Demme, dans un par­ti pris curieux, refuse de filmer les spec­ta­teurs. De son acous­tique, pas plus, puisque les qual­ités sonores du Ryman Audi­to­ri­um, si sou­vent relevées, se per­dent dans la cap­ta­tion par les micros du cinéaste. Celui-ci aurait au moins pu prof­iter de l’oc­ca­sion pour approcher sa caméra de la scène, des musi­ciens, de leurs mains courant sur les mul­ti­ples instru­ments ; au lieu de cela, on n’au­ra droit qu’à une vue de face peu flat­teuse qui applatit l’im­age en même temps que le pro­pos. Et d’ailleurs, quel pro­pos ? « Un por­trait intime du légendaire chanteur-auteur-com­pos­i­teur (…) », nous aver­tit un dossier de presse dithyra­m­bique comme il se doit. Une sim­ple caméra sur un rail au pre­mier bal­con, cor­rig­era-t-on.

Dès lors, ce ratage com­plet nous amène à être presque involon­taire­ment cri­tique à l’é­gard de Young lui-même, qu’on avait jusque-là plutôt ten­dance à appréci­er, voire admir­er. Le décor de son show, tout d’abord, est d’un kitsch presque naïf, cen­sé représen­ter l’in­térieur cosy d’un ranch chaleureux, avec feu de chem­inée et rideaux aux fenêtres. L’homme ensuite, qu’on con­nais­sait hir­sute, le cheveu long et l’éter­nelle chemise de bûcheron cana­di­en, le geste ample et rageur sur sa Gib­son élec­trique, se ramène aujour­d’hui la pat­te bien tail­lé, Stet­son sur la tête et cos­tume assor­ti, les rides aux coins des yeux. Certes, lui qui chan­tait hier « old man, look at my life, twen­ty-four and there’s so much more » a désor­mais plus de soix­ante ans. Tant mieux s’il s’est assa­gi et ne nous rejoue pas sans cesse la comédie du papy rock­er. Mais pour autant, était-ce la peine d’align­er ain­si tous les clichés du joueur de coun­try revenu de tout, et jusqu’à huit gui­taristes ( !) sur un morceau ? On sent bien que le chanteur est ravi de réu­nir ain­si tous ses amis musi­ciens, mais vingt-cinq per­son­nes sur une scène, même gigan­tesque, c’est trop. Et même, super­flu, puisque on n’en­tend pas tout le monde — au ciné­ma en tout cas.

C’est d’au­tant plus dom­mage que Young sait encore s’y pren­dre pour faire affleur­er l’é­mo­tion. Que ce soit au cours de ces inter­ludes où il évoque sa jeunesse, le temps qui passe, la mort de ses proches, tou­jours avec justesse, sans jamais tomber dans le pathos mais au con­traire au tra­vers d’un humour fin et dis­cret, ou quand il rejoue les morceaux recon­naiss­ables au pre­mier accord du mythique Har­vest (sans con­teste l’un des meilleurs albums folk de tous les temps) la puis­sance poé­tique de l’homme revient comme une évi­dence. Le plus fort moment du film est à ce titre le générique de fin, où Young, de trois-quart dos face à une salle com­plète­ment vide — est-ce avant, ou après le con­cert ? — joue, enfin seul, une ultime com­po­si­tion pleine de pro­fondeur. Une des plus belles chan­sons du con­cert, ain­si qu’une image enfin tra­vail­lée et pleine de sens.